26.3.08

Adieu, Tchang Kaï-chek

LE MONDE | 23.03.08 |

La dame en uniforme est troublée. Elle cherche ses mots devant les touristes. "Je suis guide bénévole ici, merci de venir voir le mémorial de... attendez, excusez-moi, je ne sais plus exactement comment on doit dire..." Elle rougit, sourit, avant de se reprendre : "Avant, je ne savais pas que Tchang Kaï-chek était un assassin, mais maintenant que je sais qu'il a tué entre 18 000 et 28 000 personnes, je suis très heureuse que ce lieu ait été rebaptisé, et que l'on y fasse honneur aux martyrs de la démocratie..."

Une campagne de "détchangkaïchekisation" est en cours à Taïwan. Longtemps vénéré, le généralissime, ancien chef du Parti nationaliste (Kouomintang), chassé de Chine continentale par les forces communistes en 1949, et arrivé avec 2 millions de soldats affamés sur l'île, qu'il a dirigée d'une main de fer jusqu'à sa mort en 1975, serait en passe de devenir un vulgaire "tueur", un "assassin", dans le langage politiquement correct des jusqu'au-boutistes.

Du coup, ce mémorial, construit spécifiquement pour lui rendre hommage, avec 89 marches par terrasse parce que Tchang est mort à 89 ans, a été rebaptisé en décembre "Hall mémorial national" pour la démocratie de Taïwan... Première conséquence pratique : les touristes chinois ne mettent plus les pieds à l'intérieur. "Il semblerait qu'ils aient des consignes, c'est politique...", affirme, en baissant le ton, une administratrice du lieu.

Avec son double toit en tuiles bleu vif, ses jardins sculptés et ses murs façon Cité interdite, le Mémorial est, à égalité avec le Musée national du palais, le bâtiment le plus imposant et le plus reconnaissable de Taïpeh. Sur l'immense esplanade dallée, rebaptisée place de la Liberté, l'ambiance n'a pas changé : sessions de tai-chi, vols de cerfs-volants, groupes bien tassés de Chinois à casquettes identiques... Il arrive même que des soldats s'y exercent à la marche au pas. A l'intérieur, en revanche, le contraste est frappant.

Avant, seuls les claquements de bottes de la relève de la garde, résonnant sur le marbre, venaient, à heures fixes, troubler le silence intimidant de l'endroit. Il en émanait une impression de grandeur et de majesté - ce qu'il est désormais convenu d'appeler la mégalomanie du dictateur. Jusqu'aux récentes transformations, le colossal Tchang Kaï-chek en bronze, souriant derrière sa moustache, les mains sur les genoux écartés à la manière des empereurs, le regard porté plein ouest vers sa Chine natale, emplissait l'espace de son autorité.

La statue de 600 tonnes n'a pas bougé ; il aurait fallu la couper en morceaux pour la transporter... Mais ont fait irruption des panneaux couverts de photos historiques, d'immenses bannières montrant les manifestations des années 1980 et 1990 dans Taïpeh réclamant la démocratie, ainsi que des dizaines de cerfs-volants, "symboles de liberté". Il y a aussi un canoë typique de l'île Verte, située au sud-est de Taïwan. Car cette île, qui développe aujourd'hui ses activités de loisirs (sources chaudes d'eau de mer et plongée sous-marine avec les requins), a un lourd passif. C'est là que le Kouomintang envoyait les prisonniers politiques taïwanais pendant les sinistres années de "terreur blanche".

De fait, la relation de défiance, voire de haine, entre les Taïwanais et le Kouomintang remonte au massacre appelé aujourd'hui le "2.2.8" (pour le 28 février 1947) au cours duquel une altercation entre une vielle femme et un soldat du Kouomintang a dégénéré en une émeute générale. Plusieurs milliers de corps ont été retrouvés... "En 1947, Tchang Kaï-chek n'était même pas encore arrivé sur place", remarquent les uns. "Il est prouvé que c'est de lui que sont venus les ordres de répression sanglante", rétorquent les autres. Quoi qu'il en soit, la cohabitation à venir entre les Taïwanais et le Kouomintang "envahisseur" était bien mal amorcée...

D'autant que Tchang Kaï-chek a pendant longtemps traité Taïwan comme une simple base arrière provisoire, en attendant la reconquête du Continent. Toute opposition des Taïwanais au pouvoir absolu du Kouomintang de Tchang Kaï-chek fut systématiquement réprimée, la presse totalement contrôlée.

De tous les lieux débaptisés, le plus visible est l'aéroport international Tchang Kaï-chek, devenu l'aéroport de Taoyuan, du nom de la localité. "Pékin va adorer. On dirait à présent que c'est l'aéroport d'une ville chinoise parmi d'autres", commente, sceptique, un journaliste taïwanais.

Le professeur Wu Zhanliang, chef du département d'histoire à l'université nationale de Taïwan (NTU) a été le premier à tirer la sonnette d'alarme à propos de cette nouvelle approche de l'histoire récente de l'île. Dans un article publié il y a cinq ans dans le China Times, il a dénoncé les importants changements intervenus dans les manuels scolaires. "Un vrai débat s'est ensuite engagé. C'est devenu une question nationale, explique-t-il. C'est trahir notre discipline de laisser une version biaisée de l'histoire entrer dans les manuels scolaires." Selon le professeur Wu Zhanliang, ce mouvement répond à un besoin très profond de libération post-répression.

Récemment, le gouvernement a également décidé de suspendre la garde militaire qui protégeait et honorait les deux mausolées abritant les cercueils des Chiang, situés en pleine campagne, loin au sud de Taïpeh. Ces deux endroits sont devenus introuvables... Si sur la route de nombreux panneaux signalent "un spectacle très divertissant d'animaux", rien n'indique ni le mausolée de Tchang Kaï-chek ni la maison qui abrite le tombeau de Tchang Ching-Kuo, le fils.

Ce dernier, qui fut aussi président (1977-1988), a également largement bafoué les droits de l'homme dans un premier temps, est finalement resté le président le plus populaire des Taïwanais pour sa fin de mandat : levée de la loi martiale, élargissement des élections, et miracle économique.

Les dépouilles mortelles des deux hommes ne sont toujours pas enterrées. Car Tchang Kaï-chek, qui a toujours souhaité reconquérir la Chine continentale, aurait voulu être enterré sur le Continent, mais seulement une fois la réunification opérée... Cette perspective n'ayant fait que s'éloigner, un enterrement à Taïwan a été envisagé. Mais des divisions familiales ont interrompu le processus. Les esprits superstitieux, eux, voient, dans les nombreux décès qui ont frappé la descendance masculine de Tchang, le signe d'une malédiction liée à ces corps laissés à la surface de la terre, ces âmes errantes...

Bizarrement, devant la grille de la résidence où gît le corps de Tchang Ching-Kuo, le fils, un panneau indique que l'endroit, officiellement fermé par le gouvernement, est fermé au public "pour travaux de décoration". Que faut-il comprendre ? "Tout cela doit se lire au niveau des enjeux symboliques. Cela pourrait être une façon codée de suspendre pour un temps la polémique", analyse l'anthropologue française spécialiste de Taïwan au CNRS, Fiorella Allio. Elle estime que ces initiatives s'inscrivent dans un mouvement profond et continu : "Un travail de mémoire est en cours, et les habitants de Taïwan se réapproprient leur histoire."

Malgré le vent hivernal, quelques promeneurs déambulent dans le cimetière de statues du généralissime, adjacent au mausolée de Tchang Kaï-chek. On le voit à cheval, debout, assis, en buste et en pied, jeune et vieillard... Les statues viennent des quatre coins de Taïwan, des bureaux de poste aux cours de récréation. L'accès au mausolée lui-même est désormais fermé par des barrières en fil de fer barbelé, dignes d'une zone de combat. Pour isoler exactement quoi de qui, dans une région aussi paisible ? La question reste ouverte. Les vendeurs de tickets du mini-musée et les policiers du coin ne risquent aucune explication ; mais à demi-mot on comprend qu'il y encore quelques Taïwanais très en colère contre le généralissime...

Pour la radicale Joanna Lei, ancienne députée, les récents épisodes de ce mouvement anti-Tchang sont du pur opportunisme électoral de la part du président Chen Shui-bian (DPP), au pouvoir depuis 2000. Les élections législatives ont eu lieu en janvier, l'élection présidentielle, ce samedi 22 mars. "Après huit ans au pouvoir, le DPP n'a rien à dire sur le présent, encore moins sur l'avenir. Alors il tente de faire diversion en s'acharnant sur le passé." Le chercheur français Jean-Pierre Cabestan n'est pas loin d'acquiescer : "Des statues de Tchang Kaï-chek, on en jetait déjà à la pelle dans les années 1990. Moi-même j'en ai ramassé une dans la rue. Le Kouomintang a de longue date fait son mea culpa... Que le président relance tout cela maintenant, après huit ans aux commandes, c'est peu crédible..."

En 1996 déjà, soit quatre ans avant l'arrivée au pouvoir de l'actuel président taïwanais indépendantiste, un grand parc de la capitale avait été rebaptisé le parc "228", en hommage aux victimes du massacre de 1947. Plusieurs monuments avaient été érigés et une commission d'indemnisation des familles des victimes avait été mise en place.

Au DPP, qui demande d'"arrêter de rendre hommage à un tyran et un assassin", le Kouomintang répond : "Et si Tchang Kaï-chek n'avait pas défendu Taïwan contre la révolution communiste, où en serait-on aujourd'hui de la démocratie taïwanaise ?" Cette querelle d'anciens n'intéresse ni la "strawberry generation" ni la "peach generation", la jeunesse ainsi surnommée pour son insouciance et sa fragilité. Pour elle, la démocratie est un acquis, Tchang Kaï-chek est mort, et enterré ; ou presque.

Florence de Changy

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