16.6.08

Katmandou joue la carte chinoise pour tenir l'Inde à distance

Frédéric Bobin

Reportage
LE MONDE, article paru dans l'édition du 17 avril 2008
KATMANDOU ENVOYÉ SPÉCIAL


"La pression chinoise sur le Népal est énorme. Il risque d'y avoir des arrestations ces prochains jours dans les rangs de la communauté tibétaine de Katmandou." Le responsable tibétain qui exprime cette inquiétude préfère rester anonyme. La mesure de précaution en dit long sur l'étau répressif qui est en train de se resserrer sur la frange activiste des 20 000 Tibétains vivant au Népal, la plus forte communauté de la diaspora en dehors de Dharamsala (Inde).

Les clichés de policiers népalais matraquant brutalement des manifestants tibétains à Katmandou ont fait le tour du monde. Apparemment, Pékin a estimé que cela ne suffisait pas.

Lors d'une conférence de presse, le 2 avril, l'ambassadeur chinois à Katmandou a sommé le gouvernement népalais de museler les "activités antichinoises" sur son sol. Il a en particulier exigé que le bureau de représentation du dalaï-lama à Katmandou, officiellement fermé en 2005 (sous pression chinoise), cesse ses activités officieuses sous couvert d'une fondation caritative.

Ce type d'intervention n'a rien de nouveau. Cela fait des années que Pékin demande à Katmandou de refouler vers la Chine les réfugiés tibétains franchissant la frontière népalaise sur le chemin de leur exil vers Dharamsala. Le gouvernement népalais y réfléchit à deux fois avant de céder à cette injonction, les pressions internationales étant vives pour l'en dissuader. Mais la tentation est forte de succomber aux exigences de Pékin. Une des raisons de cette "disponibilité" tient dans un trait de caractère psychologique au Népal : "Il n'y a pas ici de sentiment antichinois", résume un ancien ministre des affaires étrangères.

Cette bienveillance de Katmandou à l'endroit de Pékin ne peut se comprendre que si on la replace dans le contexte plus large du triangle stratégique Inde-Népal-Chine. Les Népalais sont d'autant mieux disposés vis-à-vis des Chinois que leur relation est conflictuelle avec les Indiens. L'aigreur est vive en effet à l'égard de New Delhi qui a toujours considéré le Népal comme son arrière-cour.

ENJEU HYDROGRAPHIQUE

L'économie népalaise dépend pour l'essentiel d'importations arrivant d'Inde. Et les gouvernements indiens successifs n'ont cessé de s'ingérer dans les affaires népalaises, quitte à susciter des renversements de régime, afin de protéger leurs intérêts stratégiques. Parmi ceux-ci figurent en bonne place le souci de tenir à distance les Pakistanais, mais aussi de minimiser l'influence de la Chine qu'une guerre avait opposée à l'Inde en 1962 sur leur frontière himalayenne. L'autre gros enjeu est de nature hydrographique : près de 70 % des eaux du Gange proviennent d'affluents traversant le Népal, conduisant New Delhi à multiplier les projets de barrages dans des conditions qui exaspèrent les Népalais. "L'Inde traite les ressources de ses voisins comme s'il s'agissait des siennes", fulmine Dipal Gyawali, un ancien ministre de l'eau.

Dans un tel contexte, une bonne relation avec la Chine permet de contrebalancer la pression indienne. Et Pékin joue habilement en soutenant, à chaque fois, le régime népalais en place. "Ils soutiennent le pouvoir en place sans aucun a priori idéologique", explique Nishchal Pandey, un expert en politique étrangère.

Les rebelles maoïstes, qui furent dénoncés par la Chine à l'époque où celle-ci soutenait le roi, en ont fait l'amère expérience. Les Chinois ont livré des armes à la monarchie sans aucun état d'âme. Mais les maoïstes peuvent se rassurer : en cas de conquête du pouvoir, Pékin leur ouvrira grands ses bras. Au grand dam de l'Inde.

Frédéric Bobin
Article paru dans l'édition du 17.04.08.


Encadré :
Percée des maoïste à l'élection constituante

Le mouvement maoïste népalais a créé la surprise au Népal en arrivant largement en tête de l'élection constituante du 10 avril. Selon les résultats partiels publiés, mercredi 16 avril, par la Commission électorale, et alors que le dépouillement est achevé dans 89 % des circonscriptions attribuées au scrutin majoritaire, les candidats du Parti communiste népalais d'obédience maoïste (PCN-M) emportent 116 des 214 sièges déjà alloués, soit 54 %.

Les maoïstes, qui ont déposé les armes en 2006, arrivent aussi en tête dans le décompte des votes répartis, cette fois-ci, au scrutin proportionnel, avec 30,9 % des suffrages exprimés.

La future Assemblée constituante, qui doit abolir la monarchie, est composée de 601 membres. "Nous savions que nous bénéficions d'un grand soutien de la population mais nous n'avions pas imaginé une victoire de cette ampleur", a déclaré l'un des dirigeants du parti maoïste, Chandra Prakash Gajurel. - (Corresp.)

7.6.08

Benazir Bhutto aurait livré elle-même des secrets nucléaires à Pyongyang

LE MONDE | 02.06.08

Les Etats-Unis et la Corée du Nord sont proches de parvenir à un accord sur la liste des programmes nucléaires de Pyongyang, mais le point de litige reste l'activité d'enrichissement à laquelle se serait livré clandestinement le régime nord-coréen, à l'origine du déclenchement de la crise nucléaire en octobre 2002. Alors que les services de renseignement américains semblent beaucoup moins certains qu'ils ne l'étaient alors que ce programme ait jamais été opérationnel, l'affaire connaît un rebondissement inattendu en prenant un tour de roman d'espionnage dont le personnage principal serait Benazir Bhutto, l'ex-premier ministre du Pakistan, assassinée en décembre 2007.

Dans un livre récemment publié en Inde, Goodbye Shahzadi, Shyam Bhatia, un journaliste qui était proche de Mme Bhutto, écrit que celle-ci aurait personnellement apporté secrètement à Pyongyang des données sur l'enrichissement de l'uranium.

Au cours des entretiens qu'il a eus avec Mme Bhutto en 2003, celle-ci lui a raconté - à condition qu'il ne révèle rien de ses propos de son vivant - qu'en 1993, elle avait transporté sur elle jusqu'à Pyongyang des CD contenant ces données. "Mme Bhutto devait se rendre en Corée du Nord et il lui a été demandé par son entourage d'apporter secrètement ces données à Pyongyang. (...) Avant de quitter Islamabad, elle a acheté un manteau aux poches profondes", écrit Shyam Bhatia. Au retour, elle aurait rapporté de la même manière "des CD sur la fabrication des missiles nord-coréens".

Le Pakistan, inquiet des missiles indiens de longue portée, souhaitait moderniser son arsenal, poursuit Shyam Bhatia. Mais, surveillé par les services de renseignement indiens, russes et occidentaux, Islamabad ne pouvait se procurer facilement la technologie nécessaire. D'où l'idée du "troc" avec les Nord-Coréens, plus avancés en matière de missiles. Le Pakistan, pour sa part, pouvait procurer à Pyongyang les technologies d'enrichissement obtenues par A. Q. Khan, le "père" de la bombe pakistanaise, ainsi que des équipements.

En résidence surveillée à Islamabad, ce dernier a donné, le 30 mai, un entretien téléphonique à ABC News dans lequel il déclare avoir été le "bouc émissaire" de cette affaire. Dans ses mémoires, In the Line of Fire, publiées en 2006, le président Pervez Musharraf écrit que les équipements fournis à Pyongyang par A. Q. Khan étaient "technologiquement avancés" et qu'il a sévi dès qu'il a eu connaissance des activités secrètes de celui-ci.
Philippe Pons