26.3.08

Automobile : Avec Land Rover et Jaguar, Tata devient un groupe mondial

Un an après s'être emparé du fleuron sidérurgique britannique Corus, le groupe indien Tata devient propriétaire de Land Rover et Jaguar. Tata a annoncé, mercredi 28 mars, le rachat des deux marques de luxe britanniques pour 2,3 milliards de dollars (1,47 milliard d'euros). L'opération doit être finalisée à la fin du second semestre.

Grâce à cette acquisition, le groupe indien est en passe de devenir un constructeur automobile d'envergure mondiale, huit ans seulement après avoir assemblé sa première voiture. "Tata Motors veut devenir un groupe international, ce qui veut dire qu'il a besoin d'avoir accès aux dernières technologies", indiquait récemment Ratan Tata, le président du groupe Tata, au magazine britannique Autocar Magazine. De fait, l'accord signé mercredi prévoit le maintien avec Tata des coopérations qui existaient avec Ford.

Avec un budget annuel de 600 millions d'euros consacré à la recherche et développement, soit le triple de celui de Tata Motors, Land Rover et Jaguar disposent de technologies cruciales pour le développement du groupe indien sur les marchés occidentaux. Ratan Tata n'a jamais caché qu'il espérait lancer en Europe dans quelques années la Nano, la voiture la moins chère du monde.

"En rachetant ces marques et ce savoir-faire, Tata comble dix à quinze ans de retard", estime Amit Kasat, analyste chez Motilal Oswal, basé à Bombay. Tata Motors va emprunter 3milliards de dollars pour financer l'acquisition et le développement des deux marques britanniques. Il peut compter sur le soutien de l'empire Tata, qui a réalisé un chiffre d'affaires de 28 milliards de dollars lors de son dernier exercice fiscal.

DES LOGIQUES DIFFÉRENTES


"Tata Motors n'est pas tant intéressé par les marques que par la taille critique indispensable à son développement à l'international. Pour survivre, un constructeur automobile doit être présent sur tous les segments", note Dilip Chenoy, directeur général de l'association des constructeurs automobiles indiens. Tata Motors est surtout présent en Inde, tandis que Land Rover et Jaguar sont bien implantés sur les marchés développés. Toutefois, le constructeur indien ne peut guère compter sur les synergies du nouvel ensemble. La voiture la plus économique commercialisée par Land Rover se vend quinze fois le prix d'une Nano. De la voiture la moins chère du monde à la voiture de luxe, les circuits de distribution, la conception et le marketing obéissent à des logiques différentes. Prudent, Ratan Tata précise qu'il conservera l'autonomie de Land Rover et Jaguar : "Ce sont des marques britanniques et elles devront rester britanniques." D'après les analystes, Land Rover a dégagé un profit de 1 milliard de dollars en 2007, tandis que Jaguar a affiché des pertes de 500 millions de dollars. La marque vend aujourd'hui l'essentiel de sa production aux Etats-Unis et en Europe. Pour redresser la barre, Tata mise sur sa connaissance des pays émergents, qui représentent un potentiel de développement gigantesque pour les marques de luxe. "Il n'est pas impossible que l'Inde serve de plate-forme de production", s'avance même Abdul Majeed, en charge du secteur automobile au cabinet de conseil Price Waterhouse, à Madras.

Les finitions, qui sont, sur ce segment de marché, fondamentales mais coûteuses, pourraient être délocalisées en Inde. Toutefois, dans l'immédiat, les usines britanniques de Land Rover comme de Jaguar sont en surcapacité. La production ne devrait donc pas faire l'objet de délocalisations.

D'ailleurs, en novembre 2007, Tata s'est engagé devant les syndicats britanniques à ne fermer aucune usine, et à ne supprimer aucun emploi, au moins pendant cinq ans. Mais "si l'Inde est capable, dans quelques années, d'assembler des voitures de luxe à moindre coût, elle pourrait bien sauver le fleuron automobile de son ancien pays colonisateur", espère Dilip Chenoy.


Julien Bouissou

En Inde, la pollution des eaux fait des ravages chez le gavial

En l'espace de trois mois, 110 gavials, une espèce de crocodiles apparue il y a 200 millions d'années et considérée comme étant en danger critique d'extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), ont été retrouvés morts en Inde, victimes de la pollution des fleuves. Il ne resterait plus qu'un millier d'individus dans le monde, dont une majorité dans le sous-continent indien.
Les cadavres ont été découverts sur une portion de 40 km de la rivière Chambal, dans le nord du pays. Fin janvier, quatre experts internationaux ont été dépêchés sur place pour tenter d'élucider les causes du phénomène. "Nous avons mené une sorte d'enquête policière", témoigne le vétérinaire français Samuel Martin, directeur de la Ferme aux crocodiles, située dans la Drôme, qui a participé aux recherches.

Celles-ci ont commencé par une collecte d'indices. Les tissus et les organes des animaux morts ont été analysés. Ce sont les reins qui ont livré la clé de l'énigme. "Ils étaient blancs alors qu'ils sont rouges dans des organismes sains, explique Samuel Martin. Ils n'ont pas pu filtrer l'acide urique présent dans le sang, qui s'est alors déposé sur les organes vitaux."

Cela aurait provoqué des arrêts cardiaques. Les poissons dont se nourrissent les gavials, empoisonnés par des produits toxiques, seraient responsables de cette mortalité. L'hypothèse d'une infection virale a été écartée.

Reste à élucider une autre énigme : pourquoi les gavials sont-ils les seuls à avoir succombé ? Les dauphins et les tortues carnivores ont été épargnés. Seuls des crocodiles âgés de vingt-cinq à trente ans sont morts. J.K. Jatav, du service vétérinaire de la région du Madya Pradesh, avance une hypothèse : "Les gavials sont les seuls à se nourrir exclusivement de poissons, et ils peuvent difficilement remonter les cours d'eau en cas de pollution, contrairement aux dauphins."

Le métabolisme des gavials a aussi pu jouer un rôle dans leur empoisonnement : "Les basses températures hivernales ont dû ralentir l'élimination par l'organisme des substances toxiques", estime Samuel Martin.


DÉCHETS INDUSTRIELS


Les substances toxiques prélevées sur les cadavres n'ont pas encore été identifiées. Seule certitude : c'est la pollution du fleuve Yamuna qui est responsable de la mort des gavials. Usines chimiques, papeteries et distilleries sont nombreuses à déverser leurs déchets, non traités, dans ce fleuve qui se trouve aujourd'hui au bord de l'asphyxie.

Lors de la mousson, entre juillet et septembre, ses eaux remontent dans la rivière Chambal et intoxiquent les crocodiles. Après une période d'"incubation" de quatre à six mois, ceux-ci succombent. Et, comme le précise Ravi Singh, directeur général de la branche indienne du Fonds mondial pour la nature (WWF), "il n'est pas possible de capturer les gavials pour les protéger des eaux polluées, car ils sont nombreux à mourir en captivité".

Julien Bouissou
Article paru dans l'édition du 26.03.08.

Adieu, Tchang Kaï-chek

LE MONDE | 23.03.08 |

La dame en uniforme est troublée. Elle cherche ses mots devant les touristes. "Je suis guide bénévole ici, merci de venir voir le mémorial de... attendez, excusez-moi, je ne sais plus exactement comment on doit dire..." Elle rougit, sourit, avant de se reprendre : "Avant, je ne savais pas que Tchang Kaï-chek était un assassin, mais maintenant que je sais qu'il a tué entre 18 000 et 28 000 personnes, je suis très heureuse que ce lieu ait été rebaptisé, et que l'on y fasse honneur aux martyrs de la démocratie..."

Une campagne de "détchangkaïchekisation" est en cours à Taïwan. Longtemps vénéré, le généralissime, ancien chef du Parti nationaliste (Kouomintang), chassé de Chine continentale par les forces communistes en 1949, et arrivé avec 2 millions de soldats affamés sur l'île, qu'il a dirigée d'une main de fer jusqu'à sa mort en 1975, serait en passe de devenir un vulgaire "tueur", un "assassin", dans le langage politiquement correct des jusqu'au-boutistes.

Du coup, ce mémorial, construit spécifiquement pour lui rendre hommage, avec 89 marches par terrasse parce que Tchang est mort à 89 ans, a été rebaptisé en décembre "Hall mémorial national" pour la démocratie de Taïwan... Première conséquence pratique : les touristes chinois ne mettent plus les pieds à l'intérieur. "Il semblerait qu'ils aient des consignes, c'est politique...", affirme, en baissant le ton, une administratrice du lieu.

Avec son double toit en tuiles bleu vif, ses jardins sculptés et ses murs façon Cité interdite, le Mémorial est, à égalité avec le Musée national du palais, le bâtiment le plus imposant et le plus reconnaissable de Taïpeh. Sur l'immense esplanade dallée, rebaptisée place de la Liberté, l'ambiance n'a pas changé : sessions de tai-chi, vols de cerfs-volants, groupes bien tassés de Chinois à casquettes identiques... Il arrive même que des soldats s'y exercent à la marche au pas. A l'intérieur, en revanche, le contraste est frappant.

Avant, seuls les claquements de bottes de la relève de la garde, résonnant sur le marbre, venaient, à heures fixes, troubler le silence intimidant de l'endroit. Il en émanait une impression de grandeur et de majesté - ce qu'il est désormais convenu d'appeler la mégalomanie du dictateur. Jusqu'aux récentes transformations, le colossal Tchang Kaï-chek en bronze, souriant derrière sa moustache, les mains sur les genoux écartés à la manière des empereurs, le regard porté plein ouest vers sa Chine natale, emplissait l'espace de son autorité.

La statue de 600 tonnes n'a pas bougé ; il aurait fallu la couper en morceaux pour la transporter... Mais ont fait irruption des panneaux couverts de photos historiques, d'immenses bannières montrant les manifestations des années 1980 et 1990 dans Taïpeh réclamant la démocratie, ainsi que des dizaines de cerfs-volants, "symboles de liberté". Il y a aussi un canoë typique de l'île Verte, située au sud-est de Taïwan. Car cette île, qui développe aujourd'hui ses activités de loisirs (sources chaudes d'eau de mer et plongée sous-marine avec les requins), a un lourd passif. C'est là que le Kouomintang envoyait les prisonniers politiques taïwanais pendant les sinistres années de "terreur blanche".

De fait, la relation de défiance, voire de haine, entre les Taïwanais et le Kouomintang remonte au massacre appelé aujourd'hui le "2.2.8" (pour le 28 février 1947) au cours duquel une altercation entre une vielle femme et un soldat du Kouomintang a dégénéré en une émeute générale. Plusieurs milliers de corps ont été retrouvés... "En 1947, Tchang Kaï-chek n'était même pas encore arrivé sur place", remarquent les uns. "Il est prouvé que c'est de lui que sont venus les ordres de répression sanglante", rétorquent les autres. Quoi qu'il en soit, la cohabitation à venir entre les Taïwanais et le Kouomintang "envahisseur" était bien mal amorcée...

D'autant que Tchang Kaï-chek a pendant longtemps traité Taïwan comme une simple base arrière provisoire, en attendant la reconquête du Continent. Toute opposition des Taïwanais au pouvoir absolu du Kouomintang de Tchang Kaï-chek fut systématiquement réprimée, la presse totalement contrôlée.

De tous les lieux débaptisés, le plus visible est l'aéroport international Tchang Kaï-chek, devenu l'aéroport de Taoyuan, du nom de la localité. "Pékin va adorer. On dirait à présent que c'est l'aéroport d'une ville chinoise parmi d'autres", commente, sceptique, un journaliste taïwanais.

Le professeur Wu Zhanliang, chef du département d'histoire à l'université nationale de Taïwan (NTU) a été le premier à tirer la sonnette d'alarme à propos de cette nouvelle approche de l'histoire récente de l'île. Dans un article publié il y a cinq ans dans le China Times, il a dénoncé les importants changements intervenus dans les manuels scolaires. "Un vrai débat s'est ensuite engagé. C'est devenu une question nationale, explique-t-il. C'est trahir notre discipline de laisser une version biaisée de l'histoire entrer dans les manuels scolaires." Selon le professeur Wu Zhanliang, ce mouvement répond à un besoin très profond de libération post-répression.

Récemment, le gouvernement a également décidé de suspendre la garde militaire qui protégeait et honorait les deux mausolées abritant les cercueils des Chiang, situés en pleine campagne, loin au sud de Taïpeh. Ces deux endroits sont devenus introuvables... Si sur la route de nombreux panneaux signalent "un spectacle très divertissant d'animaux", rien n'indique ni le mausolée de Tchang Kaï-chek ni la maison qui abrite le tombeau de Tchang Ching-Kuo, le fils.

Ce dernier, qui fut aussi président (1977-1988), a également largement bafoué les droits de l'homme dans un premier temps, est finalement resté le président le plus populaire des Taïwanais pour sa fin de mandat : levée de la loi martiale, élargissement des élections, et miracle économique.

Les dépouilles mortelles des deux hommes ne sont toujours pas enterrées. Car Tchang Kaï-chek, qui a toujours souhaité reconquérir la Chine continentale, aurait voulu être enterré sur le Continent, mais seulement une fois la réunification opérée... Cette perspective n'ayant fait que s'éloigner, un enterrement à Taïwan a été envisagé. Mais des divisions familiales ont interrompu le processus. Les esprits superstitieux, eux, voient, dans les nombreux décès qui ont frappé la descendance masculine de Tchang, le signe d'une malédiction liée à ces corps laissés à la surface de la terre, ces âmes errantes...

Bizarrement, devant la grille de la résidence où gît le corps de Tchang Ching-Kuo, le fils, un panneau indique que l'endroit, officiellement fermé par le gouvernement, est fermé au public "pour travaux de décoration". Que faut-il comprendre ? "Tout cela doit se lire au niveau des enjeux symboliques. Cela pourrait être une façon codée de suspendre pour un temps la polémique", analyse l'anthropologue française spécialiste de Taïwan au CNRS, Fiorella Allio. Elle estime que ces initiatives s'inscrivent dans un mouvement profond et continu : "Un travail de mémoire est en cours, et les habitants de Taïwan se réapproprient leur histoire."

Malgré le vent hivernal, quelques promeneurs déambulent dans le cimetière de statues du généralissime, adjacent au mausolée de Tchang Kaï-chek. On le voit à cheval, debout, assis, en buste et en pied, jeune et vieillard... Les statues viennent des quatre coins de Taïwan, des bureaux de poste aux cours de récréation. L'accès au mausolée lui-même est désormais fermé par des barrières en fil de fer barbelé, dignes d'une zone de combat. Pour isoler exactement quoi de qui, dans une région aussi paisible ? La question reste ouverte. Les vendeurs de tickets du mini-musée et les policiers du coin ne risquent aucune explication ; mais à demi-mot on comprend qu'il y encore quelques Taïwanais très en colère contre le généralissime...

Pour la radicale Joanna Lei, ancienne députée, les récents épisodes de ce mouvement anti-Tchang sont du pur opportunisme électoral de la part du président Chen Shui-bian (DPP), au pouvoir depuis 2000. Les élections législatives ont eu lieu en janvier, l'élection présidentielle, ce samedi 22 mars. "Après huit ans au pouvoir, le DPP n'a rien à dire sur le présent, encore moins sur l'avenir. Alors il tente de faire diversion en s'acharnant sur le passé." Le chercheur français Jean-Pierre Cabestan n'est pas loin d'acquiescer : "Des statues de Tchang Kaï-chek, on en jetait déjà à la pelle dans les années 1990. Moi-même j'en ai ramassé une dans la rue. Le Kouomintang a de longue date fait son mea culpa... Que le président relance tout cela maintenant, après huit ans aux commandes, c'est peu crédible..."

En 1996 déjà, soit quatre ans avant l'arrivée au pouvoir de l'actuel président taïwanais indépendantiste, un grand parc de la capitale avait été rebaptisé le parc "228", en hommage aux victimes du massacre de 1947. Plusieurs monuments avaient été érigés et une commission d'indemnisation des familles des victimes avait été mise en place.

Au DPP, qui demande d'"arrêter de rendre hommage à un tyran et un assassin", le Kouomintang répond : "Et si Tchang Kaï-chek n'avait pas défendu Taïwan contre la révolution communiste, où en serait-on aujourd'hui de la démocratie taïwanaise ?" Cette querelle d'anciens n'intéresse ni la "strawberry generation" ni la "peach generation", la jeunesse ainsi surnommée pour son insouciance et sa fragilité. Pour elle, la démocratie est un acquis, Tchang Kaï-chek est mort, et enterré ; ou presque.

Florence de Changy

Chine et Tibet, une si longue histoire

22.03.08 Le Monde

Le Tibet est agité de troubles depuis une semaine. Quel est le fondement historique de cette prétention chinoise sur le Tibet ?
Les sources chinoises ne s'accordent pas sur la date à laquelle, selon elles, le Tibet serait devenu une partie intégrante de la Chine. Disons brièvement qu'elles remontent soit à la dynastie mongole des Yuan (1277-1367), soit à celle mandchoue des Qing (1644-1911). Sous les Yuan, une relation très particulière avait été scellée entre des religieux tibétains et Kubilaï Khan, qui allait régner sur l'Empire mongol dans lequel la Chine et le Tibet étaient intégrés au même titre.

Il s'agissait d'une relation politico-religieuse entre un maître spirituel et un protecteur laïc dans laquelle le maître donnait enseignements et initiations, et le laïc assurait sa protection et faisait des dons. Les différents protagonistes jouèrent sur l'ambiguïté de cette relation qui se poursuivit, mais de manière beaucoup moins forte, avec certains empereurs de la dynastie chinoise des Ming (1368-1644). Ceux-ci ne considéraient d'ailleurs nullement le Tibet comme une partie intégrante de leur territoire puisque celui qui fonda cette dynastie envoya lors de son avènement une lettre au Tibet, comme il l'avait fait pour les autres pays.

Sous la dynastie mandchoue des Qing les relations entre le Tibet et la Chine connurent un changement. Cette relation de maître spirituel à protecteur laïc perdura, mais n'était pas comprise de la même manière par chaque partie. Pour les Tibétains, elle était purement religieuse, alors que les empereurs mandchous, bien que bouddhistes, l'utilisaient afin de se concilier les Tibétains et les Mongols. Cette relation est présentée actuellement comme une relation de subordination par les Chinois et est utilisée pour revendiquer le Tibet. Suite à de nombreux troubles, le pouvoir impérial intervint dans les affaires tibétaines et à partir de 1720, des administrateurs chinois et une garnison furent installés au Tibet.

Comment cet héritage a-t-il pesé au XXe siècle ?
Au début du XXe siècle, le Tibet devint le centre d'un enjeu géopolitique, notamment dans le cadre du "grand jeu" qui opposait en Asie centrale l'Angleterre à la Russie. Les Britanniques voulaient ouvrir des voies commerciales au Tibet. Ne recevant aucune réponse du gouvernement tibétain, en 1904, ils pénétrèrent au Tibet et parvinrent à Lhassa. Le treizième dalaï-lama s'enfuit en Mongolie puis en Chine. En 1910, peu après son retour au Tibet, la dynastie Qing chercha à prendre véritablement le contrôle du Tibet et envoya une armée. Le dalaï-lama trouva refuge en Inde.

L'effondrement de la dynastie Qing en 1911 lui permit de revenir au Tibet et de proclamer l'indépendance de son pays. En 1949, Mao proclama la République populaire de Chine. Il affirma la souveraineté de la Chine sur le Tibet et eut les moyens militaires de l'imposer. En, 1965, la "Région autonome du Tibet" fut fondée et les régions traditionnelles du Tibet - Kham et Amdo - furent définitivement intégrées dans les provinces chinoises du Qinghaï, Gansu, Yunnan et Sichuan.

Pour justifier l'ancienneté de leurs liens avec le Tibet, les Chinois évoquent aussi souvent l'alliance entre un monarque tibétain et une princesse chinoise.
Il est vrai que Songtsen Gampo, le premier grand roi tibétain, qui régna dans la première moitié du VIIe siècle, épousa une princessse chinoise qu'il avait obtenue sous la menace militaire. Cette princesse, une fervente bouddhiste, fit construire un temple à Lhassa et apporta de Chine une statue de Bouddha que les fidèles continuent d'honorer de nos jours dans le grand temple de Lhassa.

Les Chinois exploitent cet épisode pour faire remonter leur influence à une date ancienne alors que le Tibet était à cette époque une puissance considérable très crainte par la Chine. En moins d'un siècle, l'empire tibétain s'était alors taillé un territoire gigantesque allant du nord de l'Asie centrale à la Chine, dont la capitale Xian est même conquise. C'est à ce moment que le bouddhisme est introduit et deviendra religion d'Etat au VIIIe siècle. C'est une période de grand essor culturel et intellectuel que les Tibétains appellent la "première diffusion du bouddhisme".

Le Tibet était-il une théocratie ?
Le dalaï-lama est considéré comme l'émanation de la divinité protectrice du Tibet, le bodhisattva de la compassion Avalokiteshvara. Le nom de dalaï-lama apparaît au XVIe siècle à la suite de la rencontre en 1578 entre un chef mongol et le troisième maître d'une lignée de religieux éminents. Mais ce n'est qu'en 1642 que le cinquième dalaï-lama reçoit, des mains de Gushri Khan, chef des Mongols Qoshot, dont il est le maître religieux, la souveraineté sur le pays.

Le Parti communiste chinois prétend avoir "libéré" le Tibet de la noblesse esclavagiste. Existait-il un "esclavage" au Tibet avant 1949 ?

Le mot "esclave" est parfaitement impropre. Très schématiquement, on peut dire que le Tibet était une société à strates, très hiérarchisée, dans laquelle existait une séparation nette entre religieux et laïcs. Les laïcs étaient divisés en trois strates : la noblesse, le peuple, la strate inférieure (bouchers, pêcheurs...). Trois groupes seulement pouvaient être propriétaires : l'Etat, le clergé et les nobles. Le terme de "serfs", appliqué aux paysans, est contesté par certains tibétologues, qui préfèrent celui de "gens du commun" ou "sujets".

En fait, les paysans, la grande majorité du peuple, étaient héréditairement liés à la terre et devaient des taxes qui étaient versées en argent, en nature, mais la plupart étaient sous forme de travail, essentiellement le travail de la terre. En dépit de cette structure qui peut paraître rigide, il y avait en fait une grande flexibilité. Ces paysans avaient des devoirs mais jouissaient aussi de droits. Les seigneurs n'avaient aucunement pouvoir de vie et de mort sur eux. Il ne s'agissait pas du tout d'un système idéal, mais il n'avait rien à voir avec de l'esclavage.

Pékin invoque souvent les bienfaits économiques de sa présence. Qu'en est-il ?
S'il est vrai que de nombreux changements ont commencé avec l'arrivée des communistes, il est tout aussi vrai que même sans eux, le Tibet se serait modernisé. Un économiste anglais, A.M. Fischer, a montré combien la croissance, au Tibet, est génératrice d'exclusion, une grande part de la population, principalement les Tibétains, n'ayant pas les moyens de participer à cette croissance. Depuis une cinquantaine d'années, la politique de financement du Tibet par les autorités centrales est motivée par des stratégies militaires et place le Tibet sous la totale dépendance de ces subventions.

Les compagnies de construction viennent généralement d'autres régions de Chine. De plus, les ouvriers sont essentiellement des travailleurs chinois, souvent meilleurs du fait de leur formation. La construction du train reliant les grandes villes de Chine à Lhassa a facilité la venue de nombreux migrants chinois. Par ailleurs, la nécessité de devoir parler couramment le mandarin pour trouver un travail ne permet pas aux Tibétains d'entrer en compétition avec les Chinois sur le marché du travail. Les bénéficiaires de ce boom économique sont les migrants Hans et quelques privilégiés tibétains, ce qui explique l'énorme frustration que ressentent les Tibétains.

Peut-on vraiment parler de "génocide culturel" au Tibet, selon la formule du dalaï-lama ?
Je n'aime pas trop ce terme. Mais il est vrai que si la situation ne change pas, on s'achemine vers la disparition de la civilisation tibétaine. La langue est en danger : dans la Région autonome, l'enseignement est en chinois à partir du collège et le tibétain n'est pas utilisé dans l'administration. Il est vrai que la situation est meilleure en dehors de la Région autonome, car il existe des collèges et des lycées où le tibétain est la langue d'enseignement.

Une autre frustration vient des restrictions sur les questions religieuses. Certes, de nombreux monastères ont été reconstruits. Des activités religieuses s'y déroulent. Mais, depuis 1995, la situation s'est durcie. Les photos du dalaï-lama sont interdites aussi bien en public qu'en privé ; les fonctionnaires d'Etat n'ont pas le droit de pratiquer ; il y a des cours d'éducation patriotique dans les monastères ; il faut remplir certaines conditions pour entrer au monastère.

Pourquoi la Chine est-elle aussi intraitable sur le Tibet. Au fond, quel est l'enjeu pour elle ?
Outre une revendication idéologique qui s'inscrit dans l'histoire du nationalisme chinois, c'est certainement la position géostratégique du Tibet qui explique l'attitude de la Chine. On ne peut oublier l'immense superficie de ce pays. Le Grand Tibet, c'est-à-dire le Tibet historique, représente un quart de la Chine.

Si l'on ajoute à cela que dix des plus grands fleuves de l'Asie y prennent leur source et que les richesses minières y sont abondantes, on peut comprendre la position si intraitable des gouvernants chinois. A leurs yeux, perdre le Tibet porterait en germe la désagrégation de leur empire multiethnique. Après le Tibet, le Turkestan oriental (Xinjiang), qui connaît lui aussi des troubles endémiques, pourrait se manifester plus violemment. Si vous enlevez à la Chine le Tibet, le Xinjiang et la Mongolie intérieure, il ne lui reste plus qu'un espace considérablement réduit.

Propos recueillis par Frédéric Bobin