29.3.07

Faut-il vraiment remplacer les fermes par des usines ?

Courrier International - 29 mars 2007

Les paysans du Bengale-Occidental se révoltent contre les expropriations de terres au profit des industriels. Une mobilisation mal comprise par les citadins, généralement favorables à la “modernisation” de l’économie.


La première chose que l’on éprouve en arrivant à Singur, au Bengale-Occidental, c’est un grand étonnement. Singur se trouve à seulement 45 kilomètres de Calcutta [capitale de l’Etat], mais on est en pleine campagne. Et la terre y est généreuse. Presque toutes les maisons du village sont construites en dur avec du ciment et une pierre rouge polie, fournissant un abri sûr aux habitants. Les champs produisent d’abondantes récoltes de riz, de jute, de pommes de terre et de toutes sortes de légumes. Des canards s’ébattent dans les mares tous les cinq cents mètres. La beauté n’est jamais prise en compte, en macroéconomie. Les hommes y sont pourtant sensibles. Ils défendent les choses qu’ils aiment. A Singur, le vert est une couleur qui a un sens. Une couleur qui vit. Qui a un poids, une consistance et une odeur qui s’oublient facilement lorsqu’on vit en ville. Une couleur qui parle des nombreuses générations enracinées dans la terre et d’un mode de vie autonome, pour lequel les gens sont prêts à se battre et à mourir.
Le nom de Singur est apparu pour la première fois dans les journaux en mai 2006. Peu après la reconduction au pouvoir de la coalition de gauche, élue pour la septième fois d’affilée, le chef du gouvernement local, Buddhadeb Bhattacharya, a annoncé que Tata Motors allait construire une usine automobile à Singur. L’économie de la région est au point mort depuis plusieurs années, et ce projet devait être le fier emblème d’un nouveau Bengale-Occidental en train d’accomplir sa révolution industrielle. Dans l’esprit des classes moyennes, le nom de Tata est habituellement associé au progrès et à la croissance économique. Mais la nouvelle de son arrivée dans la région a presque immédiatement déclenché des troubles. Il y a eu des rassemblements, des manifestations et des pétitions, puis, comme le gouvernement persistait à s’approprier les terres, une escalade de la tension et de la violence.

Des villageois victimes de la violence policière

Le 25 septembre et le 2 décembre 2006 resteront gravés dans la mémoire des habitants de Singur. Beaucoup de villageois tremblent encore au souvenir des charges de la police, des coups de matraque, des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des arrestations. Pour nous qui sommes bien à l’abri dans nos cocons, ces mots n’ont plus de sens, tellement les médias en ont abusé. Pour se faire une idée de la douleur causée par les coups de bâton s’abattant sur la chair, de la brûlure persistante des gaz lacrymogènes, de la peur et de la colère des villageois, il faut avoir été confronté soi-même à la violence de l’Etat.
Certains se demanderont sans doute pourquoi ils devraient se sentir concernés par les troubles que le projet d’implantation d’une usine automobile suscite loin de chez eux. “On offre aux paysans une compensation juste, alors pourquoi ne déménagent-ils pas ?” se disent la plupart des citadins qui voient le nom de Singur dans les médias. Ou, comme le dit avec plus de mépris encore l’un de mes amis indiens résidant aux Etats-Unis : “Ah oui, Singur, ce mélodrame !” Il pourrait parler pour presque toute la classe moyenne indienne.
Vu de New Delhi, de Bombay ou de Bangalore, il est difficile de se faire une idée de la situation dans ces villages. Mais ce qui se passe à Singur, et plus encore à Nandigram, l’autre poudrière du Bengale-Occidental, n’est pas seulement une histoire de “compensations justes” et de politique axée sur la compétitivité. Ce sont des exemples brûlants – des symptômes – d’une tendance qui touche l’ensemble de l’Inde. Le fond de l’histoire est partout le même : réquisitions des terres au nom du développement ou de la grande industrie, expropriations sommaires et déplacements, compensations insuffisantes, absence d’un consentement éclairé de la part des paysans, intervention de la police et oppression de la part de l’Etat, violation des principes démocratiques. Le tout accompagné de l’opinion arrogante que ceux qui n’habitent pas la ville, ne dépensent beaucoup d’argent et ne parlent pas anglais ne sont pas de vrais Indiens.
Ceux d’entre nous qui, dans les centres urbains, avons bénéficié de la croissance économique, touchons de gros salaires et nous enivrons de notre nouveau pouvoir d’achat, trouverons peut-être difficile de voir dans toutes ces choses le résultat d’un développement déséquilibré. Mais même le réformateur le plus acharné pourra difficilement nier que la forte progression du PIB indien repose sur un socle de grande amertume.
Il faut aller sur place, à Singur ou à Nandigram, ou dans toute autre zone dont le développement est source de conflit, pour comprendre la gravité de la situation.



Singur est à de nombreux égards le meilleur exemple des tensions qui couvent dans l’ensemble du pays, parce que tous ceux qui affirment détenir la meilleure solution sont entrés en conflit. La coalition de gauche se veut traditionnellement le défenseur du peuple et des travailleurs. Tata est largement considérée comme l’une des entreprises les plus éthiques de l’Inde, une entreprise de bâtisseurs de la nation. Et le Bengale-Occidental est un Etat où la population bénéficie d’un bon niveau d’éducation, et où l’on trouve une forte tradition de mouvements populaires. Leur affrontement était voué à faire surgir les problèmes qui couvaient sous la surface de la nouvelle économie indienne.

Lorsqu’on arrive à Nandigram, dans le district de Midnapore-Est, à quatre heures de route de Calcutta, on a l’impression d’entrer dans une zone de guerre civile. A Chandramarhi, à une quinzaine de kilomètres de Nandigram, nous avons été arrêtés par des militants du CPI-M [Parti communiste indien – marxiste] en colère, qui ont donné des coups de poings sur le capot de la voiture et essayé d’ouvrir les portières. D’une voix furieuse, ils nous ont demandé ce que nous venions faire à Nandigram. Nos cartes de presse nous ont ouvert le passage, mais les policiers ont dû retenir la foule. Nous aussi nous avons perdu des membres de notre famille, criaient-ils, parlez aussi de nous dans votre article. Nandigram est un village retranché. Aucune voiture ne peut y pénétrer. Les habitants ont coupé tous les accès en creusant de profondes tranchées dans la route à peu près tous les 100 mètres. Les ponts ont été détruits. Des tours de garde sont organisés chaque nuit. Au premier signe d’agitation, l’appel à la prière retentit, les conques sonnent et des centaines de villageois se regroupent, armés de bâtons et de faucilles. A l’intérieur et à l’extérieur du siège, ceux qui se trouvent en première ligne sont des militants du CPI-M fidèles au gouvernement – et des miliciens engagés pour cela. Les habitants de Nandigram assurent la défense.

Je le répète, aucun compte rendu des médias ne peut préparer à la réalité. L’envergure de la tentative d’expropriation laisse pantois. Elle vise plus de cent villages et une région riche en riz, en noix de coco, en poisson et en arec. La révolte semble presque inévitable. Nandigram, c’est Singur amplifié des centaines de fois. Pour faire face à la menace qui pèse sur les terres, un nouveau parti a été créé : le Bhoomi Ucched Protirodh Committee, un mouvement populaire sans précédent dans l’époque récente, qui rassemble des villageois, des intellectuels de gauche, des parlementaires, des groupes naxalites, des membres de formations politiques minoritaires. Leur cri de guerre : “Nous donnerons notre sang, mais pas notre terre”. La population de Nandigram compte 80 % de musulmans. Mais il n’y a aucune différence entre hindouistes et musulmans, et les femmes jouent un rôle de premier plan.
A Singur et Nandigram, les histoires sur la violence répressive de l’Etat et la violation des principes démocratiques sont dramatiquement les mêmes. Les arrestations, les coups de matraque et les détentions illégales reviennent partout
. Mais les villageois ne céderont pas. Les Zones économiques spéciales (ZES) sont devenues le projet économique le plus polémique de ces derniers temps. Elles ont provoqué des divisions au sein des gouvernements du Bengale-Occidental et de plusieurs autres Etats, ainsi qu’au sommet de l’Union indienne à New Delhi. Leurs partisans clament qu’elles offriront beaucoup d’avantages et attireront ainsi les grandes entreprises orientées vers l’exportation. Mais les préjudices qu’elles causeront sont plus nombreux encore. Que l’on soit pour ou contre, personne ne peut nier que le pire, dans les ZES, est la rapidité avec laquelle elles se sont répandues dans le pays. Etant donné la force de leur impact, elles auraient dû faire l’objet d’un débat national.
Les événements au Bengale-Occidental montrent qu’on ne peut pas assurer le développement économique de l’Inde au rouleau compresseur. Nous perdre dans des débats simplistes du type “usines contre fermes” et “industrie contre agriculture” ne servira à rien. Les projets économiques dans ce pays devront être plus intelligents que cela. Les habitants de Nandigram et de Singur posent une question fondamentale : le développement de l’Inde ne doit-il avoir qu’un seul visage ? N’aurons-nous pas l’imagination, le courage de comprendre que la richesse peut être de différentes natures ?
Shoma Chaudhury
Tehelka

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