11.2.08

Sania Mirza, Indienne moderne

par Sylvie Kauffmann
LE MONDE | 11.02.08 |

C'est un peu comme si Tsonga décidait de boycotter Roland-Garros parce que certains ne le trouvent pas assez français. Lorsque Sania Mirza, la star du tennis indien, 29e au classement mondial et meilleure joueuse d'Asie, a annoncé, le 4 février, qu'elle ne disputerait pas l'Open de Bangalore le mois prochain, renonçant à se mesurer aux soeurs Williams, l'establishment sportif indien s'est arrêté de respirer quelques secondes. "Une bombe", a commenté le grand journal The Hindu.

Ce qui est plus explosif, c'est la raison pour laquelle la joueuse de 21 ans a déclaré forfait. "Chaque fois que je joue en Inde, il y a un problème, a-t-elle expliqué devant la presse. En fait, je crois qu'il vaudrait mieux que je m'abstienne de jouer dans mon pays pendant quelque temps."

Les "problèmes" ont commencé avec la longueur de ses jupes de tennis, en 2005. Un religieux du conseil des oulémas sunnites a condamné les tenues de la jeune championne, musulmane, qui "non seulement découvrent de larges parties de son corps mais ne laissent rien à l'imagination" : tennis ou pas tennis, l'islam n'autorise ni le port des shorts, ni des minijupes, ni de vêtements sans manches. Sania Mirza, qui n'avait que 18 ans, s'est avouée "troublée" par cette prise de position mais s'est sagement abstenue de la commenter. Elle a aussi demandé à la presse d'éviter de l'interroger sur la religion. Quelques jours plus tard, elle jouait à Calcutta sous haute protection : alertée sur des rumeurs d'une intervention de groupes radicaux hostiles aux jupes de tennis, la police préférait déployer une centaine de policières pour assurer la sécurité personnelle de la joueuse.

Puis il y a eu la polémique sur des propos tenus dans le cadre d'une campagne anti-sida, interprétés comme une validation des rapports sexuels avant le mariage à partir du moment où ils sont protégés. Lorsque des extrémistes hindous ont commencé à brûler son effigie, Sania Mirza a fait publier un communiqué affirmant que les relations sexuelles hors mariage ne sauraient être justifiées. Plus récemment, c'est à nouveau les fondamentalistes musulmans qu'elle a perturbés en tournant une publicité près d'une mosquée dans la ville où elle a grandi, Hyderabad. Elle a eu beau s'excuser, un procès lui a été intenté. L'Open d'Australie, en janvier, a couronné le tout : une photo prise de telle manière qu'on y voit les pieds nus de la joueuse posés sur une table basse non loin d'un drapeau tricolore indien, jugée sacrilège par les nationalistes indiens, a fait le tour de l'Inde et lui a valu de nouvelles poursuites, cette fois pour "insulte à l'honneur national".

Première femme à atteindre ce niveau de compétition en Inde, résolument moderne et pleine d'assurance, Sania Mirza reste très populaire auprès des jeunes, et ses sponsors n'ont pas l'intention de l'abandonner. Mais ces controverses à répétition, dit-elle, nuisent à sa concentration, au point que l'idée d'abandonner le tennis lui a même traversé l'esprit.

Sous le choc de son refus de jouer devant son public, certains de ses collègues - masculins - n'ont pas été tendres pour elle. Après tout, l'équipe indienne de cricket, un sport autrement plus sérieux que le tennis, vient de traverser stoïquement une crise terrible en Australie, où l'un de ses joueurs était accusé d'avoir proféré des insultes racistes. Pour plus d'un éditorialiste, en revanche, le public indien ne récolte que ce qu'il a laissé semer : les graines de "l'intolérance" et de "la bigoterie".

Car Sania Mirza n'est pas la première visée. Comme elle, en 2005, l'actrice Kushboo a été accusée de justifier les relations sexuelles avant le mariage et a dû disparaître quelque temps, tant les manifestations, chez elle, au Tamil Nadu, étaient menaçantes. "Trop souvent, les gens que leur réussite place sur le devant de la scène sont la cible de sentiments religieux ou d'un nationalisme excessif", accuse le Times of India. L'un des plus grands peintres indiens, M. F. Husain, harcelé en justice et physiquement par des fondamentalistes hindous pour avoir peint des déités nues, a fini par quitter le pays à 90 ans ; il vit désormais entre Dubaï et Londres. L'an dernier, la Cour suprême a dû intervenir pour faire lever le mandat d'arrêt lancé contre l'acteur américain Richard Gere et la comédienne indienne Shilpa Shetty, coupables d'une fougueuse étreinte sur scène. Et Narayana Murthy, le président d'Infosys, première entreprise de logiciels indienne, vient enfin d'arriver à se débarrasser d'un procès intenté pour "outrage à l'honneur national". Son crime était d'avoir fait jouer une version instrumentale de l'hymne national lors de l'inauguration d'une unité d'Infosys, à laquelle assistaient des hôtes étrangers, plutôt que de le faire chanter par les participants. Inde nouvelle, Inde ancienne, le président d'Infosys et la championne de tennis ont beau incarner la première, il leur faut aussi composer avec la seconde.

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