1.2.08

Baitullah Mehsud, nouveau chef taliban, défie l'armée pakistanaise

LE MONDE | 31.01.08 | 15h44 • Mis à jour le 31.01.08 | 15h44
PESHAWAR (Pakistan) ENVOYÉE SPÉCIALE

Comme son mentor et maître en djihad, mollah Mohammad Omar, chef des talibans afghans, Baitullah Mehsud, le nouveau leader des talibans pakistanais, ne se laisse pas photographier. De rares clichés montrent son visage aux trois quarts caché par un pan de son turban.

Mehsud a été choisi comme chef du Tehrik-e-Taliban Pakistan (Mouvement des talibans pakistanais) par 40 représentants de mouvements extrémistes islamistes opérant le long des 1 360 km de frontière qui sépare, dans la Province du Nord-Ouest, le Pakistan de l'Afghanistan.

Il doit sa rapide ascension à la politique d'apaisement du gouvernement. Accusé aujourd'hui, par le président Pervez Musharraf, d'être responsable de plus d'une vingtaine d'attentats-suicides, dont celui qui a coûté la vie, fin décembre, à l'ancien premier ministre Benazir Bhutto, l'homme n'était qu'un militant parmi d'autres avant que l'armée pakistanaise, cédant aux sirènes du gouvernement local dirigé par des partis religieux, ne signe avec lui, en février 2005, un accord de paix pour la zone du Sud-Waziristan, terre de la tribu des Mehsud à laquelle il appartient.

"Avant cet accord, Baitullah Mehsud avait 20 à 25 combattants avec lui, mais la paix lui a permis de recruter, d'organiser et de motiver des milliers de fidèles", affirme Mehmoud Shah, un général en retraite, ex-représentant du gouvernement pour les zones tribales. Il décrit Mehsud comme "un homme totalement dévoué à la cause des talibans, simple mais calculateur, qui sait jusqu'où ne pas aller et négocier".

Baitullah Mehsud, âgé d'une quarantaine d'années, a, selon l'un de ses proches, le maulvi (titre religieux) Muslim, de la tribu Mohmand, fait ses classes contre l'armée soviétique en Afghanistan dans le mouvement de Jalaluddin Haqqani, alors grand commandant de l'Est afghan, proche des Arabes, aujourd'hui recherché par les Etats-Unis et l'OTAN. Il s'est ensuite rallié aux talibans et a prêté serment d'allégeance au mollah Omar, chef spirituel des talibans de chaque côté de la frontière.

"C'est en Afghanistan qu'il rencontre les leaders d'Al-Qaida", rapporte Ahmad Zaidan, qui l'a interviewé il y a trois semaines pour la chaîne Al-Jazira. En 2001, quand les combattants étrangers, arabes et ouzbeks notamment se replient sur le Waziristan, Mehsud les accueille. "Ces dernières années, Al-Qaida a réussi à se construire une base grâce, notamment, à l'aide de Mehsud. Les militants se déplacent librement dans les zones tribales alors que l'armée a du mal à le faire", précise M. Zaidan.

"Al-Qaida apporte l'argent et Abou Laith Al-Libi (un Libyen d'Al-Qaida apparu sur des vidéos de propagande) dirige les camps d'entraînements de chaque côté de la frontière", affirme maulvi Muslim pour décrire l'interaction entre les talibans pakistanais et Al-Qaida.

La main-d'oeuvre combattante ne manque pas dans les zones tribales où, selon Brian Cloughley, un analyste en matière de sécurité en Asie du Sud, "80 000 jeunes de 18 à 25 ans sont sans travail dans le seul Waziristan alors que 200 000 sont disponibles dans les zones tribales". Le nombre des combattants de Baitullah Mehsud est estimé, par des sources locales, à 20 000 alors que le Tehrik-e-Taliban peut aligner 60 000 combattants. Les tribus sont bien armées et disposent d'armes lourdes (canons, roquettes).

Face à ces combattants religieusement motivés qui connaissent parfaitement le terrain, l'armée pakistanaise - 100 000 hommes dans la zone -, bâtie pour une guerre conventionnelle face à l'Inde, souffre de plusieurs handicaps dont le manque de motivation dans une guerre perçue comme faite pour satisfaire les Etats-Unis.

Issus majoritairement de la province du Pendjab, les soldats pakistanais sont en terre inconnue dans les zones tribales et ne parlent pas la langue. Ils souffrent aussi cruellement d'un manque de renseignements. "En un an, 153 chefs tribaux (proches du gouvernement) ont été éliminés par les militants de Mehsud au Waziristan", affirme l'ex-général Mehmoud Shah. "Nous avons été expulsés de la zone et toute personne qui pourrait aider le gouvernement demande la garantie que celui-ci est capable de le défendre", poursuit-il.

En diffusant des cassettes faisant l'apologie des horreurs perpétrées contre les soldats, souvent égorgés, accompagnées de commentaires religieux sur l'obligation du djihad, les talibans alimentent la peur de l'armée et la répugnance de ses membres à affronter d'autres musulmans.

Dans son entretien à Al-Jazira, Baitullah Mehsud explique que le but du Tehrik-e-Taliban est de déjouer les "manipulations de l'armée qui nous combat au Sud-Waziristan et en même temps essaie de faire la paix au Nord-Waziristan". Ses adjoints sont des mollahs combattants d'autres zones, ce qui garantit l'unité des islamistes face aux offensives de l'armée.

La récente capture, par des talibans, de camions de munitions à Darra, près de Peshawar, qui a déclenché de violents affrontements, visait à distraire l'armée engagée dans une offensive au Sud-Waziristan. Lors des combats dans la vallée de Swat, des combattants de toutes les zones tribales étaient venus aider les fidèles du mollah Fazlullah, l'homme fort de la vallée.

Démoralisées, sans soutien populaire et stratégie cohérente au sommet de l'Etat, les forces de sécurité pakistanaises n'ont pu, jusqu'à maintenant, faire reculer les combattants islamistes, qui accroissent, au contraire, leur emprise.

Françoise Chipaux
Article paru dans l'édition du 01.02.08

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