18.2.08

Le parrain de Karachi

Chapo :

Les Pakistanais élisent aujourd'hui leur nouveau parlement. La métropole du Sindh, au sud du Pakistan, est dominée par un parti dont le chef, naturalisé britannique et vivant à Londres, n'ose pas rentrer dans son pays. Passé trop chargé de violences. Pervez Musharraf en a fait son allié.



Pervez Musharraf n'est pas allé à Cambridge. Trop d'étudiants déchaînés contre lui. Alors il est resté à Londres, dans son hôtel. Le président du Pakistan venait de Davos, où il avait tenté encore une fois, fin janvier, de convaincre les élites occidentales sceptiques de sa bonne volonté démocratique et de la difficulté qu'il y a à gérer un pays aussi turbulent et fracturé que le sien.

Les élections - qui ont lieu aujourd'hui au Pakistan - seraient honnêtes et libres, jurait-il. Il l'a encore répété à Altaf Hussain, qu'il a reçu dans son hôtel londonien, pendant deux heures, plutôt que d'aller affronter l'agitation universitaire. Les deux hommes ont surtout parlé, a dit l'entourage, de ce qui se passera après les élections.

Moustaches finement taillées, sourire luisant sous des verres fumés, Altaf Hussain est un citoyen britannique. Quand le gouvernement de Tony Blair lui a accordé le passeport que le conservateur John Major lui avait refusé, il y a eu un peu de remous aux Communes. Mais après tout, qu'avait-on à reprocher, dans l'île, à ce nouveau sujet de Sa Majesté? Rien...

A Karachi, cinq avenues se joignent en un large rond-point à l'angle du palais du Gouverneur. D'où que vous veniez, à la veille des élections, le même grand panneau sautait aux yeux: Altaf Hussain, sur fond rouge et vert, à côté du portrait d'une candidate voilée. Sous le sourire figé, un mot: «Vote». Hussain le Londonien n'est pourtant candidat à rien. Son pouvoir lui suffit. Il est, malgré la distance, le vrai maître de cette mégapole, la plus grande ville du Pakistan, capitale du Sindh, océan humain qui semble s'étendre à l'infini et où il n'a pas mis les pieds depuis quinze ans.

Tout le monde à Karachi connaît cette adresse: Nine Zero. C'est là qu'est né Altaf Hussain, en 1953, dans la banlieue d'Azizabad. Aujourd'hui, c'est le quartier général de son parti, le Muttahida Qaumi Movement (Mouvement national uni; MQM). Non pas seulement la maison natale, mais tout le pâté d'immeubles de trois ou quatre étages. Le MQM tient la place. Pour y accéder, il faut franchir du béton en chicanes et des barrages gardés par des hommes armés de kalachnikov.

Devant Nine Zero, la maison, il y a un peu d'agitation, des allées et venues pour trouver l'homme qui a le droit de parler. Il déboule d'un escalier, main tendue, grosse moustache, anglais d'Amérique. Haidar Abbas Rizvi a fait des études de chimie aux Etats-Unis avant de rentrer, au service du MQM, comme son porte-voix. Il veut d'abord montrer, dans un immeuble voisin qui sent le ciment frais, le nouveau centre média du parti: à l'étage, deux murs d'une sorte de grand salon sont couverts de récepteurs de télévision branchés chacun sur une chaîne différente: «Nous enregistrons tout ce qui se dit, partout, sur Karachi.» Une autre manière de dire: nous sommes puissants et nous sommes riches.

Dans un bureau voisin, Rizvi prend sur une pile le programme électoral du MQM. Un coup d'œil: c'est le catalogue de n'importe quel parti centriste: justice, démocratie, anti-extrémisme, etc. Puis le grand moustachu passe en revue les vingt ans d'existence de son mouvement, pour l'étranger qui n'a pas à en savoir grand-chose. «Quand le général Musharraf a fait son coup d'Etat, en 1999, nous l'avons condamné. Trois ans plus tard, il a acquis une légitimité par le vote, et nous avons dès lors soutenu sa lutte contre le terrorisme. Tous les autres partis, même ceux qui se disent laïcs, ont ou ont eu des relations avec les terroristes, avec Al-Qaida. Nous sommes les seuls sécularistes du Pakistan.»

A l'autre bout de Karachi, Ghafouz Ahmed sourit. Il est aussi chétif et frêle que Rezvi est massif et assuré. Mais ils ont une histoire commune. Ahmed est le numéro deux du Jamaat-i-islami, vieux parti islamique dont le projet est proche de celui des Frères musulmans: unité de tous les croyants, guidés par une charia unique. «Nous sommes pacifiques, dit Ahmed de sa voix fluette et tremblante. Les terroristes sont au MQM. C'est un parti fasciste, dont la création a été suscitée par une partie de l'armée, comme un contrepoids politique. Il s'est imposé par le crime.»

Le Jamaat-i-islami n'a jamais pesé très lourd, électoralement, au Pakistan. Mais il est puissant, depuis longtemps, dans les universités. A Karachi comme ailleurs. Mais Karachi est un cas particulier. A la partition, en 1947, c'est dans le cône du Sindh que sont arrivés en masse les musulmans de l'Inde qui voulaient un pays et fuyaient les massacres. Ils ont pris le nom arabe de «mohajir», les migrants, les réfugiés, comme les compagnons du Prophète quand il a quitté La Mecque pour Médine. La majorité des habitants de Karachi et de Hyderabad, la deuxième grande ville du Sindh, sont mohajir. Ces déracinés ont voulu le Pakistan plus que tout autre. Mais très vite, les autres, Punjabis, Sindhis, qui n'avaient pas forcément souhaité ce bouleversement sanglant, ont détenu dans le nouveau pays l'essentiel du pouvoir.

Les mohajir ont réagi comme toutes les minorités qui se croient flouées. Leurs revendications étaient d'autant plus virulentes à Karachi qu'ils étaient, là, la majorité. Ils voulaient une plus grosse part du gâteau, ou l'autonomie, ou l'indépendance dans un Karashisuba - une ville-province. L'agitation a commencé dans les universités. Le chef de ce mouvement s'appelait Altaf Hussain. Mais les islamistes étaient encore trop puissants sur les campus. Hussain a dû s'exiler. Au milieu des années 80, il était chauffeur de taxi à Chicago.

Les circonstances du retour de l'ancien leader étudiant à Karachi sont assez troubles. Le Parti du peuple pakistanais (PPP), après la pendaison de son chef, Ali Bhutto, en 1979, retrouvait sa puissance dans son fief du Sindh. Le général Zia-ul-Haq, bourreau de Bhutto, avait besoin d'une force pour contenir cette résurgence. Altaf Hussain est rentré à Karachi et il a commencé dans la communauté mohajir une campagne aux relents racistes, contre les Punjabis, contre les Pachtounes, de plus en plus nombreux dans la ville en raison du grand trouble créé dans leur région du nord-ouest par la guerre d'Afghanistan.


La guerre était d'ailleurs le nerf de la guerre du parti fondé par Hussain, le MQM, ce qui voulait dire alors Mouvement mohajir uni. Karachi était le port d'entrée des armes et la porte de sortie de l'héroïne. Le MQM s'est nourri de ces trafics, accordant sa protection armée aux mafias qui contrôlaient cet import-export de guerre. La culture dominante de la ville était alors celle de la kalachnikov.

Le parti mohajir acquit une puissance telle que Benazir Bhutto, quand elle arriva au pouvoir en 1988, crut devoir passer un accord avec lui. Ce fut aussi sa perte. Son éjection, deux ans plus tard, vint en bonne partie de l'anarchie que faisaient régner à Karachi les exigences de plus en plus extrêmes du MQM. Nawaz Sharif, le rival, choisi pour remplacer Bhutto, commit lui aussi l'erreur de s'allier au gang mohajir, au début de ses deux mandats, en 1990 et 1997. Et chaque fois, cela causa sa chute.

Au début des années 90, Karachi était devenu tellement incontrôlable que l'armée fut envoyée dans la métropole pour tenter, pendant deux ans, de reprendre les quartiers aux bandes armées. En 1999, cela finit en état d'urgence et en coup d'Etat militaire. Entre-temps, pour échapper à l'arrestation, Altaf Hussain était parti pour Londres, en 1992, et n'en est jamais revenu. Il était recherché pour l'assassinat d'un gouverneur et des actes de torture, qu'il nie.

Malgré l'exil, le chef du MQM continue de dominer la ville. Du secrétariat international de son parti, dans le nord de la capitale britannique, il s'adresse à ses fidèles mohajir par téléphone, dans des meetings qui peuvent durer des heures. Le MQM, aujourd'hui, contrôle 14 des 18 arrondissements de Karachi.

Les Américains, malgré ce passé sulfureux, s'accommodent du parti d'Altaf Hussain, qui a constitué une base solide dans la diaspora mohajir aux Etats-Unis: c'est un allié utile dans la «guerre contre le terrorisme», puisque le MQM s'affiche d'abord anti-islamiste. Les Européens eux-mêmes acceptent de traiter avec le parti: les 13 janvier dernier, une délégation de trois représentants de l'UE a rendu une visite de courtoisie à Nine Zero.

Pervez Musharraf, lui, a passé l'éponge sur tout le sang versé entre son armée et le MQM dans les années 90. Lui aussi est mohajir. Après les élections de ce lundi, tout est possible, et le parti d'Hussain, puissant dans les villes du sud, peut être utile. Il a montré qu'il sait rendre des services. L'an passé, pour s'assurer que sa réélection à la présidence de la république ne serait pas contestée, Musharraf avait démis le président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry.

Le juge, tentant de résister, avait entrepris une tournée nationale. Lahore lui avait fait un triomphe. Puis il était venu à Karachi. C'était le 12 mai. Chaudhry n'a pas pu sortir de l'aéroport. Toutes les rues qui menaient au centre étaient barrées. Le MQM avait mobilisé ses troupes contre les partisans du juge: 42 morts, des centaines de blessés. Le président de la Cour suprême est aujourd'hui en résidence surveillée. Comme dit Haidar Abbas Rizvi, le porte-parole d'Altaf Hussain à Karachi: «Nous sommes pour une justice indépendante. Nous n'aimons pas les juges aventuriers.»



Une fondation contre les partis féodaux et violents

Il est mohajir, il n’a pas d’armes, il est sans haine. Abdul Sattar Edhi est à Karachi l’anti-Muttahida Qaumi Movement. Ce migrant de 1947 a créé, dans la métropole, une fondation qui porte son nom et que les Pakistanais, où qu’ils vivent, vénèrent. La fondation, qui a commencé comme un service d’ambulances, est devenue, en un demi-siècle, un vaste organisme d’urgence sociale. « Nous faisons le travail qu’ils ne font pas », dit, en accusant l’Etat, Anwar Kazmi, le vieux compagnon d’Abdul Sattar Edhi. Dans les locaux antédiluviens que la fondation occupe près du quartier des affaires, Kazmi et Faisal Edhi, le fils et continuateur du fondateur, n’ont pas de mots assez durs contre les « partis féodaux » qui ont laissé se constituer, dans le Pakistan, depuis sa création, un abîme d’inégalités. Le pire est le Muttahida Qaumi Movement, « qui ne défend qu’une communauté, par la violence et par la haine ». Après l’assassinat de Benazir Bhutto, Karachi et tout le Sindh avaient été secoués par trois jours d’anarchie et de pillage. L’explication donnée à ce déchaînement est en général que la pègre et le crime ont profité de la douleur du peuple. Anwar Karmi et Faisal Edhi en parlent autrement : « C’est ce qui arrive, forcément, dans un pays qui laisse s’accumuler tant de pauvreté et de frustration. Le Pakistan est en situation prérévolutionnaire. »

Alain CAMPIOTTI

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