20.8.08

Taslima Nasreen, éternelle proscrite

Taslima Nasreen, éternelle proscrite

LE MONDE | 20.05.08 |

Voilà quatorze ans qu'elle est apatride. Du Bangladesh - d'où elle a été bannie en 1994 - à Stockholm, de Calcutta à Paris, elle est rompue au jeu de l'errance, aux passages fugaces dans les hôtels, aéroports et festivals littéraires. Alors, Taslima Nasreen s'y est faite. L'écrivain bangladais, féministe pourchassée par les fondamentalistes musulmans, s'est coulé dans la figure de l'exilé permanent. A la voir dans ce restaurant de Saint-Germain, à Paris, commander un verre de vin, élégante dans sa veste noire, le cou ceint d'un châle vert, on la trouve fort à l'aise. Eloquence maîtrisée, enjouée parfois jusqu'à faire tressaillir sa frange aux reflets roux.

Elle sacrifie à tout. Aux séances de photos dans la lumière tamisée d'un salon. Au programme de rendez-vous au pas de course concocté par son éditeur parisien. Aux deux gardes du corps - imposés par le gouvernement français - qui l'embarquent dans une voiture blindée pour parcourir trois cents petits mètres. Sans rechigner, Taslima Nasreen se plie au rituel de la proscrite de marque.
Est-ce à dire quelle s'y complaît ? Sûrement pas. On peut la trouver outrancière, naïve ou inconsciente, mais nul ne pourra jamais la soupçonner d'insincérité. Elle bout encore de colère. "Je suis toujours en état de choc", souffle-t-elle. Ce "choc", c'est d'avoir été "forcée au départ" de l'Inde, ce pays où elle avait enfin trouvé refuge en 2005 après plus d'une décennie de déracinement en Occident, l'âme broyée par le mal du pays.
A Calcutta, Taslima Nasreen se sentait comme chez elle. C'est le Bengale, après tout. La frontière barbelée le sépare peut-être du Bangladesh voisin mais elle n'abolit ni langue bengalie, ni la culture bengalie, ni les parfums bengalis.
Aussi Taslima la Bengalie y était fort heureuse, immergée dans ses racines. "Calcutta, c'est ma seconde patrie, insiste-t-elle. Les traditions du Bengale coulent dans mes veines comme une force vitale."
Pourtant, à l'automne 2007, elle y revit le même cauchemar qu'en 1994, à Dacca, la capitale du Bangladesh qu'elle avait alors dû fuir sous la menace de manifestants islamistes ivres de haine. Brutal retour en arrière, réédition du scénario halluciné : fatwas lancées par des imams, sa tête mise à prix, émeutes de rue, plongée dans la clandestinité. Les fondamentalistes sont déchaînés par la parution de certains de ses livres aux titres claquant comme des appels à la révolte des femmes : Brûlons les burqas, Les femmes n'ont aucune patrie. Le 21 novembre, le couvre-feu est même décrété à Calcutta après une journée de violences.
Mais Taslima n'est pas abattue. Elle pense que l'orage va vite se dissiper, que l'Inde "laïque, démocratique, éclairée, progressiste et tolérante" va la protéger, va continuer à lui offrir son hospitalité. L'Inde multiconfessionnelle n'est pas le Bangladesh musulman, pense-t-elle. Quel n'est pas son accablement quand elle prend la mesure de son illusion ! Elle n'est en fait qu'un "paria", un "fardeau", un fauteur de troubles dont chacun veut se débarrasser.
Acculée au départ de Calcutta, elle se replie à Jaipur (Rajasthan) puis à New Delhi, la capitale. Là, elle est littéralement assignée à résidence dans un lieu secret, une pauvre chambre où seuls "deux lézards souffreteux" lui tiennent compagnie. Elle devient une sorte de "prisonnière", confinée par le gouvernement fédéral indien au nom de sa sécurité personnelle. En haut lieu, on lui adresse des messages : il faut qu'elle évite dorénavant de "blesser les sentiments religieux" d'une partie de la population, un enjeu hautement sensible dans un Etat indien régulièrement secoué par des affrontements entre hindous (majoritaires) et musulmans (minoritaires). Elle s'y refuse. "Si la liberté d'expression a un sens, proteste-t-elle, j'ai le droit de blesser les sentiments religieux de certains."
Son intransigeance exaspère. On le lui fait payer en prolongeant son régime quasi carcéral. Elle finit par comprendre la manoeuvre : faute de pouvoir l'expulser - cela ferait très mauvais effet -, l'Inde veut la pousser à s'exiler d'elle-même. Elle résiste, se cabre. Puis elle finit par céder, minée par des ennuis de santé. A la mi-mars, elle s'envole vers la Suède, défaite. Durant ces semaines d'isolement, elle a continué à écrire, jetant sur le papier son désarroi, son désespoir, scandés par cette entêtante interrogation : "Quel crime ai-je commis ?" La chronique de ce nouveau bannissement vient de paraître en France sous le titre De ma prison (Philippe Rey, 140 pages, 15 euros).
CHEMIN DE L'ERRANCE
La revoilà sur le chemin de l'errance. A Paris, elle retrouve amis et admirateurs. Le prix Simone de Beauvoir lui sera remis mercredi 21 mai par Rama Yade, secrétaire d'Etat aux droits de l'homme. Tant de sollicitude lui offre un précieux réconfort mais Taslima ne s'en contente point. "En Occident, dit-elle, je me considère comme debout à un arrêt de bus, attendant le bus qui me ramènera chez moi, dans le sous-continent (indien) où ma vie a un sens." Ce "sens", c'est le "combat en faveur des femmes opprimées". Et dans ce combat-là, elle bute sur la religion, immanquablement. "Je critique toutes les religions, pas spécialement l'islam, précise-t-elle. Je critique aussi l'hindouisme en raison des discriminations contre les femmes qu'il justifie. Mais il n'y a que les musulmans qui se sentent offensés par mes critiques et me menacent de leurs fatwas. Les autres ne m'attaquent pas." "Est-ce que cela signifie qu'il n'y a pas de place pour la critique dans l'islam ?, interroge-t-elle. Mais comment une société peut-elle évoluer, s'arracher à la stagnation, si elle refuse toute critique ?"
En Inde, son combat est mieux compris qu'il ne l'était au Bangladesh. Des soutiens se sont manifestés. Mais la mobilisation en sa faveur est restée limitée, en tout cas impuissante à renverser le cours des choses. Taslima sait que le camp des intellectuels "progressistes", sa famille naturelle, ne la défend que très timidement, voire même la fustige comme irresponsable. On lui reproche d'en faire trop, de verser dans la provocation. "Ces intellectuels me trouvent trop radicale, reconnaît-elle. A leurs yeux, on peut critiquer les fondamentalistes, mais pas l'islam en tant que tel. Or en critiquant le Coran, je franchis la ligne rouge. C'est pourtant ma conviction : le Coran n'est pas bon pour l'humanité et les droits des femmes."
Quand Taslima sort du restaurant, ses gardes du corps jettent un regard fébrile dans la rue. Elle se glisse dans la voiture blindée qui démarre en trombe. Combien de temps vont durer ces séjours à l'"arrêt de bus" européen ? Taslima a toujours en poche son billet de retour sur l'Inde. Elle entend bien en faire usage. Et retrouver les parfums du Bengale. En tout cas, elle en "rêve".

Frédéric Bobin
Article paru dans l'édition du 21.05.08





Médecin et poétesse, une femme "impie" à la réputation de soufre


LE MONDE | 20.05.08 | 15h34 • Mis à jour le 20.05.08 | 15h34

Taslima Nasreen ne s'est jamais considérée comme une vraie romancière. Née en 1962 dans une famille de la petite bourgeoisie provinciale du Bangladesh - son père était pharmacien - conservatrice mais éclairée, elle a embrassé la carrière de médecin gynécologue tout en s'adonnant à l'écriture de poèmes à ses heures perdues.

A la fin des années 1980, le succès de ses premiers recueils de poésie attire l'attention de journaux de Dacca, la capitale, qui lui commandent des chroniques. Elle en fait vite une tribune pour dénoncer la condition des femmes bangladaises, puisant dans ses souvenirs d'enfance et les témoignages recueillis dans l'exercice de son métier. Son style, direct et sans concession, la singularise parmi la petite mouvance des féministes. Taslima ne tarde pas à sentir le soufre.
Dès février 1992, elle devient la cible d'un groupe fondamentaliste (Comité pour écraser la vermine Taslima Nasreen), qui met à sac le stand proposant ses écrits à la Foire du livre de Dacca. Divorcée trois fois, les rumeurs sur sa vie privée aiguisent la controverse la fustigeant comme auteur "pornographique". Couronnée par le prix indien Anando, voué à honorer les auteurs de langue bengalie, elle ne cesse d'élargir le cercle des jaloux.
Sa réputation atteint l'étranger en 1993, quand le gouvernement bangladais interdit son roman Lajja (La Honte), qui dénonce les persécutions anti-hindoues dont le Bangladesh a été le théâtre fin 1992. Sa mise au ban prend un tour plus tragique avec la fatwa lancée contre elle par des groupes fondamentalistes, qui manifestent en masse dans les rues de Dacca en réclamant sa pendaison. Elle est contrainte de vivre cachée. A l'étranger, on la présente comme "la Salman Rushdie bangladaise", mais, au Bangladesh même, le camp des progressistes la lâche, la jugeant excessive et provocatrice. Elle est totalement isolée. Il faudra une campagne de solidarité internationale pour que les autorités de Dacca, qui avaient confisqué son passeport, la laissent quitter le pays l'été 1994. Elle s'installe en Suède, pays dont elle obtiendra la nationalité. En 1998, elle retourne brièvement au Bangladesh au chevet de sa mère mourante, déclenchant de nouvelles manifestations de fondamentalistes défilant aux cris de "Mort à l'impie !".
En 2005, après un trop long exil en Occident, elle peut enfin s'installer en Inde. Mais l'"impie" n'en a pas fini avec les chasseurs de "vermine".

Frédéric Bobin
Article paru dans l'édition du 21.05.08

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