20.7.07

Cet islam rigide que les Indiens rapportent des Émirats

Au Kerala (Inde) et à Dubaï (Émirats arabes unis)
Le Figaro - DELPHINE MINOUI 14/10/2007

Chaque année, des milliers de musulmans du Kerala quittent l'Inde pour tenter leur chance dans les pays du Golfe. Contre un modeste salaire, qui sert à nourrir leurs familles restées au pays, ils travaillent sur les gigantesques chantiers et dans les hôtels cinq étoiles. Livrés à la solitude, ils se réfugient souvent dans des pratiques religieuses plus austères que celles de l'Inde du Sud. De Vengara, modeste bourgade du Kerala, à Dubaï, supermarché géant du Moyen-Orient, Le Figaro a suivi le trajet de ces immigrés jusqu'à leur conversion à un islam fondamentaliste.


Quand elle s'aventure entre les étals du marché coloré de Vengara, son petit dernier de 7 mois sous le bras, Maryam Arrakal se transforme en ombre noire. Cette musulmane du Kerala indien, mère de cinq enfants, a récemment troqué, comme beaucoup d'autres, sa jolie tunique multicolore contre une abaya sombre et austère, qui lui recouvre tout le corps et la chevelure. Non pas par conviction, ni par tradition - ici, musulmanes comme hindoues et chrétiennes raffolent de saris aux tons vifs. Mais parce que c'est le cadeau rapporté d'Arabie saoudite par son mari, Kunchava, 42 ans, qui y travaille depuis maintenant douze ans. « Il préfère, murmure-t-elle, que je m'habille ainsi. Il dit que c'est plus conforme au véritable islam. »
Là-bas, à Ryad, Kunchava est employé dans une boutique. Il fait partie des quelque 6 millions de travailleurs immigrés du Kerala, - soit un cinquième des hommes de cette province multireligieuse de l'extrême sud-ouest de l'Inde - partis faire fortune dans les pays du Golfe, où l'islam est la religion dominante. Prêts à tous les sacrifices pour garantir un meilleur avenir à leurs rejetons, ils y travaillent d'arrache-pied, souvent sept jours sur sept, parfois la nuit. Ils y occupent, à 90 %, des postes d'ouvriers, de chauffeurs ou de domestiques. Le soir, ils s'entassent dans des dortoirs poulaillers, où il fait souvent trop chaud, trop humide. Pour optimiser leurs économies, ils ne s'accordent des vacances à la maison que tous les deux ans.
Livrés à la solitude, et dépourvus de loisirs bon marché, ils sont nombreux à se réfugier, comme Kunchava, dans un islam plus rigoriste que celui de l'Inde du Sud qu'ils insufflent à leur famille et à leur communauté lorsqu'ils retournent au pays. Cette transformation commence à menacer l'équilibre culturel de l'État du Kerala. « La renommée du Kerala s'est toujours faite sur l'harmonie qui prévaut entre ses diverses communautés hindoue, musulmane et chrétienne », rappelle l'écrivain Hamid Chennamangloor, un musulman libéral de Calicut, une des plus grandes villes du Kerala. De par la position d'ouverture du Kerala sur l'océan Indien, sa population et sa culture sont le résultat d'un long brassage cosmopolite. Les principales religions y sont représentées, y compris une petite minorité juive. En période de tensions entre hindous et musulmans d'Inde, l'histoire a jusqu'ici prouvé que cet État de 30 millions d'habitants - dont environ 30 % de musulmans - a été épargné par les conflits. « Mais aujourd'hui, s'inquiète l'écrivain, on assiste à de petits incidents, en partie liés à une poussée inédite du fondamentalisme islamique. »
Ce soir-là, il règne une atmosphère lourde à l'aéroport de Calicut. Dans leurs blue-jeans délavés, des milliers de Kéralais au chômage, la trentaine à peine, s'apprêtent à s'envoler pour la première fois sur un des avions charters qui desservent le Golfe, sous le regard embué de leurs épouses. Au-dessus de leur tête, dans la salle d'attente, deux midinettes hindoues, le cou et les mains couverts d'or, se pavanent sur une publicité géante.
Eux qui ont placé leurs modestes économies entre les mains d'un « médiateur », chargé de leur trouver un travail à l'arrivée, rêvent de revenir, ne serait-ce qu'avec un dixième de cette richesse ostentatoire. Selon les estimations officielles, les travailleurs immigrés indiens rapportent au pays l'équivalent de 20 milliards de dollars par an. La moitié de ceux qui travaillent dans le Golfe, est originaire de l'État du Kerala. « Cette ruée vers le Golfe a commencé au moment du boom pétrolier, dans les années 1970 », se souvient le documentariste indien Abbas Pannakal.
À l'époque, son père, un modeste agriculteur, fit partie des premiers à traverser en bateau l'océan Indien pour trouver un emploi aux Émirats arabes unis. Le voyage dura deux mois et coûta la vie à 17 passagers. « Ce sont surtout les musulmans qui tentaient l'aventure, ils étaient prêts à risquer leur vie, car ils n'avaient rien à perdre », raconte-t-il, assis dans la villa familiale de Vengara, toute de bois et de marbre, construite grâce au salaire paternel. « Aujourd'hui, dit-il, c'est plus facile, la clef du bonheur ne se trouve qu'à seulement quatre heures d'avion. » Mais à l'arrivée, c'est souvent le choc culturel.

La grosse horloge du bar de cet hôtel clinquant de Dubaï vient de sonner les coups de minuit. Perdu dans un nuage de fumée, Ahmad Nadjib, visage poupin et polo noir, essuie les insultes d'un cheikh un peu trop éméché tout en servant un cocktail à une prostituée russe. La soirée ne fait que commencer pour ce musulman kéralais de 37 ans, dont treize passés à faire le barman de nuit pour quelque 250 euros par mois. « J'ai honte de ce métier. C'est malheureusement le seul boulot que j'ai trouvé pour pouvoir payer les études de mes enfants et construire une maison au Kerala », souffle-t-il. Avant de s'effondrer, au petit matin, sur le lit en ferraille de son appartement miniature partagé avec sept autres travailleurs immigrés, il n'a qu'une envie, prendre une douche et regarder la télé. « Je me sens sale, j'ai besoin de faire le vide, de me purifier », dit-il.
D'autres, à l'inverse, se ressourcent en lisant le Coran et en fréquentant cinq fois par jour la mosquée du coin. Ils y voient, comme Mohammad Ismayli Olshery Kalathingal, 31 ans, un informaticien originaire de Calicut, une « récompense d'Allah ». « Quand tu assistes au boom financier du Golfe, c'est là que tu réalises tous les miracles de Dieu », dit-il. Depuis son installation à Dubaï, ce père de deux enfants s'est imposé une discipline religieuse qui tranche avec les pratiques plus folkloriques et colorées des musulmans du Kerala.
Hors de question, par exemple, d'emmener sa femme, désormais voilée, au cinéma. « Là-bas, nous sommes en minorité. Nous pratiquons la religion en dilettante. Ici, nous sommes en majorité. Du coup, je me sens plus proche et plus solidaire de mes frères musulmans. J'ai appris l'arabe. Je sympathise pour les causes palestinienne, irakienne et afghane. » Pour ceux qui partent en Arabie saoudite, comme Kunchava, le mari de Maryam Arrakal, la transformation est encore plus flagrante. « Selon la coutume vestimentaire indienne, le nombril reste à l'air. Mais selon le vrai islam, celui que j'ai découvert ici, le corps de la femme doit être couvert », confie-t-il, par téléphone, depuis Ryad.
La propagation de cette vision de l'islam, proche du wahhabisme, commence à inquiéter certains observateurs. Ils y voient une opportunité, pour une multitude d'organisations qui gravitent autour des mosquées, d'influencer des milliers de travailleurs venus d'Asie, et de repérer des candidats potentiels aux attentats suicides. « Une fois, à la sortie de la mosquée, un groupe de barbus m'a invité à leur rendre visite dans une autre mosquée. J'ai refusé, mais qui sait ce qu'ils m'auraient proposé », confie un employé d'hôtel des Émirats.

Ni pancarte ni hôtesse d'accueil. Au sixième étage de cette tour de verre flambant neuve de Dubaï, Abdul Rahman Mohammed Peetee, chemise bleue et mocassins vernis, prêche une fois par semaine « la bonne parole de l'islam », devant un parterre d'immigrés du Kerala. « Vous devez renoncer à vous recueillir sur les tombeaux des saints soufis. Ce n'est pas islamique. Pour comprendre le vrai islam, vous devez étudier la culture arabe, vous devez vous en remettre directement à Dieu et au Coran », lance-t-il à la cantonade. L'association des musulmans du Kerala pour laquelle il travaille est agréée par le centre islamique de Dubaï. Au fil des dernières années, les pays du Golfe ont tissé d'importants réseaux avec les organisations musulmanes des différents pays d'Asie, comme la Jamyiat Eslami ou le Centre Mudjahed, au Kerala indien. Ces dernières aident à « l'encadrement spirituel » de leurs travailleurs émigrés et jouent également un rôle dans la construction locale de mosquées, au style directement inspiré de celui du Golfe. Bien souvent, les immigrés eux-mêmes, de retour au pays, investissent dans ce genre de projets.
Les rues de Vengara, bourgade tropicale du Kerala, en sont la meilleure illustration. Les trente dernières années, les huttes traditionnelles en bois ont cédé la place à de véritables petits châteaux, grâce à l'argent rapporté par les maris. Du Dubaï restaurant au coiffeur Gulf Cut, l'influence du Golfe est flagrante.
Quand ils rentrent au pays, les travailleurs investissent aussi dans l'éducation de leurs enfants, dont le niveau participe largement au taux d'alphabétisation record de 91 % dans le Kerala, devenu l'État le plus progressiste d'Inde. Mais leurs valises sont également remplies d'abayas noires pour les épouses, de valeurs fondamentalistes et de sous, prêts à être injectés dans les mosquées et madrassas locales.
Ouvert il y a 28 ans, le petit orphelinat de Markaz, non loin de Vengara, s'est ainsi transformé en un véritable holding gérant une multitude de supermarchés, d'hôtels, de librairies religieuses et de boutiques de voiles islamiques inspirés du Golfe. Les hommes, eux, sont plus nombreux à se faire pousser la barbe. Lors du Mondial 2006, une organisation sunnite radicale du Kerala est même allée jusqu'à interdire aux jeunes de regarder les matchs de football et de porter des t-shirts frappés de la photo de leurs joueurs préférés. Raison invoquée par Sattar Pathallur, un des leaders du mouvement : « C'est comme vénérer des idoles, ce que notre religion ne promeut d'aucune façon. »
L'écrivain hindou N.G. Narayan ne peut cacher son inquiétude face à ce que certains osent appeler la « colonisation arabe ». « Les hindous, dit-il, avaient l'habitude de participer aux fêtes musulmanes et vice-versa. Mais ce nouvel élan fondamentaliste a réduit les échanges entre les deux communautés. » Il a ses raisons d'être pessimiste. En janvier 2002 et mai 2003, quatorze personnes ont trouvé la mort, près de Calicut, dans des heurts inédits entre musulmans et hindous.
Des nationalistes hindous seraient aussi à l'origine de l'attaque, en février 2005, d'une mosquée de Vallikunnam, qui fit un mort et deux blessés. « Les musulmans eux aussi sont inquiets », souffle Ajai Mangat, journaliste au quotidien Malayalam Manorama. « Si le pouvoir des fondamentalistes musulmans augmente, alors celui des nationalistes hindous augmentera aussi », dit-il.

1 commentaire:

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