29.1.08

Au Rajasthan, conflit de castes autour des quotas

250108 le monde

Ce fut une grande première. Fin mai-début juin 2007, le Rajasthan (Nord-Ouest) a été le théâtre d'une rébellion fort insolite : la caste des gujjars, classée dans la catégorie des other backward classes (OBC) - c'est-à-dire une caste de rang intermédiaire -, est descendue dans la rue pour réclamer sa rétrogradation dans l'échelle symbolique des castes. En général, c'est plutôt le mouvement inverse - l'aspiration vers le haut de la hiérarchie - qui mobilise les énergies, ce que les indianistes qualifient du terme savant de "sanscritisation".

En l'occurrence, les gujjars demandaient à être déclassés du statut d'OBC à celui de tribu. Les raisons de cet accès d'humilité ? Appartenir à un groupe de statut inférieur leur semblait plus intéressant pour bénéficier des quotas réservés dans l'administration, les assemblées locales et l'éducation. Problème : un autre groupe, la tribu des meenas, était opposé à la revendication des gujjars, car il ne voulait pas partager son "gâteau" des quotas. Le conflit a dégénéré en une quasi-guerre de castes entre gujjars et meenas (26 morts).

Cette affaire du Rajasthan, qui n'est pas encore close, illustre une forme de dévoiement de la discrimination positive en Inde, source de jalousies et de surenchères permanentes. La principale dérive du système est l'accaparement de ses faveurs par une minuscule élite au sein des groupes défavorisés, que les spécialistes appellent la creamy layer ("gratin"). Avec la dépréciation du mérite individuel, cet effet pervers du "gratin" figure au premier plan de l'argumentaire du mouvement "anti-quotas", qui se manifeste à intervalles réguliers en Inde. L'efficacité réelle de la discrimination positive, jugée à l'aune de la promotion sociale de la masse des groupes défavorisés, est en effet sujette à caution.

Faut-il pour autant rejeter en bloc le système ? Le spécialiste français de l'Inde, Christophe Jaffrelot, ne le pense pas. Il juge que le mérite de la politique des quotas est avant tout "politique", au sens où elle a motivé une mobilisation électorale des castes inférieures, dont certains partis ont conquis le pouvoir dans des Etats, à l'instar du mouvement des intouchables, le Bahujan Samaj Party (BSP), dans l'Uttar Pradesh (Nord).

En somme, elle a favorisé l'intégration politique des exclus, un phénomène qu'il qualifie de "révolution silencieuse". "Paradoxalement, la caste - sous sa forme politisée - a été un vecteur de la démocratisation de la démocratie en Inde", écrit-il dans son ouvrage de référence, Inde : la démocratie par la caste (Fayard, 2005).
Frédéric Bobin

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