19.2.08

Élections 2008 : Le MQM en position d’arbitre

Bassirat.net, Avec Reuters et Dawn

mardi 19 février 2008
Le Muttahida Qaumi Movement (MQM), parti représentant les mohajirs, musulmans originaires d’Inde qui ont choisi le Pakistan au moment de la Partition, en 1947, se maintient ses positions à l’assemblée nationale et dans son fief de Karachi. Jusqu’alors allié du parti pro-présidentiel (PML-Q), le MQM s’est dit prêt à revoir son système d’alliance.

Selon un décompte partiel, le MQM sera représenté par 19 députés à l’assemblée nationale. Avec 38 députés qui siègeront à l’assemblée de la province du Sindh, il arrive en deuxième position, devancé par le parti rival, le parti du peuple pakistanais (PPP) de feu Benazir Bhutto, crédité de 64 représentants. Peu ou prou, le MQM maintient ses positions par rapport au scrutin de 2002. En revanche, la défaite du PML-Q, aussi bien lors du scrutin national que lors des scrutins provinciaux, empêche le maintien de l’alliance qui avait été conclue en 2002.

Fort de ce constat, le leader du MQM, Altaf Hussain, est prêt à s’allier avec le PPP. « Nous allons proposer une coalition à Zardazi (le chef du PPP) », a déclaré Mohammad Farouq Sattar, dirigeant du MQM. « Je pense que Zardari a également fait cette offre à M. Altaf Hussain », a-t-il ajouté. Le MQM a participé à quatre des cinq derniers gouvernements.

Une alliance avec la Ligue musulmane pakistanaise de Nawaz Sharif, parti avec lequel le MQM a partagé le pouvoir à deux reprises, semble plus difficile. « Même une pilule amère peu être avalée, je ne l’écarte pas », a concédé M. Sattar. « Il n’y a pas de point final en politique », a-t-il ajouté. Le MQM a été associé au pouvoir entre 1997 et 1999 lorsque Nawaz Sharif était premier ministre. Mais, en désaccord avec la politique gouvernementale, le parti des mohajirs avait préféré quitter le gouvernement.

Au-delà de ces tensions passées, le MQM et la PML-N ne sont pas sur la même longueur d’onde au sujet du devenir politique du président Moucharraf. Alors que le parti de M. Sharif milite pour la destitution de Pervez Moucharraf, le MQM est favorable à une approche plus en douceur. Si la nouvelle majorité peut « travailler (avec Moucharraf) pendant deux ans et si à ce moment là on peut lui offrir honorable, je pense qu’il s’agirait du meilleur pari pour le futur du Pakistan », a estimé M. Sattar.

Le Muttahida Qaumi Movement, qui aspire à devenir un parti d’envergure nationale, est marquée par une histoire violente. En mai dernier, ses partisans ont été à l’origine de violences qui ont fait une quarantaine de morts à Karachi. Accusé d’enlèvement et de torture, Altaf Hussain a quitté le Pakistan au début des années 1990 pour Londres.

18.2.08

Le parrain de Karachi

Chapo :

Les Pakistanais élisent aujourd'hui leur nouveau parlement. La métropole du Sindh, au sud du Pakistan, est dominée par un parti dont le chef, naturalisé britannique et vivant à Londres, n'ose pas rentrer dans son pays. Passé trop chargé de violences. Pervez Musharraf en a fait son allié.



Pervez Musharraf n'est pas allé à Cambridge. Trop d'étudiants déchaînés contre lui. Alors il est resté à Londres, dans son hôtel. Le président du Pakistan venait de Davos, où il avait tenté encore une fois, fin janvier, de convaincre les élites occidentales sceptiques de sa bonne volonté démocratique et de la difficulté qu'il y a à gérer un pays aussi turbulent et fracturé que le sien.

Les élections - qui ont lieu aujourd'hui au Pakistan - seraient honnêtes et libres, jurait-il. Il l'a encore répété à Altaf Hussain, qu'il a reçu dans son hôtel londonien, pendant deux heures, plutôt que d'aller affronter l'agitation universitaire. Les deux hommes ont surtout parlé, a dit l'entourage, de ce qui se passera après les élections.

Moustaches finement taillées, sourire luisant sous des verres fumés, Altaf Hussain est un citoyen britannique. Quand le gouvernement de Tony Blair lui a accordé le passeport que le conservateur John Major lui avait refusé, il y a eu un peu de remous aux Communes. Mais après tout, qu'avait-on à reprocher, dans l'île, à ce nouveau sujet de Sa Majesté? Rien...

A Karachi, cinq avenues se joignent en un large rond-point à l'angle du palais du Gouverneur. D'où que vous veniez, à la veille des élections, le même grand panneau sautait aux yeux: Altaf Hussain, sur fond rouge et vert, à côté du portrait d'une candidate voilée. Sous le sourire figé, un mot: «Vote». Hussain le Londonien n'est pourtant candidat à rien. Son pouvoir lui suffit. Il est, malgré la distance, le vrai maître de cette mégapole, la plus grande ville du Pakistan, capitale du Sindh, océan humain qui semble s'étendre à l'infini et où il n'a pas mis les pieds depuis quinze ans.

Tout le monde à Karachi connaît cette adresse: Nine Zero. C'est là qu'est né Altaf Hussain, en 1953, dans la banlieue d'Azizabad. Aujourd'hui, c'est le quartier général de son parti, le Muttahida Qaumi Movement (Mouvement national uni; MQM). Non pas seulement la maison natale, mais tout le pâté d'immeubles de trois ou quatre étages. Le MQM tient la place. Pour y accéder, il faut franchir du béton en chicanes et des barrages gardés par des hommes armés de kalachnikov.

Devant Nine Zero, la maison, il y a un peu d'agitation, des allées et venues pour trouver l'homme qui a le droit de parler. Il déboule d'un escalier, main tendue, grosse moustache, anglais d'Amérique. Haidar Abbas Rizvi a fait des études de chimie aux Etats-Unis avant de rentrer, au service du MQM, comme son porte-voix. Il veut d'abord montrer, dans un immeuble voisin qui sent le ciment frais, le nouveau centre média du parti: à l'étage, deux murs d'une sorte de grand salon sont couverts de récepteurs de télévision branchés chacun sur une chaîne différente: «Nous enregistrons tout ce qui se dit, partout, sur Karachi.» Une autre manière de dire: nous sommes puissants et nous sommes riches.

Dans un bureau voisin, Rizvi prend sur une pile le programme électoral du MQM. Un coup d'œil: c'est le catalogue de n'importe quel parti centriste: justice, démocratie, anti-extrémisme, etc. Puis le grand moustachu passe en revue les vingt ans d'existence de son mouvement, pour l'étranger qui n'a pas à en savoir grand-chose. «Quand le général Musharraf a fait son coup d'Etat, en 1999, nous l'avons condamné. Trois ans plus tard, il a acquis une légitimité par le vote, et nous avons dès lors soutenu sa lutte contre le terrorisme. Tous les autres partis, même ceux qui se disent laïcs, ont ou ont eu des relations avec les terroristes, avec Al-Qaida. Nous sommes les seuls sécularistes du Pakistan.»

A l'autre bout de Karachi, Ghafouz Ahmed sourit. Il est aussi chétif et frêle que Rezvi est massif et assuré. Mais ils ont une histoire commune. Ahmed est le numéro deux du Jamaat-i-islami, vieux parti islamique dont le projet est proche de celui des Frères musulmans: unité de tous les croyants, guidés par une charia unique. «Nous sommes pacifiques, dit Ahmed de sa voix fluette et tremblante. Les terroristes sont au MQM. C'est un parti fasciste, dont la création a été suscitée par une partie de l'armée, comme un contrepoids politique. Il s'est imposé par le crime.»

Le Jamaat-i-islami n'a jamais pesé très lourd, électoralement, au Pakistan. Mais il est puissant, depuis longtemps, dans les universités. A Karachi comme ailleurs. Mais Karachi est un cas particulier. A la partition, en 1947, c'est dans le cône du Sindh que sont arrivés en masse les musulmans de l'Inde qui voulaient un pays et fuyaient les massacres. Ils ont pris le nom arabe de «mohajir», les migrants, les réfugiés, comme les compagnons du Prophète quand il a quitté La Mecque pour Médine. La majorité des habitants de Karachi et de Hyderabad, la deuxième grande ville du Sindh, sont mohajir. Ces déracinés ont voulu le Pakistan plus que tout autre. Mais très vite, les autres, Punjabis, Sindhis, qui n'avaient pas forcément souhaité ce bouleversement sanglant, ont détenu dans le nouveau pays l'essentiel du pouvoir.

Les mohajir ont réagi comme toutes les minorités qui se croient flouées. Leurs revendications étaient d'autant plus virulentes à Karachi qu'ils étaient, là, la majorité. Ils voulaient une plus grosse part du gâteau, ou l'autonomie, ou l'indépendance dans un Karashisuba - une ville-province. L'agitation a commencé dans les universités. Le chef de ce mouvement s'appelait Altaf Hussain. Mais les islamistes étaient encore trop puissants sur les campus. Hussain a dû s'exiler. Au milieu des années 80, il était chauffeur de taxi à Chicago.

Les circonstances du retour de l'ancien leader étudiant à Karachi sont assez troubles. Le Parti du peuple pakistanais (PPP), après la pendaison de son chef, Ali Bhutto, en 1979, retrouvait sa puissance dans son fief du Sindh. Le général Zia-ul-Haq, bourreau de Bhutto, avait besoin d'une force pour contenir cette résurgence. Altaf Hussain est rentré à Karachi et il a commencé dans la communauté mohajir une campagne aux relents racistes, contre les Punjabis, contre les Pachtounes, de plus en plus nombreux dans la ville en raison du grand trouble créé dans leur région du nord-ouest par la guerre d'Afghanistan.


La guerre était d'ailleurs le nerf de la guerre du parti fondé par Hussain, le MQM, ce qui voulait dire alors Mouvement mohajir uni. Karachi était le port d'entrée des armes et la porte de sortie de l'héroïne. Le MQM s'est nourri de ces trafics, accordant sa protection armée aux mafias qui contrôlaient cet import-export de guerre. La culture dominante de la ville était alors celle de la kalachnikov.

Le parti mohajir acquit une puissance telle que Benazir Bhutto, quand elle arriva au pouvoir en 1988, crut devoir passer un accord avec lui. Ce fut aussi sa perte. Son éjection, deux ans plus tard, vint en bonne partie de l'anarchie que faisaient régner à Karachi les exigences de plus en plus extrêmes du MQM. Nawaz Sharif, le rival, choisi pour remplacer Bhutto, commit lui aussi l'erreur de s'allier au gang mohajir, au début de ses deux mandats, en 1990 et 1997. Et chaque fois, cela causa sa chute.

Au début des années 90, Karachi était devenu tellement incontrôlable que l'armée fut envoyée dans la métropole pour tenter, pendant deux ans, de reprendre les quartiers aux bandes armées. En 1999, cela finit en état d'urgence et en coup d'Etat militaire. Entre-temps, pour échapper à l'arrestation, Altaf Hussain était parti pour Londres, en 1992, et n'en est jamais revenu. Il était recherché pour l'assassinat d'un gouverneur et des actes de torture, qu'il nie.

Malgré l'exil, le chef du MQM continue de dominer la ville. Du secrétariat international de son parti, dans le nord de la capitale britannique, il s'adresse à ses fidèles mohajir par téléphone, dans des meetings qui peuvent durer des heures. Le MQM, aujourd'hui, contrôle 14 des 18 arrondissements de Karachi.

Les Américains, malgré ce passé sulfureux, s'accommodent du parti d'Altaf Hussain, qui a constitué une base solide dans la diaspora mohajir aux Etats-Unis: c'est un allié utile dans la «guerre contre le terrorisme», puisque le MQM s'affiche d'abord anti-islamiste. Les Européens eux-mêmes acceptent de traiter avec le parti: les 13 janvier dernier, une délégation de trois représentants de l'UE a rendu une visite de courtoisie à Nine Zero.

Pervez Musharraf, lui, a passé l'éponge sur tout le sang versé entre son armée et le MQM dans les années 90. Lui aussi est mohajir. Après les élections de ce lundi, tout est possible, et le parti d'Hussain, puissant dans les villes du sud, peut être utile. Il a montré qu'il sait rendre des services. L'an passé, pour s'assurer que sa réélection à la présidence de la république ne serait pas contestée, Musharraf avait démis le président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry.

Le juge, tentant de résister, avait entrepris une tournée nationale. Lahore lui avait fait un triomphe. Puis il était venu à Karachi. C'était le 12 mai. Chaudhry n'a pas pu sortir de l'aéroport. Toutes les rues qui menaient au centre étaient barrées. Le MQM avait mobilisé ses troupes contre les partisans du juge: 42 morts, des centaines de blessés. Le président de la Cour suprême est aujourd'hui en résidence surveillée. Comme dit Haidar Abbas Rizvi, le porte-parole d'Altaf Hussain à Karachi: «Nous sommes pour une justice indépendante. Nous n'aimons pas les juges aventuriers.»



Une fondation contre les partis féodaux et violents

Il est mohajir, il n’a pas d’armes, il est sans haine. Abdul Sattar Edhi est à Karachi l’anti-Muttahida Qaumi Movement. Ce migrant de 1947 a créé, dans la métropole, une fondation qui porte son nom et que les Pakistanais, où qu’ils vivent, vénèrent. La fondation, qui a commencé comme un service d’ambulances, est devenue, en un demi-siècle, un vaste organisme d’urgence sociale. « Nous faisons le travail qu’ils ne font pas », dit, en accusant l’Etat, Anwar Kazmi, le vieux compagnon d’Abdul Sattar Edhi. Dans les locaux antédiluviens que la fondation occupe près du quartier des affaires, Kazmi et Faisal Edhi, le fils et continuateur du fondateur, n’ont pas de mots assez durs contre les « partis féodaux » qui ont laissé se constituer, dans le Pakistan, depuis sa création, un abîme d’inégalités. Le pire est le Muttahida Qaumi Movement, « qui ne défend qu’une communauté, par la violence et par la haine ». Après l’assassinat de Benazir Bhutto, Karachi et tout le Sindh avaient été secoués par trois jours d’anarchie et de pillage. L’explication donnée à ce déchaînement est en général que la pègre et le crime ont profité de la douleur du peuple. Anwar Karmi et Faisal Edhi en parlent autrement : « C’est ce qui arrive, forcément, dans un pays qui laisse s’accumuler tant de pauvreté et de frustration. Le Pakistan est en situation prérévolutionnaire. »

Alain CAMPIOTTI

11.2.08

Sania Mirza, Indienne moderne

par Sylvie Kauffmann
LE MONDE | 11.02.08 |

C'est un peu comme si Tsonga décidait de boycotter Roland-Garros parce que certains ne le trouvent pas assez français. Lorsque Sania Mirza, la star du tennis indien, 29e au classement mondial et meilleure joueuse d'Asie, a annoncé, le 4 février, qu'elle ne disputerait pas l'Open de Bangalore le mois prochain, renonçant à se mesurer aux soeurs Williams, l'establishment sportif indien s'est arrêté de respirer quelques secondes. "Une bombe", a commenté le grand journal The Hindu.

Ce qui est plus explosif, c'est la raison pour laquelle la joueuse de 21 ans a déclaré forfait. "Chaque fois que je joue en Inde, il y a un problème, a-t-elle expliqué devant la presse. En fait, je crois qu'il vaudrait mieux que je m'abstienne de jouer dans mon pays pendant quelque temps."

Les "problèmes" ont commencé avec la longueur de ses jupes de tennis, en 2005. Un religieux du conseil des oulémas sunnites a condamné les tenues de la jeune championne, musulmane, qui "non seulement découvrent de larges parties de son corps mais ne laissent rien à l'imagination" : tennis ou pas tennis, l'islam n'autorise ni le port des shorts, ni des minijupes, ni de vêtements sans manches. Sania Mirza, qui n'avait que 18 ans, s'est avouée "troublée" par cette prise de position mais s'est sagement abstenue de la commenter. Elle a aussi demandé à la presse d'éviter de l'interroger sur la religion. Quelques jours plus tard, elle jouait à Calcutta sous haute protection : alertée sur des rumeurs d'une intervention de groupes radicaux hostiles aux jupes de tennis, la police préférait déployer une centaine de policières pour assurer la sécurité personnelle de la joueuse.

Puis il y a eu la polémique sur des propos tenus dans le cadre d'une campagne anti-sida, interprétés comme une validation des rapports sexuels avant le mariage à partir du moment où ils sont protégés. Lorsque des extrémistes hindous ont commencé à brûler son effigie, Sania Mirza a fait publier un communiqué affirmant que les relations sexuelles hors mariage ne sauraient être justifiées. Plus récemment, c'est à nouveau les fondamentalistes musulmans qu'elle a perturbés en tournant une publicité près d'une mosquée dans la ville où elle a grandi, Hyderabad. Elle a eu beau s'excuser, un procès lui a été intenté. L'Open d'Australie, en janvier, a couronné le tout : une photo prise de telle manière qu'on y voit les pieds nus de la joueuse posés sur une table basse non loin d'un drapeau tricolore indien, jugée sacrilège par les nationalistes indiens, a fait le tour de l'Inde et lui a valu de nouvelles poursuites, cette fois pour "insulte à l'honneur national".

Première femme à atteindre ce niveau de compétition en Inde, résolument moderne et pleine d'assurance, Sania Mirza reste très populaire auprès des jeunes, et ses sponsors n'ont pas l'intention de l'abandonner. Mais ces controverses à répétition, dit-elle, nuisent à sa concentration, au point que l'idée d'abandonner le tennis lui a même traversé l'esprit.

Sous le choc de son refus de jouer devant son public, certains de ses collègues - masculins - n'ont pas été tendres pour elle. Après tout, l'équipe indienne de cricket, un sport autrement plus sérieux que le tennis, vient de traverser stoïquement une crise terrible en Australie, où l'un de ses joueurs était accusé d'avoir proféré des insultes racistes. Pour plus d'un éditorialiste, en revanche, le public indien ne récolte que ce qu'il a laissé semer : les graines de "l'intolérance" et de "la bigoterie".

Car Sania Mirza n'est pas la première visée. Comme elle, en 2005, l'actrice Kushboo a été accusée de justifier les relations sexuelles avant le mariage et a dû disparaître quelque temps, tant les manifestations, chez elle, au Tamil Nadu, étaient menaçantes. "Trop souvent, les gens que leur réussite place sur le devant de la scène sont la cible de sentiments religieux ou d'un nationalisme excessif", accuse le Times of India. L'un des plus grands peintres indiens, M. F. Husain, harcelé en justice et physiquement par des fondamentalistes hindous pour avoir peint des déités nues, a fini par quitter le pays à 90 ans ; il vit désormais entre Dubaï et Londres. L'an dernier, la Cour suprême a dû intervenir pour faire lever le mandat d'arrêt lancé contre l'acteur américain Richard Gere et la comédienne indienne Shilpa Shetty, coupables d'une fougueuse étreinte sur scène. Et Narayana Murthy, le président d'Infosys, première entreprise de logiciels indienne, vient enfin d'arriver à se débarrasser d'un procès intenté pour "outrage à l'honneur national". Son crime était d'avoir fait jouer une version instrumentale de l'hymne national lors de l'inauguration d'une unité d'Infosys, à laquelle assistaient des hôtes étrangers, plutôt que de le faire chanter par les participants. Inde nouvelle, Inde ancienne, le président d'Infosys et la championne de tennis ont beau incarner la première, il leur faut aussi composer avec la seconde.

1.2.08

Baitullah Mehsud, nouveau chef taliban, défie l'armée pakistanaise

LE MONDE | 31.01.08 | 15h44 • Mis à jour le 31.01.08 | 15h44
PESHAWAR (Pakistan) ENVOYÉE SPÉCIALE

Comme son mentor et maître en djihad, mollah Mohammad Omar, chef des talibans afghans, Baitullah Mehsud, le nouveau leader des talibans pakistanais, ne se laisse pas photographier. De rares clichés montrent son visage aux trois quarts caché par un pan de son turban.

Mehsud a été choisi comme chef du Tehrik-e-Taliban Pakistan (Mouvement des talibans pakistanais) par 40 représentants de mouvements extrémistes islamistes opérant le long des 1 360 km de frontière qui sépare, dans la Province du Nord-Ouest, le Pakistan de l'Afghanistan.

Il doit sa rapide ascension à la politique d'apaisement du gouvernement. Accusé aujourd'hui, par le président Pervez Musharraf, d'être responsable de plus d'une vingtaine d'attentats-suicides, dont celui qui a coûté la vie, fin décembre, à l'ancien premier ministre Benazir Bhutto, l'homme n'était qu'un militant parmi d'autres avant que l'armée pakistanaise, cédant aux sirènes du gouvernement local dirigé par des partis religieux, ne signe avec lui, en février 2005, un accord de paix pour la zone du Sud-Waziristan, terre de la tribu des Mehsud à laquelle il appartient.

"Avant cet accord, Baitullah Mehsud avait 20 à 25 combattants avec lui, mais la paix lui a permis de recruter, d'organiser et de motiver des milliers de fidèles", affirme Mehmoud Shah, un général en retraite, ex-représentant du gouvernement pour les zones tribales. Il décrit Mehsud comme "un homme totalement dévoué à la cause des talibans, simple mais calculateur, qui sait jusqu'où ne pas aller et négocier".

Baitullah Mehsud, âgé d'une quarantaine d'années, a, selon l'un de ses proches, le maulvi (titre religieux) Muslim, de la tribu Mohmand, fait ses classes contre l'armée soviétique en Afghanistan dans le mouvement de Jalaluddin Haqqani, alors grand commandant de l'Est afghan, proche des Arabes, aujourd'hui recherché par les Etats-Unis et l'OTAN. Il s'est ensuite rallié aux talibans et a prêté serment d'allégeance au mollah Omar, chef spirituel des talibans de chaque côté de la frontière.

"C'est en Afghanistan qu'il rencontre les leaders d'Al-Qaida", rapporte Ahmad Zaidan, qui l'a interviewé il y a trois semaines pour la chaîne Al-Jazira. En 2001, quand les combattants étrangers, arabes et ouzbeks notamment se replient sur le Waziristan, Mehsud les accueille. "Ces dernières années, Al-Qaida a réussi à se construire une base grâce, notamment, à l'aide de Mehsud. Les militants se déplacent librement dans les zones tribales alors que l'armée a du mal à le faire", précise M. Zaidan.

"Al-Qaida apporte l'argent et Abou Laith Al-Libi (un Libyen d'Al-Qaida apparu sur des vidéos de propagande) dirige les camps d'entraînements de chaque côté de la frontière", affirme maulvi Muslim pour décrire l'interaction entre les talibans pakistanais et Al-Qaida.

La main-d'oeuvre combattante ne manque pas dans les zones tribales où, selon Brian Cloughley, un analyste en matière de sécurité en Asie du Sud, "80 000 jeunes de 18 à 25 ans sont sans travail dans le seul Waziristan alors que 200 000 sont disponibles dans les zones tribales". Le nombre des combattants de Baitullah Mehsud est estimé, par des sources locales, à 20 000 alors que le Tehrik-e-Taliban peut aligner 60 000 combattants. Les tribus sont bien armées et disposent d'armes lourdes (canons, roquettes).

Face à ces combattants religieusement motivés qui connaissent parfaitement le terrain, l'armée pakistanaise - 100 000 hommes dans la zone -, bâtie pour une guerre conventionnelle face à l'Inde, souffre de plusieurs handicaps dont le manque de motivation dans une guerre perçue comme faite pour satisfaire les Etats-Unis.

Issus majoritairement de la province du Pendjab, les soldats pakistanais sont en terre inconnue dans les zones tribales et ne parlent pas la langue. Ils souffrent aussi cruellement d'un manque de renseignements. "En un an, 153 chefs tribaux (proches du gouvernement) ont été éliminés par les militants de Mehsud au Waziristan", affirme l'ex-général Mehmoud Shah. "Nous avons été expulsés de la zone et toute personne qui pourrait aider le gouvernement demande la garantie que celui-ci est capable de le défendre", poursuit-il.

En diffusant des cassettes faisant l'apologie des horreurs perpétrées contre les soldats, souvent égorgés, accompagnées de commentaires religieux sur l'obligation du djihad, les talibans alimentent la peur de l'armée et la répugnance de ses membres à affronter d'autres musulmans.

Dans son entretien à Al-Jazira, Baitullah Mehsud explique que le but du Tehrik-e-Taliban est de déjouer les "manipulations de l'armée qui nous combat au Sud-Waziristan et en même temps essaie de faire la paix au Nord-Waziristan". Ses adjoints sont des mollahs combattants d'autres zones, ce qui garantit l'unité des islamistes face aux offensives de l'armée.

La récente capture, par des talibans, de camions de munitions à Darra, près de Peshawar, qui a déclenché de violents affrontements, visait à distraire l'armée engagée dans une offensive au Sud-Waziristan. Lors des combats dans la vallée de Swat, des combattants de toutes les zones tribales étaient venus aider les fidèles du mollah Fazlullah, l'homme fort de la vallée.

Démoralisées, sans soutien populaire et stratégie cohérente au sommet de l'Etat, les forces de sécurité pakistanaises n'ont pu, jusqu'à maintenant, faire reculer les combattants islamistes, qui accroissent, au contraire, leur emprise.

Françoise Chipaux
Article paru dans l'édition du 01.02.08

Le Corbusier proposé au patrimoine de l'Unesco

LE MONDE | 31.01.08 | 17h43 • Mis à jour le 31.01.08 | 17h43

Après Vauban et ses citadelles, "l'oeuvre architecturale et urbaine de Le Corbusier" va être proposée dans quelques jours par la France à l'Unesco, pour inscription en 2009 à la liste prestigieuse du Patrimoine mondial de l'humanité. En janvier 2007, le pape de l'architecture moderne avait été coiffé au poteau par la candidature de l'ingénieur militaire de Louis XIV, dont on fêtait le tricentenaire de la mort.

Un an de salle d'attente plus tard, la ministre française de la culture, Christine Albanel, a signé, mercredi 30 janvier, le dossier de candidature de Le Corbusier aux côtés des ambassadeurs à l'Unesco d'Allemagne, d'Argentine, de Belgique, du Japon et de Suisse. Car il aura fallu pas moins de six pays pour déposer aux portes du Patrimoine mondial Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier (1887-1965), inventeur de bâtiments merveilleux (la villa Savoye à Poissy, l'Unité d'habitation de Marseille, la chapelle de Ronchamp...), inspirateur de l'urbanisme controversé des grands ensembles, peintre inégal, théoricien enflammé, ego himalayesque... Les vingt-deux réalisations choisies dans ces six pays se veulent représentatives de l'oeuvre de l'architecte d'origine suisse : logement individuel et collectif, édifices religieux et publics, programmes d'urbanisme.

Petite déception : associée de longue date au projet, l'Inde a renoncé à signer à la dernière minute, prise dans de vifs débats concernant la préservation de la ville de Chandigarh. "C'est la première candidature qui soit véritablement mondiale", s'est félicitée Mme Albanel.

"Le travail de Le Corbusier est en synchronie avec les enjeux contemporains : la question de la ville et de ses fonctions, de l'environnement, du logement. Or il reste largement incompris des responsables politiques", a estimé Jean-Pierre Duport, le président de la Fondation Le Corbusier, qui porte cette candidature depuis 2002.

La France a déjà proposé à l'Unesco des architectures récentes en béton : en 2005, a été labellisée la ville du Havre, reconstruite après-guerre par Auguste Perret, l'un des maîtres de Le Corbusier.

Grégoire Allix
Article paru dans l'édition du 01.02.08