30.5.08

Le plaidoyer d’une institutrice iconoclaste, en faveur de l’”aide chinoise”

Le Monde - 23.04.08

Nous sommes face à l'immense muraille enneigée du Kawakarpo (6 740 mètres), montagne sacrée pour les Tibétains, qui la vénèrent comme une déesse. Dans sa petite école qui surplombe la route de Lhassa, l'institutrice avoue sa perplexité : “Je ne comprends pas pourquoi il y a des gens qui se révoltent à Lhassa ou ailleurs. La Chine prend pourtant soin de ses minorités ethniques ! Le gouvernement aide au développement des régions tibétaines… Regardez !“ Elle montre un papier où figurent les noms de bénéficiaires de subventions. “Chaque mois, l'Etat alloue un pécule de 80 yuans - 8 euros - aux enfants des éleveurs et paysans pour leur éducation.” Deqin est un district d'une “préfecture tibétaine” de la province du Yunnan, qui s'adosse au Tibet proprement dit, c'est-à-dire, en termes administratifs chinois, la “Région autonome du Tibet”. Celle-ci, dont la frontière se situe à une centaine de kilomètres plus au nord-ouest, est désormais interdite aux étrangers : des barrages défendent aux non-Chinois de s'aventurer plus avant sur la route de montagne qui serpente en contrebas de l'école et où l'on entend gronder les moteurs des semi-remorques en partance vers le “pays des neiges”. Le discours de cette jeune Tibétaine de 29 ans, jeans et casquette de base-ball, n'est certes pas forcément représentatif du sentiment général des Tibétains à l'égard de la Chine : plutôt que de nous donner son nom tibétain, elle se présente sous le patronyme de Li, qui sonne chinois ; elle avoue ne pas écrire ni lire sa langue maternelle. Dans la petite salle de classe, seuls des caractères en chinois sont crayonnés sur le tableau noir. Les cours en tibétain ? Non, tout est enseigné en chinois. Les élèves ? Tous tibétains… On ne peut s'empêcher de lui demander si, en dépit du développement économique de cette région d'éleveurs et de paysans, tout cela ne préfigure pas le déclin de la culture tibétaine. “Non, la culture tibétaine n'est pas en danger”, soutient calmement Mme Li. Elle s'empresse d'ajouter : “D'ailleurs, quand les parents le souhaitent, ils peuvent toujours envoyer leurs enfants dans quelques écoles de district où l'on enseigne le tibétain, l'artisanat traditionnel et la médecine tibétaine. Et puis, poursuit-elle en souriant, ici nous n'aspirons qu'à la paix et à la tranquillité.” CORVÉES OBLIGATOIRES Ces propos, énoncés de la manière la plus candide qui soit et sans l'oeil inquisiteur d'un officiel, tranchent avec ceux que l'on a souvent l'habitude d'entendre dans la bouche de nombreux Tibétains, surtout ceux des habitants de la région autonome, plus hostiles aux Chinois et aussi plus réprimés par le régime. Mais ici, dans ce qui fut la province du Kham, les réalités sont déroutantes et peut-être le fruit d'une histoire complexe : au temps des dalaï-lamas, Lhassa avait bien du mal à contrôler cette région où une vingtaine de principautés rétives se montraient jalouses de leur indépendance. Contrairement au Tibet central, devenu “Région autonome” depuis 1965 et qui resta relativement peu affecté par la politique chinoise jusqu'à la période précédant le soulèvement de Lhassa (1959), les réformes agraires et le modèle de développement socialiste furent ici imposés dès l'arrivée des soldats de Mao (1950). Avec des fortunes diverses : les anciens serfs se félicitèrent parfois de la fin du système de corvées obligatoires qui les liait à leurs seigneurs dans le cadre d'un système féodal très hiérarchisé ; certains membres de l'aristocratie se réjouirent de la fin de l'autorité des fonctionnaires du gouvernement de Lhassa, qu'ils détestaient. Mais tout cela n'empêcha pas que, plus tard, ce soit dans ces mêmes régions que gronde la rébellion antichinoise des Khampas, qui devait culminer par la révolte de Lhassa et la fuite du dalaï-lama. La religion reste un sujet où notre jeune institutrice infléchit tout de même un discours bien dans la “ligne” du parti : “Le gouvernement nous dit que le dalaï-lama est un séparatiste et qu'il faut se méfier des activités de sa clique. Mais nous, les Tibétains, le vénérons. Il est notre chef spirituel. Peu nous importe qu'il soit aussi une personnalité politique !” C'est encore chez les moines, dans cette région restée paisible depuis les troubles qui ont émaillé une cinquantaine de villes et districts du “grand Tibet” depuis la mi-mars, que l'on retrouve ici une ferme attitude de “dissidence” affichée et un esprit de rébellion contre le pouvoir. Dans un village de montagne, tout près de Deqin, ville salle et laide, verrue urbaine bâtie en fond de vallée, un moine d'une trentaine d'années a ainsi commenté les troubles au Tibet : “Je ne suis pas très au courant de ce qui s'est passé à Lhassa et ailleurs car nous n'avons pas la télévision et ne lisons pas les journaux. Mais ce que je sais, c'est que le dalaï-lama ne demande pas l'indépendance et n'incite pas à la violence.” Sous-entendu : comme l'en accusent les autorités chinoises. Il a continué en disant fort peu goûter le souci des autorités qui, au sein de campagnes “d'éducation patriotique” dans les monastères, “nous incitent à aimer à la fois la religion et la patrie. Mais la religion, c'est quelque chose d'universel, la patrie, c'est autre chose !”, s'est-il écrié. En clair : le concept d'amour de la Chine est pour le moins étranger à ces moines reclus dans des monastères de haute altitude. Avant de prendre congé et de disparaître au détour du chemin dans un grand envol de robe rouge, il a fait part de ses craintes : “J'ai peur que les événements actuels ne dégénèrent en une violente confrontation entre Tibétains et Chinois han.”

5.5.08

Kafka en Kalmoukie

Le Monde - 25.04.2008

L'improbable voyageur qui pose les pieds sur le tarmac de l'aéroport d'Elista pourrait croire à une erreur de pilotage. Le petit avion a survolé la steppe de nombreuses minutes avant d'atterrir, sans qu'apparaisse l'ombre d'une présence humaine à l'horizon. L'unique piste est vaguement balisée et les employés de l'aérogare grelottent dans le bâtiment non chauffé. Il s'agit pourtant de l'aéroport international d'Elista, comme l'a voulu le président kalmouk, Kirsan Ilioumjinov, l'homme qui dirige cette petite république de la taille de la Belgique, coincée entre le bouillonnant Caucase et la ville de Volgograd, l'ex-Stalingrad.

Les ruines industrielles abondent sur la route qui mène à Elista, la capitale de cette république membre de la Fédération de Russie. "Plus une seule usine ne fonctionne en Kalmoukie depuis l'arrivée d'Ilioumjinov au pouvoir", enrage Pavel, un chauffeur de taxi d'une quarantaine d'années. "Regardez cet élévateur à grain, ce bâtiment, tout cela est mort depuis longtemps", ajoute-t-il en zigzaguant entre les nombreux nids-de-poule au volant de sa petite Lada toussotante.

A Elista, la rue Lénine offre un spectacle plus réjouissant et, surtout, étonnant : des petits kiosques en forme de pagode vendent de l'encens ou des portraits du dalaï-lama, tandis qu'un bouddha jaune trône au bout d'un parc. Sur la place principale, un kürde, le moulin à prière bouddhiste, a détrôné Lénine, que l'on a toutefois pris soin de déplacer quelques dizaines de mètres plus loin.

La Kalmoukie est une excentricité culturelle dans cette région du sud de la Russie : chassés du Turkestan par l'empereur chinois au XVIIe siècle, les pasteurs kalmouks sont d'origine et de langue mongoles et de confession bouddhiste. Après avoir erré vers l'ouest en traversant l'Asie centrale, ils ont pris pied sur les steppes de la basse Volga et s'y sont installés, y gagnant au passage leur nom : kalmyk signifie "ceux qui sont restés" en mongol. Annexés par la Russie tsariste, déportés par Staline en 1943, puis autorisés au retour treize ans plus tard, les Kalmouks constituent aujourd'hui la moitié des 300 000 habitants de leur république, l'autre étant d'origine russe.

Entre Lénine et le kürde se dresse l'horrible Maison blanche, du plus pur style soviétique, siège du pouvoir kalmouk et du jeune président Kirsan Ilioumjinov. Le président est un personnage singulier : élu en 1993 avec un programme de revitalisation de la culture kalmouke et la promesse de donner "un téléphone portable à chaque berger", cet homme d'affaires âgé de 45 ans est également président de la Fédération internationale des échecs, sa grande passion, depuis 1995. Président baroque, il prétend avoir été enlevé par des extraterrestres en 1997 et gouverner la Kalmoukie grâce à un champ extrasensoriel qui chapeauterait la république.

Dès son arrivée au pouvoir, Ilioumjinov - qui a décliné toutes les demandes d'interview - transforme la Kalmoukie en zone offshore, avec la bénédiction de Moscou. De nombreux oligarques de l'ère Eltsine vont utiliser Elista comme boîte postale pour leurs entreprises. Ils n'investissent pas le moindre kopeck, mais arrosent généreusement le clan Ilioumjinov pour pouvoir s'implanter. Cette manne constituerait l'essentiel de la richesse du président, qui l'utilise pour mettre en branle des projets pharaoniques.

"A l'époque soviétique, il y avait une quinzaine d'usines ; aujourd'hui : zéro !", confirme Grigori Goriaev, un ancien conseiller du président pour les questions culturelles, aujourd'hui farouchement opposé à "Kirsan". "Le budget kalmouk est maintenant constitué à plus de 90 % de subventions fédérales, contre 70 % en 1993." "Il a ruiné la Kalmoukie avec des projets insensés", renchérit Valeri Badmaev, rédacteur en chef de Kalmoukie soviétique, un journal qui, malgré son nom, est proche d'un parti de l'opposition russe conservatrice, le SPS. "Il voulait construire un cosmodrome, des studios de cinéma, un port sur la mer Caspienne... Jusqu'à maintenant, seule Chess City a vu le jour."

La "Ville des échecs" constitue le fleuron des grands projets de cet étrange personnage. Derrière les dernières barres d'immeubles soviétiques décrépis d'Elista, une guérite marque le début de ce quartier flambant neuf, parsemé de petites statues représentant les différentes pièces d'un échiquier. L'ensemble est formé de dizaines de maisons d'apparence luxueuse, dominées par le Palais des échecs. Un immeuble de verre et de béton abrite des salles de jeu, où une centaine de gamins pratiquent le sport favori du président : de 6 à 16 ans, les échecs figurent dans le programme scolaire.

Les rues de Chess City sont aussi désertes que la steppe, à quelques centaines de mètres de là. "Il y a quelques habitants, mais pas beaucoup encore, reconnaît l'un des gardiens du Palais des échecs. Certains propriétaires sont des businessmen qui sont plus souvent à Moscou qu'ici." L'une des résidences, gracieuseté du président kalmouk, appartenait au défunt champion du monde des échecs Bobby Fisher. "Il n'a jamais habité ici, rigole le gardien. De toute façon, ces maisons sont de mauvaise qualité, le sol est friable, on voit déjà des lézardes." La construction de Chess City, commandée par Kirsan Ilioumjinov à l'occasion de l'Olympiade mondiale des échecs de 1998, a été réalisée à toute vitesse.

"L'Olympiade a marqué le summum de la mégalomanie d'Ilioumjinov, explique Grigori Goriaev. 1998 avait été sacrée "Année de l'élevage", la seule ressource encore disponible en Kalmoukie. Mais, faute de fonds suffisants pour l'Olympiade, le gouvernement kalmouk, qui est le principal exportateur de viande de la république, a promis une prime aux éleveurs sur le kilo de viande. Résultat : le cheptel kalmouk est passé de 3 millions de têtes à 300 000 !"

Dans son bureau imposant, Anatoli Kozatchko, ministre et conseiller du président pour les questions d'élevage, trépigne de colère. "C'est faux, ceux qui disent de tels mensonges sont des ennemis du peuple !", s'emporte le ministre dans une belle envolée soviétique. "Pour 300 000 habitants, nous avons plus de 2 millions de moutons, c'est 7,5 moutons par habitant !", calcule le ministre en montrant d'innombrables photographies prises lors de la visite de Vladimir Poutine dans la république, en 2006. Cet ancien directeur de kolkhoze dirige le parti pro-Kremlin Russie unie en Kalmoukie.

A l'extérieur de la Maison blanche, difficile de trouver des partisans du président. Le salaire moyen est inférieur à 100 dollars par mois, les emplois sont rares. Dans les rues d'Elista, on croise peu d'hommes entre 20 et 40 ans : l'exode est important. "Selon les chiffres officiels, plus de 50 000 personnes ont quitté la Kalmoukie dans les sept dernières années, déplore le journaliste Valeri Badmaev. C'est plus de 15 % de la population !"

Mais ce président qui roule en Rolls-Royce - une autre de ses passions - ne goûte guère aux critiques dans sa république des steppes. Les journaux d'opposition ont été fermés ou subsistent malgré de nombreux obstacles administratifs. Quelques jours avant la fameuse Olympiade de 1998, Ioulia Ioudina, une jeune journaliste de Kalmoukie soviétique, était assassinée alors qu'elle menait une enquête sur de supposés détournements de fonds au sein de l'entourage d'Ilioumjinov. Les exécutants, des proches du président, ont été arrêtés, mais les commanditaires sont restés impunis. Grâce à l'acharnement de Valeri Badmaev, Kalmoukie soviétique subsiste, mais sa parution est irrégulière et la rédaction confinée à la chambre d'un hôtel miteux.

Kirsan Ilioumjinov a toujours eu le soutien de Vladimir Poutine. Depuis 2004, les dirigeants des républiques ne sont plus élus, mais nommés par le Kremlin. Le voilà donc libéré du suffrage populaire. Du dalaï-lama au colonel libyen Kadhafi, son carnet d'adresses international est étonnant. Très proche de Saddam Hussein, il était envoyé à Bagdad par Vladimir Poutine deux jours avant les premiers bombardements américains de 2003 pour tenter de convaincre le président irakien de lâcher du lest.

Après avoir passé la première décennie de sa présidence à parcourir le monde - au cours de l'année 1999, il n'a passé que dix-huit jours dans sa république -, Kirsan Ilioumjinov semble vouloir aujourd'hui redorer son image, en mettant l'emphase sur les aspects religieux et culturels du peuple kalmouk.

Le président, que l'on dit athée et qui ne parle pas kalmouk, a fait de 2008 l'Année de la langue kalmouke - à peine 5 % de la population la maîtrise correctement. Incapable de résister à un projet grandiose, Kirsan Ilioumjinov a également fait sortir de terre le plus grand temple bouddhiste d'Europe - 64 mètres de haut - pour 20 millions d'euros. Erigé au bout de la rue Lénine, le temple connaît une réelle activité, et les fidèles sont nombreux à venir prier ou consulter les moines qui défilent, toge orange et crâne rasé.

L'avenir de Kirsan Ilioumjinov semble sans nuages. Le maire d'Elista a bien tenté de devenir vizir à la place du vizir, mais Kirsan est soutenu par Moscou, et l'arrivée au Kremlin de Dmitri Medvedev ne devrait pas modifier considérablement les directions régionales. Le sort de la Kalmoukie est plus incertain : exsangue, frappée par un exode important, dépourvue de ressources, la petite république semble avoir bien peu d'atouts.

"Quinze ans de règne de Kirsan ont mis la Kalmoukie en faillite, explique Gregori Goriaev. Je ne sais pas comment ce peuple pourra survivre s'il reste quinze ans de plus."
Alexandre Billette, envoyé spécial