29.1.08

Au Rajasthan, conflit de castes autour des quotas

250108 le monde

Ce fut une grande première. Fin mai-début juin 2007, le Rajasthan (Nord-Ouest) a été le théâtre d'une rébellion fort insolite : la caste des gujjars, classée dans la catégorie des other backward classes (OBC) - c'est-à-dire une caste de rang intermédiaire -, est descendue dans la rue pour réclamer sa rétrogradation dans l'échelle symbolique des castes. En général, c'est plutôt le mouvement inverse - l'aspiration vers le haut de la hiérarchie - qui mobilise les énergies, ce que les indianistes qualifient du terme savant de "sanscritisation".

En l'occurrence, les gujjars demandaient à être déclassés du statut d'OBC à celui de tribu. Les raisons de cet accès d'humilité ? Appartenir à un groupe de statut inférieur leur semblait plus intéressant pour bénéficier des quotas réservés dans l'administration, les assemblées locales et l'éducation. Problème : un autre groupe, la tribu des meenas, était opposé à la revendication des gujjars, car il ne voulait pas partager son "gâteau" des quotas. Le conflit a dégénéré en une quasi-guerre de castes entre gujjars et meenas (26 morts).

Cette affaire du Rajasthan, qui n'est pas encore close, illustre une forme de dévoiement de la discrimination positive en Inde, source de jalousies et de surenchères permanentes. La principale dérive du système est l'accaparement de ses faveurs par une minuscule élite au sein des groupes défavorisés, que les spécialistes appellent la creamy layer ("gratin"). Avec la dépréciation du mérite individuel, cet effet pervers du "gratin" figure au premier plan de l'argumentaire du mouvement "anti-quotas", qui se manifeste à intervalles réguliers en Inde. L'efficacité réelle de la discrimination positive, jugée à l'aune de la promotion sociale de la masse des groupes défavorisés, est en effet sujette à caution.

Faut-il pour autant rejeter en bloc le système ? Le spécialiste français de l'Inde, Christophe Jaffrelot, ne le pense pas. Il juge que le mérite de la politique des quotas est avant tout "politique", au sens où elle a motivé une mobilisation électorale des castes inférieures, dont certains partis ont conquis le pouvoir dans des Etats, à l'instar du mouvement des intouchables, le Bahujan Samaj Party (BSP), dans l'Uttar Pradesh (Nord).

En somme, elle a favorisé l'intégration politique des exclus, un phénomène qu'il qualifie de "révolution silencieuse". "Paradoxalement, la caste - sous sa forme politisée - a été un vecteur de la démocratisation de la démocratie en Inde", écrit-il dans son ouvrage de référence, Inde : la démocratie par la caste (Fayard, 2005).
Frédéric Bobin

Inde : bilan mitigé de 90 ans de discrimination positive

Le monde, 25 01 08

A l'heure où le concept de "diversité" trouve un écho croissant en France (y compris auprès du président Nicolas Sarkozy, en visite à New Delhi les 25 et 26 janvier), dans le sillage des formules "multiculturelles" déjà explorées dans d'autres pays occidentaux, l'expérience unique de l'Inde en matière de discrimination positive est riche d'enseignements. Car l'Inde est pionnière sur ce terrain. Non seulement son chantier est le plus ancien au monde, mais il est surtout le plus radical.

Pays aux fractures - religieuses et sociales - vertigineuses, l'Inde moderne, coloniale comme postcoloniale, a été condamnée à penser très tôt la "diversité" et l'"inégalité" de ses composantes tout en s'efforçant de les articuler avec l'unité du tout. L'exercice a façonné l'art de gouverner chez des générations entières de dirigeants. Si l'hypothèque de la césure religieuse a été (partiellement) levée avec la partition de 1947, qui vit la naissance d'un Pakistan rival l'amputant de son héritage musulman, l'Inde indépendante n'a ensuite cessé d'être irritée, voire déchirée, par un autre type d'hétérogénéité : la caste, source d'inégalités sociales. Les réformateurs indiens sont allés si loin dans la politique des quotas alloués aux groupes les plus défavorisés pour les arracher à leurs handicaps que l'affaire a fini par devenir politiquement anxiogène. A intervalles réguliers, partisans et adversaires de la "castification" de la politique s'affrontent dans un grand fracas rhétorique, parfois assorti d'émeutes de rue.

MOUVEMENT "ANTIQUOTAS"

Cette affirmative action à la mode indienne a commencé à l'aube du XXe siècle à l'initiative de souverains de certains Etats princiers (Kolhapur, Mysore) du sud de l'empire. L'administration coloniale britannique l'a ensuite systématisée à un niveau plus global en se penchant plus particulièrement sur le sort des intouchables, que le jargon administratif appelle scheduled castes ("castes répertoriées").

Au lendemain de l'indépendance de 1947, le Parti du Congrès de Gandhi et de Nehru adopte une attitude ambiguë à l'égard de ces politiques de promotion fondées sur la caste. Son idéologie progressiste l'amène à inscrire dans la Constitution de 1950 la nécessité de "promouvoir" les intérêts de "sections les plus faibles de la population". En vertu de ce principe, les intouchables et les tribus (communautés aborigènes montagnardes) bénéficient de quotas respectivement de 15 % et 7,5 % dans trois domaines précis : les emplois dans l'administration, la représentation parlementaire et l'éducation.

Mais les dirigeants du Congrès sont réticents à aller plus loin. D'abord parce que leur nationalisme est réfractaire à la notion de caste, perçue comme un facteur de division du pays. Ensuite parce que cette élite politique, issue principalement des couches brahmanes, trahit un conservatisme social prononcé. Aussi les différents gouvernements dirigés par le Congrès rejettent-ils les recommandations de deux commissions (Kalelkar en 1953 et Mandal en 1980) suggérant d'élargir le bénéfice des quotas aux castes intermédiaires, correspondant à l'ordre "shudra" dans la hiérarchie socio-religieuse hindoue et que le vocable administratif appelle other backward classes (OBC, "autres classes arriérées").

C'est un combat d'arrière-garde. En 1990, le gouvernement de V.P. Singh, issu de la coalition Janata Dal, exhume de l'oubli le rapport de la commission Mandal et décide de réserver 27 % des postes de l'administration aux OBC. Les passions s'enflamment et les étudiants brahmanes, inquiets pour leurs débouchés professionnels, descendent dans la rue.

La percée des OBC semble toutefois inéluctable. Au point que le Parti du Congrès, revenu au pouvoir en 2004, envisage maintenant d'approfondir l'expérience en accordant des quotas aux OBC sur un nouveau terrain - l'enseignement supérieur -, voire en ouvrant cette politique de discrimination positive aux minorités religieuses (musulmans, chrétiens). La pression monte également pour que le secteur privé, et non plus seulement le secteur public, soit aussi un champ d'application des quotas. En réaction, un mouvement "antiquotas" s'agite et s'alarme bruyamment : la dévalorisation du mérite individuel, selon ces critiques, va entraver l'émergence de l'Inde sur la scène globale. L'affaire redevient anxiogène.
Frédéric Bobin


Chronologie

1919. L'administration coloniale britannique réserve aux intouchables des quotas de sièges dans les assemblées locales.

1947. Indépendance de l'Inde.

1950. Adoption de la Constitution réservant aux intouchables et aux tribus respectivement 15 % et 7,5 % des postes dans l'administration, les assemblées nationale et locales, et l'éducation.

1963. Jugement de la Cour suprême fixant à 50 % la limite des quotas réservés aux basses castes.

1990. Le premier ministre V.P. Singh décide d'élargir aux shudras, castes intermédiaires, le bénéfice de la discrimination positive. 27 % des emplois publics leur sont réservés.

Une nouvelle vague de violences antichrétiennes menace la cohésion indienne

LE MONDE 28 01 08

les églises catholique et protestante d'Inde s'alarment d'une nouvelle vague d'agressions antichrétiennes, en particulier dans l'Etat de l'Orissa, dans l'est du pays. Les chrétiens n'y représentent qu'1 % de la population, notamment chez les aborigènes ("tribals"), les dalits ("intouchables") et les basses castes. Mais le parti nationaliste hindou BJP, au pouvoir dans cet Etat, est accusé d'y faire régner un climat de terreur contre la population non hindoue.

Des affrontements ont éclaté à Bhubaneswar, capitale de l'Orissa, le jour de Noël, que les catholiques, baptistes et pentecôtistes avaient exceptionnellement décidé de célébrer ensemble. Les violences ont duré cinq jours. Cinq fidèles chrétiens (dont on ne connaît pas encore l'appartenance confessionnelle) ont été tués. Une cinquantaine d'églises et 400 maisons appartenant à des familles chrétiennes ont été incendiées.

Depuis ce Noël sanglant, les chrétiens se plaignent de harcèlement et de menaces venant de militants nationalistes. Par la force, certains consentent à se convertir à l'hindouisme ou à fuir leurs habitations. "Je n'avais d'autre alternative que de me convertir. Les fondamentalistes hindous auraient incendié ma maison. Ils m'ont également menacé de mort", témoigne Sumant Digal, un protestant originaire de la région de Kandhamal, la plus touchée par les violences, cité par des sources locales.

On est loin des violences antimusulmanes du Gujarat en 2002 (2 000 morts), mais les affrontements de l'Orissa ont provoqué un choc dans le pays. Des manifestations ont eu lieu dans plusieurs Etats. Le 21 janvier, au Maharashtra, près de 20 000 chrétiens ont marché pacifiquement dans les rues de Pune pour protester contre ces attaques jugées préméditées.

MESURES DE SÉCURITÉ

Président de la conférence des évêques d'Inde, le cardinal Telesphore Toppo, archevêque de Ranchi (au nord de l'Orissa), a été empêché de se rendre dans la capitale auprès des victimes. Il s'est plaint auprès du premier ministre, Manmohan Singh, et a réclamé des mesures énergiques de sécurité pour les minorités chrétiennes à travers tout le pays. Soeur Nirmala, supérieure des Missionnaires de la charité (successeur de Mère Teresa), a pu se rendre sous escorte policière dans la capitale endeuillée, mais s'est dite affectée par l'étendue des dégâts : "Le pays devrait avoir honte de tolérer de telles atrocités."

La comparaison est faite avec des attaques perpétrées contre des aborigènes au Gujarat à Noël 1998. La tension antichrétienne est également montée, ces derniers mois, dans des Etats comme le Chhattisgarh, le Madhya Pradesh ou le Rajasthan, où le BJP est très influent. Selon des témoignages rapportés par India today ou Eglises d'Asie, journal des Missions étrangères de Paris, ces violences touchent les populations les plus défavorisées, parmi lesquelles les missionnaires chrétiens se montrent le plus actifs. Ils luttent pour leur émancipation.

De leur côté, les groupes nationalistes hindous considèrent qu'ils ne peuvent diriger politiquement l'Inde que dans la mesure où les aborigènes (plus de 8 % de la population) et les dalits (16,5 %) - catégories sociales rejetées par la société indienne - se rallient à eux.

Les chrétiens engagés représentent, de fait, un obstacle à la réalisation de leur plan. C'est bien l'avenir du modèle de cohabitation communautaire indien qui est en jeu. Au nom de l'Hindutsva (hindouité de l'Inde), le BJP exige le contrôle des minorités non hindoues. Il n'a jamais fait mystère de sa volonté de redéfinir les règles de la "laïcité à l'indienne", seule garante de l'existence et de liberté pour les minorités.
Henri Tincq

A Calcutta, les communistes se convertissent au capitalisme

Le Monde, 25.01.08

Confortablement assis à côté des portraits de Marx, d'Engels, de Lénine et de Staline, Protim Gosh, militant communiste depuis vingt ans, ne cache pas son embarras. La révolution qui a eu lieu, il y a vingt-deux jours exactement, n'est pas celle qu'il attendait. Le Parti communiste marxiste indien (CPI-M) s'est officiellement converti au capitalisme.

Dans le bureau du parti, en plein quartier populaire de Bagbazar, tous les militants ne parlent que de cela. Le portrait de Mao, décroché du mur pour lui "redonner un coup de jeune", a été oublié dans un coin de la pièce.

A l'occasion du 42e anniversaire de la création du CPI-M, le 3 janvier, Buddhadeb Bhattacharjee, le chef politique (communiste) du Bengale-Occidentale, a ainsi indiqué : "Nous avons conscience que, sans capitalisme, l'industrialisation n'est pas possible. Nous devons nous inspirer des succès de la Chine et du Vietnam dans leur politique d'industrialisation."

Son prédécesseur, Jyoti Basu, lui a immédiatement emboîté le pas : "Le socialisme, à ce stade, n'est pas réalisable." Le dernier rempart indien contre le capitalisme est tombé. Calcutta veut tourner la page de trente ans de communisme pour devenir une métropole internationale.

Dans la ville, au sein du parc technologique de Rajerhat, des hommes torses nus, suspendus à des échafaudages en bambou, construisent les bâtiments de verre qui abriteront bientôt des sociétés informatiques.

D'après une étude publiée en janvier 2007 par le cabinet d'études Jones Lang Lasalle, 160 000 m2 de bureaux sont en chantier à Calcutta. Le secteur des technologies de l'information, évalué à 612 millions de dollars, croît à un rythme annuel de 70 %. Abhishek Roy, un étudiant en informatique, qui milite à la fédération indienne des étudiants, affiliée au Parti communiste, se fait une raison : "Si ma conscience professionnelle penche plutôt du côté de Bill Gates, ma conscience sociale rejoint Karl Marx."

Sur les bords des grandes artères, des centres commerciaux flambant neufs surgissent au milieu des façades de vieux immeubles décolorées par le passage de la mousson. Le centre culturel de la capitale n'est pas épargné. Bientôt, les passants du quartier des bouquinistes de College Street n'auront plus à enjamber les biographies de Bill Gates ou les textes sacrés hindous, dispersés sur le bitume. Le centre commercial de Barnaparichay regroupera sous un même toit les librairies du quartier sur 17 000 m2.

Les conférences organisées feront concurrence aux débats du Coffee House, situé juste à côté. En haut d'un escalier recouvert par les graffitis, des serveurs coiffés d'une toque blanche parcourent une salle immense qui résonne de discussions. Bhashu, un retraité de 70 ans, qui vient prendre ici son café depuis trente ans, regrette les temps anciens, lorsque des réunions sur tous les sujets étaient improvisées.


De la littérature à la politique en passant par les mathématiques. Chacun glissait au meneur des débats des poèmes et des équations mathématiques, écrits sur du papier à cigarette. "Il n'y plus que des jeunes couples qui viennent ici. L'amour a remplacé la révolution", lâche Bhashu. "Ces derniers temps, les discussions tournent autour des projets d'industrialisation", confie un serveur en costume blanc impeccable.


Ce chemin vers le capitalisme n'est pas sans écueil. Le 14 mars 2007, la police a ouvert le feu sur des paysans qui dénonçaient leur expropriation pour la création d'une zone économique spéciale à Nandigram, un bourg agricole situé à 180 kilomètres de Calcutta. Quatorze villageois sont morts. Des membres du parti ont, par ailleurs, rendu leur carte.


D'autres militants soutiennent l'évolution en cours. Pour Gora Rajatmaitra, "les entreprises ont le pouvoir de l'argent, nous, on a le pouvoir du peuple, le nouveau socialisme doit réconcilier les deux pour développer la région". Ainsi, même si des paysans ont été expropriés pour ce projet, il défend la création de l'usine Tata Motors à Singur, qui assemblera la Nano, la voiture la moins chère du monde, car "c'est la voiture du peuple".

Dans l'attente du "nouveau socialisme", Gora Rajatmaitra continue, à mi-temps, à prêcher la parole de Marx dans son quartier et à recueillir les doléances des habitants. Le reste du temps, il se rend dans les mêmes familles pour, cette fois, leur vendre des crédits bancaires, car "pour aider les autres, il faut d'abord survivre soi-même".
Julien Bouissou

22.1.08

Tata : un siècle d'intuitions

LE MONDE | 22.01.08

A chaque génération, sa révolution. A 70 ans, Ratan Tata vient de faire la sienne : la Tata Nano, la voiture la moins chère du monde, dont la version de base sera vendue 1 700 euros en Inde à partir de septembre. Au début du XXe siècle, son arrière-grand-père, Jamsetji Tata, fondateur du groupe, avait fait construire la première aciérie du pays. En 1932, son petit cousin J. R. D. Tata avait fondé la première compagnie aérienne du pays, la future Air India.


"Un Tata est par définition un pionnier", résume, à Bombay, Gita Piramal, spécialiste de l'histoire des entreprises. Plus surprenant, les grandes réussites de ce groupe fondé en 1869 échappent à la seule logique industrielle. Jamsetji Tata impulse la création de la première aciérie indienne, qui sera construite en 1909 ? C'est pour créer les conditions économiques de l'indépendance de l'Inde, cinquante ans avant le départ des Britanniques. J. R. D. Tata effectue son premier vol à Karachi en 1929 ? Il veut répéter les exploits de Louis Blériot, qu'il voyait atterrir près de chez lui, en France - il y a passé toute son enfance, sa mère était française.

En 2003, lorsque Ratan Tata annonce la fabrication de la future Tata Nano, il pense à la "voiture du peuple" du XXIe siècle. Celle des pays émergents. "Personne n'y croyait", reconnaît Sylvain Bilaine, le directeur général de Renault en Inde. De l'aveu même de Ratan Tata, le prix du véhicule a été annoncé sans qu'aucune étude de faisabilité n'ait été effectuée. Simple improvisation, en réponse à la question d'un journaliste au Salon de l'automobile de Genève. Mais peu importe. "Une fois que l'on se fixe des objectifs, on parvient toujours à les réaliser", justifie le patron du groupe. Pendant quatre ans, 500 ingénieurs vont concevoir la voiture. Chaque pièce est étudiée et réinventée, en reprenant tout de zéro. Jusqu'à s'inspirer des carnets d'études de Léonard de Vinci pour mettre au point le système de transmission de vitesses.

Chez Tata, l'innovation passe par l'obstination. Un trait de caractère hérité du fondateur, Jamsetji Tata. En 1869, le jeune homme, âgé de 30 ans, issu d'une famille de prêtres parsis (une minorité zoroastrienne qui a fui l'Iran au VIIIe siècle), convertit une huilerie en faillite de Bombay en filature de coton. Il y introduit, bien avant les pays industrialisés, l'utilisation de la tige de broche, découverte lors d'un voyage en Amérique du Nord. Lorsqu'il crée un deuxième site de production, son calcul est simple : celui-ci doit être situé près des champs de coton, d'une gare ferroviaire, et bénéficier de ressources importantes en eau. Ce sera Nagpur, à 900 km de Bombay. L'entreprise Tata prend de l'importance. Jamsetji décide de changer de méthode de gestion. Dorénavant, le directeur général rapporte au conseil d'administration. Le concept, devenu si populaire, de gouvernance d'entreprise, est né.

"La capacité à atteindre la liberté provient de l'industrialisation, ainsi que de l'infusion de la science moderne et de la technologie dans la vie économique du pays", écrivait Jamsetji Tata dans ses mémoires. Le fondateur du groupe industriel s'engage pour l'indépendance de l'Inde dès les origines du Parti du Congrès. Il consacre du temps et de l'argent à l'Association de la présidence de Bombay, la structure centrale du parti de l'indépendance. Pourtant, Jamsetji ne prendra jamais la parole dans des réunions politiques. Il préfère construire, dans la discrétion, les infrastructures qui mèneront l'Inde à l'indépendance. "La force, derrière ses projets, consistait à repousser les frontières industrielles de l'Inde, plutôt qu'à réaliser des profits", explique Dwijendra Tripathi, ancien professeur à l'Institut indien de management d'Ahmedabad.

Son grand projet est la construction de la première aciérie du pays. Il parcourt le pays pendant vingt-huit ans à la recherche du site idéal. Il se rend également au Royaume-Uni, avec l'idée de faire mieux que les Britanniques. Dans une lettre écrite à son fils peu avant sa mort, Jamsetji Tata décrit la ville idéale : "Assure-toi qu'il y ait beaucoup d'espace pour les pelouses et les jardins. Réserve de vastes zones pour le football, le hockey et les parcs. Prévois des emplacements pour les temples hindous, les mosquées et les églises chrétiennes." Neuf ans après la mort de Jamsetji Tata, Jamshedpur est construite, dans le nord-est de l'Inde. Aux quatre coins de la ville, la statue de bronze du fondateur veille encore sur les habitants.

Jamshedpur est devenue le laboratoire social et la capitale de l'empire industriel Tata. Le groupe instaure la journée de travail de huit heures en 1912, le congé maternité en 1928, l'intéressement des salariés aux profits de l'entreprise dès 1934. Une révolution pour l'époque. "Aujourd'hui encore, la responsabilité sociale du groupe Tata représente le modèle à suivre pour la plupart des entreprises étrangères qui s'implantent en Inde", assure Damien Krichewsky, auteur d'une thèse sur la responsabilité sociale des multinationales implantées dans le pays.

A la mort de Jamsetji Tata, les deux tiers du capital de l'entreprise sont transmis à des oeuvres philanthropiques et des fondations, dont le Tata Institute of Technology, à Bangalore, qui formera de nombreux Prix Nobel. Ce qui est bon pour Tata est bon pour l'Inde. Le destin de Tata va se confondre avec celui du pays.

Un siècle plus tard, l'entreprise donne à l'Inde l'occasion de prendre sa revanche sur son passé colonial. En 2000, le groupe rachète Tetley pour 296 millions d'euros. Le géant du thé britannique a bâti sa fortune sur la découverte, en 1835, du Camellia sinensis, une variété de thé originaire des plaines du nord-est de l'Inde. En 2006, le chancelier britannique, Gordon Brown, nomme Ratan Tata membre fondateur du Conseil consultatif pour les affaires économiques internationales. En 2007, la sidérurgie britannique passe sous giron indien : Tata rachète pour 9,6 milliards d'euros l'anglo-néerlandais Corus. Les quotidiens célèbrent l'événement en imprimant en manchette cette phrase prêtée à Frederick Upcott, le haut-commissaire au réseau ferré indien lors de la colonisation britannique : "Je mangerai chaque kilo d'acier que Tata produira."

Le 3 janvier, le groupe Ford a désigné Tata comme le repreneur favori pour ses deux fleurons britanniques Jaguar et Rover. L'Inde savoure sa revanche. Le groupe Tata a abandonné la cause du nationalisme pour celle de la globalisation. Une question de survie. Ratan Tata a pris les rênes du groupe familial en 1991, au moment où le premier ministre, Narasimha Rao, engageait les premières réformes de libéralisation de l'économie. Le groupe est alors fragmenté, affaibli par cinquante années d'économie contrôlée par l'Etat. Pour résister à la nouvelle concurrence venue de l'étranger, il doit gagner une stature mondiale.

Ratan Tata n'a pas d'autre choix que de concentrer ses forces sur un nombre restreint d'activités stratégiques. Il vend des participations dans les secteurs des cosmétiques, de la construction, pour tout réinvestir dans l'automobile, la sidérurgie, le thé et les nouvelles technologies. Pari réussi. Le dinosaure indien devient en quelques années un groupe international.

Entre 2003 et 2007, le chiffre d'affaires du groupe a doublé, pour atteindre 28,8 milliards de dollars. Le tiers des revenus provient désormais de l'étranger. Tata (290 000 personnes employées dans 85 pays) est aujourd'hui l'actionnaire majoritaire de VSNL, le leader mondial du transport de la voix et des données, et possède Tata Consultancy Services, le premier exportateur indien de services informatiques, qui compte sept des dix plus grandes entreprises américaines parmi ses clients.

Ce virage vers l'international ne semble pas bousculer les habitudes du groupe. "Quand on a l'habitude de travailler dans un pays d'une telle diversité culturelle, l'international ne pose pas de problème. Il est déjà dans nos gènes", constate Jenny Shah, responsable de la communication de Tata Steel. La capitalisation des dix-huit entreprises du groupe cotées en Bourse a quintuplé depuis 2003.

Mais, derrière les chiffres à succès, la culture du groupe familial s'effrite. Ratan Tata le reconnaît bien volontiers : "Il y a trente ans, lorsqu'un employé était embauché chez Tata, il pouvait espérer y rester toute sa vie. Le monde a changé. Nous avons besoin d'être plus exigeants vis-à-vis des salariés. Ils doivent être à la recherche d'opportunités sur leur chemin professionnel." Même à Jamshedpur, la capitale de l'empire industriel, les temps ont changé. Les slogans "Volonté de travailler, volonté de gagner", inscrits à l'entrée des usines, prennent la rouille. Sur les 700 000 habitants, seuls 20 000 travaillent encore dans les usines Tata. Des voix s'élèvent pour réclamer la démocratie. "Derrière l'hôpital Tata, 8 000 habitants vivent dans la misère avec un robinet pour tout le quartier. Il est temps qu'une mairie remplace l'entreprise à la tête de la ville", s'impatiente Jawahar Lal Sharma, un ancien militant des droits de l'homme en retraite.

Dans la gestion du groupe, le paternalisme d'antan cède la place à un management décentralisé, comme pour préparer la fin de la dynastie. Ratan sera probablement le dernier de la famille à diriger l'entreprise. Célibataire sans enfants, il pourrait jeter son dévolu sur un manager aguerri à la mondialisation. Le groupe ne rêve plus d'indépendance. Il veut conquérir le monde.

lemonde.fr
Julien Bouissou
Article paru dans l'édition du 23.01.08

5.1.08

Bhutto : Le parcours unique d'une dame de fer

Extrait.
La Croix: 28.12.07

Deux mandats marqués par une corruption record
Mais les réalisations ne sont pas à la hauteur des espoirs. Benazir Bhutto remplit deux mandats, de 1988 à 1990 et de 1993 à 1996. À deux reprises, elle est débarquée par le président pour corruption. Son bilan est à chaque fois très contesté. Il est vrai qu’elle doit quotidiennement lutter contre l’establishment de son pays qui n’a jamais vraiment accepté l’arrivée au pouvoir d’une femme.

Mais, fille de grands propriétaires, Benazir s’est bien gardée de mener la moindre politique de réforme agraire. Celle qui incarnait l’espoir d’un islam laïc qui accorderait aux femmes un véritable statut a maintenu la situation en l’état. Comme ses prédécesseurs, elle a fait jeter ses opposants en prison et fermer six journaux, elle a cédé aux militaires près d’un tiers du budget national et nommé ses proches à des postes de responsabilité.

Ses deux mandats restent marqués par une corruption record. Alors que le pays est plongé dans le chaos et la pauvreté, son mari, Asif Zardari, affublé du sobriquet de « Monsieur 10, puis 30 puis 90 % » et son beau-père, Hakim, se sont enrichis et figurent sur la liste des personnes les plus recherchées du pays.

Une dynastie marquée par les tragédies
Son mariage aura toujours été un mystère. La bonne société pakistanaise ne comprenait pas cette alliance avec un homme comme Zardari. Il n’était pas de son rang. Lorsqu’elle fait sa connaissance, il possède un cinéma à Karachi et a une solide réputation d’homme à femmes. Elle a 34 ans lorsqu’elle l’épouse. Mais au Pakistan, « rester célibataire jouerait contre elle politiquement, à l’intérieur et à l’extérieur du pays », comme elle l’écrit dans ses Mémoires.

Benazir était la dernière représentante de la dynastie Bhutto, marquée comme les Kennedy par ses tragédies. Son frère, Murtaza, fut un temps pressenti pour jouer un rôle important comme chef de parti. Mais, à la mort de son père, il s’enfuit en Afghanistan occupé par les communistes. Il lance une campagne contre le régime militaire au Pakistan.

Il se fait élire en 1993 et retourne au pays peu de temps après. Sa sœur le voit comme un rival potentiel. En 1996, il est assassiné dans des conditions mystérieuses. L’autre frère de Benazir, Shahnawaz, lui aussi actif en politique, avait été retrouvé mort, en 1985, dans son appartement de la Côte d’Azur.

Le 18 octobre dernier, quand elle revient au Pakistan, après avoir connu des revers de fortune, Benazir Bhutto était plus combative que jamais. Elle était bien décidée à reconquérir le pouvoir. Mais la mort l’attendait, deux mois plus tard.

Agnès ROTIVEL

Musharraf, unique carte de Bush au Pakistan

LE MONDE | 29.12.07 |

Zia Mian dirige le projet "Paix et Sécurité en Asie du Sud" à l'Ecole Woodrow-Wilson de sciences politiques et de relations internationales de l'université de Princeton.

Benazir Bhutto, ex-premier ministre du Pakistan et chef de l'opposition au président Musharraf, a été assassinée jeudi 27 décembre. Qui a pu la tuer ?


A l'évidence, un groupe intégriste. Elle faisait une campagne électorale très dure contre les islamistes, qu'elle avait engagée avant même son retour au Pakistan. Je ne crois pas aux thèses qui désignent les services secrets (l'ISI) et le président-général Musharraf. Le "pacte" entre elle et lui tenait. Contrairement à l'autre opposant, Nawaz Sharif, qui dénonçait des élections truquées, elle acceptait d'y participer et elle admettait de fait le maintien de Pervez Musharraf à la tête de l'Etat. Et, malgré ses attaques, ce dernier ne ressortait pas contre elle les accusations de corruption. Le "plan américain" - Musharraf président et elle premier ministre - restait donc l'option probable à terme. C'est cette option que le groupe intégriste qui l'a tuée a voulu éliminer.

Le Pakistan risque-t-il de plonger dans le chaos ?

Pas dans l'immédiat. Il y aura des soulèvements des partisans de Mme Bhutto, mais sans son leadership, leur capacité de mobilisation sera restreinte. A moyen terme se posent deux problèmes. Un : que va devenir le Parti du peuple sans Benazir ? Il est la seule formation nationale laïque. Deux : le pouvoir de Musharraf, déjà très isolé, risque de l'être plus encore. Sa légitimité, très contestée, sera encore plus atteinte. George Bush a immédiatement déclaré : "Le processus démocratique continue." Mais avec qui ? Et comment ? Son "plan" pour le Pakistan est à terre, et il n'a pas d'autre choix que d'appuyer et de s'appuyer sur le général Musharraf et sur l'armée.

Les Américains semblent pourtant avoir "découvert" récemment que le général Musharraf n'est pas l'"ami" fiable qu'ils croyaient...

Je ne crois pas à la "naïveté" de M. Bush. Les Etats-Unis sont dans le cas de l'entreprise qui dépend d'un unique sous-traitant. Au Pakistan, ils ne peuvent s'appuyer sur un gouvernement civil, car l'armée restera le pouvoir réel - ce qu'elle a été durant cinquante ans sur les soixante années d'indépendance du pays. Ils connaissent Musharraf. Le chef d'état-major, le général Ashfaq Kiani, a été formé chez eux, à Fort Leavenworth. Mais ils sont très inquiets parce que, depuis les années 1990, ils ont cessé de former les cadres de l'armée pakistanaise. Ils ne connaissent pas la génération montante d'officiers. Washington a deux préoccupations majeures : la stabilité du pays, donc y trouver des appuis fiables, et le nucléaire.

A quoi est due leur inquiétude soudaine sur le programme nucléaire pakistanais ?

En vérité, elle remonte aux années 1970, lorsque le premier ministre, Zulficar Ali Bhutto (le père de Benazir), évoquant la "bombe islamique", avait lancé : "L'Occident l'a, les Russes l'ont, les Indiens et les juifs l'ont, et seuls les musulmans ne l'auraient pas ?" Mais la conscience américaine du risque a varié selon les circonstances. Lors de la guerre en Afghanistan (1979-1989), les Etats-Unis s'en souciaient peu. Puis ils ont espéré obtenir un gel du programme nucléaire pakistanais. Lorsqu'Islamabad a effectué son premier test, en 1998, ils en ont pris leur parti. Et l'inquiétude s'est évanouie après le 11-Septembre. Mais après être intervenus en Afghanistan, ils ont découvert que des scientifiques pakistanais avaient eu des relations avec Al-Qaida - ce que les pacifistes pakistanais clamaient depuis longtemps ! Cela les a terrorisés. Ils ont alors financé un programme secret de sécurisation du nucléaire pakistanais. Ils étaient donc inquiets. Mais ils n'avaient pas d'allié plus fiable dans la région. Et aucun moyen de vérifier si des militaires ou des scientifiques avaient des relations avec Al-Qaida.

Aucun moyen, vraiment ?

Non. Ces liens ont un aspect public et un autre caché. En 2002, les partis islamistes ont tous voté au Parlement pakistanais pour Musharraf, dont le pouvoir était issu d'un putsch. Et lui a conclu un pacte avec eux : soutenez-nous à Islamabad, vous serez libres de gérer vos zones. L'aspect masqué est que, des années durant, l'ISI, le service secret, a équipé et entraîné les talibans, très présents dans ces zones, jusqu'à leur prise de pouvoir en Afghanistan. Ils ont aussi armé les islamistes au Cachemire face à l'Inde. L'ISI bâtit ces passerelles pour des raisons géostratégiques, pas idéologiques.

Quand ces passerelles se sont-elles instaurées ?

Lorsqu'il était au pouvoir (1978-1993), le général Mohammed Zia a largement islamisé la société. La charia est devenue la loi suprême dès 1979. Les emplois publics ont été alloués en fonction de critères religieux. Les livres scolaires ont été réécrits. Personne n'a été surpris quand des scientifiques nucléaires ont commencé à apparaître dans des meetings islamistes, dans les années 1990.

Les Américains sont-ils réellement tenus à l'écart du programme nucléaire ?

Oui. Au Pakistan, le nucléaire - même civil ! - n'est jamais discuté au Parlement ; le gouvernement n'est pas informé. Après le 11-Septembre, au moment même où George Bush conclut son pacte avec Musharraf, l'armée déplace tous ses sites nucléarisés !

Qui, au Pakistan, a voulu acquérir la bombe atomique et pourquoi ?

En 1953, le premier ministre, Mohamed Ali, rend visite au président Eisenhower, qui vient de lancer l'"Atom for Peace Program". Les Américains accueillent des scientifiques étrangers, Pakistanais et Indiens inclus, pour les former au nucléaire civil. Munir Ahmed Khan, futur président de la commission à l'énergie atomique pakistanaise, en fait partie. Et comme, en ces temps de guerre froide, le Pakistan est sur la ligne de front face à l'URSS, ils y envoient des instructeurs "expliquer" la guerre nucléaire aux militaires. Mais ils n'ont aucun projet de les aider à acquérir l'arme atomique.

Pourquoi Islamabad refuse-t-il d'adhérer au Traité de non-prolifération ?

Parce que l'Inde ne l'a pas fait. Mais il existe une autre raison. Delhi a une capacité conventionnelle très supérieure. Dès lors, l'armée pakistanaise dit : "Nous sommes si faibles que nous n'avons que la bombe A pour nous défendre." Parallèlement, elle demande aux Etats-Unis toujours plus d'armes conventionnelles pour ne pas avoir à utiliser la bombe.

Pourquoi Washington a-t-il refusé de fournir à Islamabad le système PALS, qui sécurise l'usage de missiles à tête nucléaire ?

Ils lui ont refusé cette technologie par crainte de faciliter l'installation des têtes nucléaires sur les missiles. Mais ils leur en ont expliqué le principe, qui est simple. Je crois que l'armée pakistanaise dispose de son système de sécurisation. De toute façon, elle tient ses têtes nucléaires séparées des missiles.

Pourquoi ?

Pour éviter qu'un capitaine les utilise pour la plus grande gloire de Dieu ! Plus sérieusement, ils le font pour laisser les Américains dans l'inconnu sur l'état réel de leur capacité nucléaire.

Peut-on craindre une alliance à l'avenir entre les militaires et les islamistes aux Pakistan ?

Des passerelles existent, mais un accord de fond est très peu envisageable. D'abord, les islamistes sont moins puissants qu'on ne le croit. Même dans les zones tribales, pour qu'ils l'emportent, il a fallu exclure le parti laïc autonomiste pachtoun Awami. Ensuite, ils ne forment pas un bloc monolithique. Surtout, leurs alliances avec le régime sont purement d'intérêt. L'armée les utilise pour contrer les tendances autonomistes régionales, et eux renforcent ainsi leur emprise. Enfin, une alliance idéologique entre militaires et djihadistes est extrêmement improbable. Des groupes de militaires peuvent basculer, pas l'armée, qui a une très forte cohésion. On connaît des cas où la police a été empêchée par des militaires de confisquer des armes livrées à des madrasas, mais je ne crois pas que l'arme atomique puisse jamais parvenir entre leurs mains.

Les militaires continuent-ils de soutenir en sous-main les talibans ?

L'armée bâtit pour l'avenir. L'OTAN ne restera pas éternellement en Afghanistan. On en revient toujours au même point : les Pachtouns étant répartis entre les deux Etats, Islamabad, en s'appuyant sur les fondamentalistes, contre les tendances à la constitution d'un grand Pachtounistan au détriment de l'unité du Pakistan.

Quel regard les élites politiques pakistanaises portent-elles sur Washington ?

A cause de la montée en puissance de la Chine, les Etats-Unis ont conclu des traités de défense puis nucléaire avec Delhi, en 2004 et 2005. Tout régime pakistanais, quel qu'il soit, vivra désormais dans la crainte que l'Indene constitue le partenaire stratégique privilégié de Washington. D'où de fortes tendances à Islamabad à resserrer les liens avec Pékin. Amérique et Chine sont en situation de dépendance économique et de guerre froide géostratégique latente. Si celle-ci se renforce, le risque est que le front des conflits sino-américains soit délégué à la zone indo-pakistanaise. Partie la plus faible, Islamabad est obnubilé par le renforcement de son potentiel militaire conventionnel et nucléaire. Il y a là une situation explosive.



Propos recueillis par Sylvain Cypel

Islamabad accuse Al-Qaida et les talibans pakistanais

LE MONDE | 29.12.07 |

Le gouvernement d'Islamabad a officiellement accusé, vendredi 28 décembre, Al-Qaida d'être responsable de l'assassinat de l'ex-premier ministre et chef de l'opposition pakistanaise, Benazir Bhutto.

Le porte-parole du ministère de l'intérieur, le général Javed Cheema, a, au cours d'une conférence de presse, déclaré que des services de renseignement avaient intercepté un appel téléphonique dans lequel le chef des talibans pakistanais de la zone tribale du Sud-Waziristan, Baitullah Mehsud, qui entretient des liens avec Al-Qaida, félicitait un militant islamiste après la mort de Benazir Bhutto. Il y a "une preuve irréfutable qu'Al-Qaida, ses réseaux et ses troupes tentent de déstabiliser le Pakistan", a indiqué le général Cheema, précisant : "Nous avons enregistré la conversation, au cours de laquelle il congratule un activiste pour l'attentat."

Baitullah Mehsud aurait démenti cette accusation, samedi matin, selon l'Agence France-Presse, qui a contacté l'un de ses porte-parole par téléphone satellitaire. "Il n'est pas impliqué dans cet attentat, a indiqué le porte-parole islamiste : c'est un complot du gouvernement, de l'armée et des services de renseignement." Le général Javed Cheema a d'autre part donné une étrange version des causes de la mort de Benazir Bhutto, affirmant qu'elle était décédée des suites d'une blessure à la tête subie lorsqu'elle s'est cognée contre le levier du toit de sa voiture, en tentant de se protéger à l'intérieur du véhicule au moment de l'attentat. "Le levier l'a heurtée près de l'oreille droite et a fracturé son crâne", a-t-il dit, ajoutant : "On n'a pas trouvé de balle ni d'éclat de métal dans la blessure." L'auteur de l'attentat a apparemment tiré trois coups de feu vers Benazir Bhutto avant de faire exploser la bombe qu'il portait sur lui, mais l'a manquée, a déclaré le général Cheema.

Cette version a été qualifiée de "tas de mensonges" par l'avocat de Mme Bhutto et haut responsable de son Parti du peuple pakistanais (PPP), Farooq Naik. "Deux balles l'ont touchée, une dans l'abdomen et une dans la tête", a-t-il affirmé, précisant : "Le secrétaire personnel de Bhutto, Naheed Khan, et le numéro deux du parti, Makhdoom Amin Fahim, se trouvaient dans la voiture et ont vu ce qui s'est passé." L'un des chirurgiens qui ont examiné Mme Bhutto a affirmé que celle-ci était morte d'une balle reçue à la base du cou.

Loin d'Islamabad, dans le Sind profond, des centaines de milliers de fidèles ont accompagné, vendredi après-midi, le cercueil de Benazir Bhutto, drapé des couleurs rouge, vert et noir du PPP, au mausolée familial de Garhi Khuda Bakhsh, où elle repose désormais aux côtés de son père, Zulfikar Ali Bhutto. Son fils, Bilawal, et son mari, Asif Ali Zardari, ont aidé à porter le cercueil dans la tombe tandis que des centaines de ses fidèles, dont beaucoup en pleurs, se bousculaient pour jeter dessus des pétales de rose.

Devant le mausolée, si des partisans désemparés pleuraient, quelques-uns scandaient des slogans contre le gouvernement et le président Pervez Musharraf, d'autres encore criaient : "Le nom de Bhutto vivra aussi longtemps que la lune et le soleil se lèvent !"

Les violences qui avaient éclaté, jeudi, dès l'annonce de la mort de Benazir Bhutto, ont continué à travers le pays, faisant 33 morts dont 24 dans la seule province du Sind, fief de la famille Bhutto. Dans une tentative désespérée de contenir les émeutes, le gouvernement a déployé l'armée dans les rues de Karachi, capitale du Sind et capitale économique du Pakistan, et de Hyderabad, la deuxième ville du Sind.

Selon un communiqué militaire, vingt bataillons sont prêts à intervenir dans la province si les violences durent. Beaucoup de villes pakistanaises sont restées quasi désertes vendredi. Banques, administrations et transports publics ne fonctionnent pas en raison du deuil de trois jours annoncé par le président Musharraf.

Dans la Province frontalière du Nord-Ouest, un candidat du parti gouvernemental et sept autres personnes ont été tuées dans l'explosion d'une bombe télécommandée à la fin d'un meeting électoral dans la banlieue de Mingora, principale ville de cette région troublée, théâtre de violences depuis plusieurs mois.
Françoise Chipaux

Le Pakistan, crise multiforme

par Frédéric Bobin
LE MONDE | 29.12.07

Cela aurait dû être une année témoin. L'année 2007 fut au Pakistan celle du soixantième anniversaire de sa fondation, sur les ruines sanglantes de la partition de l'Empire britannique des Indes. Ce fut plutôt une année accusatrice, un terrible réquisitoire, une interminable séquence où s'égrenèrent jusqu'à la caricature les preuves de la faillite de cet Etat conçu, rêvé, pour être le refuge des musulmans de l'ancien Raj britannique tragiquement démembré l'été 1947. Triste commémoration, sur fond d'insurrection islamiste dans les tribus pachtounes, de rébellion séparatiste dans la province du Baloutchistan, de manoeuvres d'un général-président résolu à s'accrocher au pouvoir, d'état d'urgence visant à réprimer un mouvement libéral. Et de vague sans précédent d'attentats-suicides dont Benazir Bhutto, égérie ambiguë d'un camp démocrate divisé, est la victime la plus récente.
Pointer Al-Qaida et ses complots planétaires ne suffit pas à prendre toute la mesure du gâchis pakistanais. Cette sinistre année 2007 est la manifestation d'une crise autochtone profonde, multiforme, nourrie par les jeux dangereux de l'Etat, l'armée et l'élite, sous l'oeil complice d'un Occident - Amérique en tête - aveuglé par les calculs à courte vue de la realpolitik.

L'islamisme radical ne tombe pas du ciel au Pakistan. Il fleurit depuis des décennies sur un terreau idéologique qui a été ensemencé par l'Etat lui-même. La dérive était-elle fatale, le piège était-il inéluctable dès lors que cet Etat se définissait dès le départ comme musulman ? Les pères fondateurs du Pakistan, Ali Jinnah en tête, étaient pourtant plutôt laïques. Mais ses héritiers n'ont pas tardé à jouer de la corde islamique dans l'espoir de conjurer l'usure du pouvoir. A partir du moment où la référence à l'islam était le seul facteur d'unité dans un pays fracturé en ethnies rivales - Pendjabis, Sindis, Baloutches, Pachtounes, Mohajirs (réfugiés d'Inde) -, ils n'ont pas hésité à l'instrumentaliser pour recharger leur légitimité défaillante.

Même le père de Benazir Bhutto, le "progressiste" Zulficar Ali Bhutto, qui présida aux destinées du Pakistan dans les années 1970, tomba dans le travers. Il exalta le "socialisme islamique", s'investit avec énergie dans l'Organisation de la conférence islamique (OCI), ostracisa la secte des ahmadis en les déclarant apostats, pour finir par proclamer la charia loi du pays. Son successeur, le général putschiste Zia-ul-Haq, qui le fit pendre en 1979, continua dans la même veine. Il rendit obligatoire la zakat - l'aumône musulmane - et parraina l'expansion foudroyante des madrassas, ces écoles religieuses qui devinrent plus tard des pépinières d'islamistes radicaux. A court terme, ces concessions pouvaient se justifier par la nécessité d'intégrer des partis religieux dans le jeu institutionnel, afin de les neutraliser. Mais, à plus long terme, c'est le contraire qui s'est produit : l'islamisation, validée au plus haut niveau, a gagné les institutions et les esprits. Et ce dans un contexte géostratégique où l'armée pakistanaise couvait de sa sollicitude des groupes djihadistes envoyés comme "chair à canon" au Cachemire - pomme de discorde avec l'Inde rivale - et en Afghanistan.

Ce théâtre afghan a été la deuxième source de dévoiement de la politique pakistanaise. Là encore, il faut remonter à la partition de l'Empire britannique des Indes pour en saisir l'enjeu. En 1947, l'Afghanistan vote contre l'admission du Pakistan aux Nations unies. C'était l'époque où la monarchie afghane, furieuse que le nouvel Etat eût conservé sur son flanc occidental les zones pachtounes dont les Britanniques l'avaient déjà amputée, attisait sur ses frontières l'irrédentisme de ces tribus fières et ombrageuses.

Pour le Pakistan, déjà confronté à la menace indienne sur son flanc oriental, cette hostilité de Kaboul constituait un scénario cauchemar. Il fallait impérativement la réduire en installant dans la capitale afghane des affidés. Les dirigeants pakistanais n'ont cessé dès lors de chercher à "finlandiser" l'Afghanistan afin d'ouvrir dans ce pays une profondeur stratégique vitale dans son conflit avec l'Inde. Pour Islamabad, les maîtres de Kaboul devaient présenter une double caractéristique : ils devaient être issus de l'ethnie pachtoune (cette dernière, contrôlant la capitale afghane, était censée ainsi se détourner de l'irrédentisme des frontières) et se réclamer du pan-islamisme (conçu comme antidote au nationalisme ethnique pachtoune). Même Benazir Bhutto, pourtant tombée en victime de l'islamisme radical, s'est prêtée à ce jeu. C'est sous son deuxième gouvernement (1993-1996) que le mouvement des talibans afghans a émergé, encouragé par son ministre de l'intérieur d'alors, Nasirullah Babar.

Un troisième facteur de crise, qui nourrit le chaos actuel, réside incontestablement dans l'irresponsabilité des élites dirigeantes du Pakistan. Le nouvel Etat a très vite été dominé par les Mohajirs (réfugiés d'Inde), puis le pouvoir est passé entre les mains des Pendjabis, qui contrôlaient l'appareil militaro-bureaucratique. Faut-il rappeler que c'est le refus de cette caste dirigeante pendjabie de respecter les règles de la démocratie électorale qui avait acculé les Bengalis du Pakistan oriental à déclencher la guerre d'indépendance ayant enfanté du Bangladesh en 1971 ? L'arrivée de la dynastie des Bhutto au pouvoir - le père Zulficar Ali Bhutto puis sa fille Benazir - consacrait l'entrée en scène d'un nouveau groupe : les Sindis, censés ouvrir le jeu. Pourtant, en dépit d'une rhétorique populiste, ils se sont comportés en féodaux.

Durant ses deux mandats de premier ministre, Benazir Bhutto se compromit dans une corruption éhontée au profit de son clan. Icône célébrée par ses partisans, elle dirigea aussi sur un mode autocratique sa propre formation, le Parti du peuple pakistanais (PPP), dont elle fut intronisée présidente à vie. La faiblesse de la tradition politique libérale au Pakistan, qui fait aujourd'hui le lit de l'islamisme, a été aussi nourrie par cet accaparement du pouvoir par des castes égoïstes.

Reste une dernière clé de la crise : la complicité de l'Occident, en particulier des Etats-Unis. Alors que leur mission aurait dû être de promouvoir une société civile libérale, les démocraties occidentales n'ont cessé de soutenir des régimes militaires dès lors que le Pakistan apparaissait comme une "ligne de front" : d'abord sous Zia-ul-Haq durant la guerre antisoviétique en Afghanistan des années 1980, puis sous le général Pervez Musharraf au nom de la lutte contre Al-Qaida. Ils ont ainsi prêté la main à la coalition de turpitudes qui plonge aujourd'hui le Pakistan dans le chaos.

Frédéric Bobin

Pakistan : Asif Zardari, veuf de Benazir Bhutto, "un pragmatique opportuniste"

LE MONDE | 03.01.08 |

Depuis son autodésignation, dimanche 30 décembre 2007, à la coprésidence du Parti du peuple pakistanais (PPP), fondé par son beau-père Zulficar Ali Bhutto, Asif Zardari, veuf de Benazir Bhutto, a réalisé quasiment un sans-faute. La nomination comme président du seul fils du couple, Bilawal, 19 ans, qu'il a demandé d'appeler désormais Bhutto-Zardari, a été très bien reçue par les membres du PPP. Ces derniers voulaient quelqu'un de la famille pour combler le vide créé par l'assassinat de l'ancien premier ministre.


Sa décision de constituer à ses côtés un comité consultatif de sept membres a rassuré, tout comme l'annonce du nom d'Amin Fahim, le vice-président du parti, comme candidat au poste de premier ministre en cas de victoire du PPP aux élections législatives. Ses premières déclarations appelant au calme et surtout à l'unité du pays ont aussi agréablement surpris la presse pakistanaise. Son agressivité dans le discours, qui fait écho à la colère des militants, va de pair avec la responsabilité qui incombe désormais à celui qui compte parmi les plus importants responsables politiques du pays.

A 51 ans, M. Zardari était jusqu'à maintenant plus connu comme "M. 10 %" pour les bénéfices supposés pris sur les grands contrats signés sous les deux gouvernements de Benazir Bhutto (1988-1990 puis 1993-1996). Arrêté et emprisonné pour corruption en 1990, après la destitution du premier gouvernement Bhutto, il n'avait été libéré qu'en 1993 après le retour au pouvoir du PPP. Nommé alors, par sa femme, ministre des investissements, il avait de nouveau été arrêté en 1996 à la chute du deuxième gouvernement Bhutto, destitué encore une fois pour corruption.

Emprisonné, il fut alors non seulement accusé de corruption et d'abus de pouvoir, mais aussi de complicité dans le meurtre de son beau-frère Murtaza Bhutto, tué par balles à quelques centaines de mètres de son domicile de Karachi. Selon les enquêteurs pakistanais, qui n'ont jamais rien pu prouver, M. Zardari avait amassé une fortune de plus de 100 millions de dollars.

En 1998, il avait été inculpé, avec Benazir Bhutto, de blanchiment d'argent en Suisse. Libéré en décembre 2004, après huit ans de prison, M. Zardari s'était d'abord rendu à Dubaï, où vivait sa famille, puis à New York, où il possède aussi une résidence. Politiquement, affirme l'analyste Zahid Hussein, Asif Zardari est d'abord "un pragmatique opportuniste qui n'a pas de très solides convictions idéologiques". Il suivra sans doute les positions traditionnelles du PPP, que l'on peut définir comme un parti libéral, démocratique, proche des classes défavorisées.

Le premier vrai test politique de M. Zardari surviendra à l'issue des élections. Celles-ci obligeront-elles le PPP à une coalition et avec qui ? Interrogé, mercredi 2 janvier, sur une éventuelle collaboration avec le président Pervez Musharraf, M. Zardari s'est refusé à répondre. Pour l'instant, l'héritier fait montre de prudence. Seul le temps jugera de sa capacité à tenir les rênes du plus grand parti pakistanais.
Françoise Chipaux

Russie : Comment va la Kalmoukie à l’heure de la «Grande réincarnation»?

Extrait
Par Jean-Christophe EMMENEGGER
Le 01/01/2008
http://www.regard-est.com/

Ce réveil culturel est lié aux soubresauts de l’époque soviétique. En 1942, Elista constitue le point extrême de l’avancée allemande après le siège de Stalingrad. Accusée de «collaboration avec l’ennemi», la population kalmouke, déjà socialisée et laïcisée de force par les bolcheviks, est massivement déportée fin décembre 1943 dans des wagons scellés, et disséminée en Sibérie. En deux ans, la population kalmouke, alors estimée à 100.000 individus, aurait été décimée de près de 45% de sa population. La plupart des Kalmouks de plus de 50 ans aujourd’hui sont nés en Sibérie. Le territoire est repeuplé par des Russes et Elista est rebaptisée Stepnoï jusqu’en 1957. Réhabilités en 1956, les survivants sont autorisés à revenir cette même année. Les Russes installés entre-temps resteront toutefois majoritaires jusqu’en 1979. Au début des années 1990, la menace de guerre civile est assez rapidement dissipée par l’élection à la présidence de Kirsan Ilioumjinov, un ancien membre du Soviet suprême d’origine kalmouke, qui promet de faire de la Kalmoukie une «nouvelle Dubaï» ou une «seconde Suisse» et milite pour le renouveau de l’identité culturelle des Kalmouks tout en ménageant ses relations avec Moscou.

Kirsan Ilioumjinov réintroduit en 1993 l’étude de la langue kalmouke et l’alphabet mongol. Aujourd’hui, la télévision régionale émet en russe et en kalmouk et les médias publient dans les deux langues. De plus comme les Kalmouks reconnaissent le Dalaï-lama du Tibet comme leur guide spirituel, K.Ilioumjinov s’affiche souvent en compagnie de ce dernier, qui est déjà venu à trois reprises en Kalmoukie (la dernière visite date de 2004). Le président kalmouk s’est également rendu à Dharamsala pour remettre au Dalaï-lama l'ordre du Lotus Blanc, plus haute distinction de la République. Il fait construire des khourouls à tour de bras et bien davantage de stupas, financés majoritairement par des Japonais. Des moines tibétains viennent en Kalmoukie pour former les Kalmouks et vice-versa. Dernièrement, l’acteur américain Steven Seagal a été fait citoyen d’honneur de la Kalmoukie, car «ses films contribuent au développement et à la promotion du bouddhisme». Le président kalmouk affirme que la Kalmoukie est un «pays sacré» et les Kalmouks «destinés à la grande mission de préparer l’heure de la Grande Réincarnation».

Sentiment d’insécurité

L’identité culturelle des Kalmouks apparaît comme une exception dans le voisinage des républiques musulmanes du Caucase et du Kazakhstan. La présence kalmouke aurait empêché jusqu’à aujourd’hui la conjonction des Turcs nogaïs et koumyks avec les Tatars et Kazakhs d'Astrakhan: «Certains islamistes, exaltés par leur succès en Tchétchénie, rêvent même de l’extension du Kazakhstan à l’ouest de la Volga pour atteindre les républiques musulmanes du Caucase, en englobant les vastes plaines de la république autonome de Kalmoukie»[1]. Le gouvernement est aujourd’hui contraint de mener une politique d’immigration pour combler le déficit démographique à l’intérieur de la république, lorgnant du côté de la Chine, plus précisément vers la Dzoungarie[2] et le nord du Tibet, peuplés de Mongols. La comparaison des recensements de 1989 et de 2002 montre que la population se serait réduite d’au moins 9,3% entre ces dates pour atteindre 292.400 habitants (dont 146.000 Kalmouks de langue mongole et de religion bouddhiste), la proportion des Kalmouks et des Russes diminuant, tandis que celle de certains peuples caucasiens, Tchétchènes en tête, augmente.

Les relations entre les Kalmouks et les immigrés du Nord Caucase et d’Asie centrale ne sont pas toujours au beau fixe. Ces trois dernières années, la presse russe a relaté plusieurs accrochages meurtriers, expéditions punitives et bagarres générales entre Kalmouks et Tchétchènes ou Daghestanais. «L’intégration des migrants dans la communauté locale est essentielle sans quoi le niveau de tolérance entre les habitants continuera de baisser», prophétise l’analyste russe Vladimir Volguine[3]. Le sentiment d’insécurité est prégnant. Alexeï, 22 ans, un Russe de Volgograd qui sillonne la Kalmoukie pour promouvoir une marque de bières occidentale, découvre sous son pull-over une profonde et longue entaille dans son dos. «Ça, c’est des Tchétchènes!». Il cache une barre de fer sous son manteau pour se défendre. Autre raison de ne pas voyager sans protections dans le pays: «On te prendra pour un espion!» Dans le bar de l’hôtel Elista, chacun s’accuse aisément d’espionnage. Des individus y proposent à la vente 2 tonnes d’or à un prix avantageux, des armes, des prostituées ou de la drogue.

L’enjeu de la Caspienne

A l’époque tsariste, les Kalmouks servent dans l’armée impériale tout en favorisant la colonisation russe sur les bords de la mer Caspienne. En 1917, ils restent fidèles à l’armée impériale et une importante émigration se produit dans le sillage des soldats de l’Armée blanche, depuis la Crimée vers la Turquie puis vers la Yougoslavie avant d’atteindre la France et les Etats-Unis. Aujourd’hui, 72,43% des électeurs ont apporté leur soutien à Russie unie, le parti du pouvoir, un score plus élevé que la moyenne russe, avec une pointe de 94,38% dans la région de Tchernosem. Le Parti communiste reste dans la moyenne, avec 11,72% des voix et Iabloko atteint péniblement 0,53%. Si de nombreux doutes planent sur la légitimité de ces dernières élections, ce large soutien populaire montre le beau fixe des relations de la Kalmoukie avec Moscou. Alexeï, le voyageur russe, définit les partisans de l’opposition comme «des vieux nostalgiques de l’époque communiste », mais avise que si «en théorie, Poutine est le maître de la situation, en réalité, ses réformes n’ont aucun impact sur les tyrans locaux».

Le président Kirsan Ilioumjinov a été élu au suffrage universel direct en 1993. Son administration est composée d’un grand nombre de ses condisciples du MGIMO (Institut d’Etat des relations internationales à Moscou). Réélu en 2002, il a été confirmé dans ses fonctions par Vladimir Poutine en 2006, après la réforme du mode de désignation des exécutifs régionaux en 2004. Cette complaisance du Kremlin peut s’interpréter comme un retour d’ascenseur aux gouverneurs régionaux qui ont soutenu Vladimir Poutine lors de l’élection présidentielle de 2004. Entre la république du Daghestan au sud-ouest et l’oblast d’Astrakhan au nord-est, la Kalmoukie forme l’une des trois ouvertures russes sur la mer Caspienne et l’un des passages de l’oléoduc Caspian Pipeline Consortium (CPC)[4], qui transporte le pétrole kazakh du gisement de Tengiz jusqu’au port russe de Novorossiïsk (mer Noire), où il est embarqué pour gagner l’Europe. La localité kalmouke de Komsomolskii (3.800 habitants), dans la région de Tchernosem, attend un nouveau segment d’oléoduc qui ralliera Tikhoretsk, dans l’ouest de la Russie. Enfin, le sous-sol de la Kalmoukie est lui-même très riche en gaz naturel et en pétrole. Selon le gouvernement, seulement 1,7% des ressources seraient actuellement exploitées. La Kalmoukie pourrait jouer un rôle stratégique à l’avenir, en devenant un itinéraire obligé du corridor énergétique «Nord-Sud» et un terrain des conflits d’intérêts politiques qui se dessinent autour de la mer Caspienne [5].

Joueur d’échec

Kirsan Ilioumjinov a fait sien depuis longtemps l’axiome selon lequel le libéralisme économique prime sur le politique. Ce milliardaire séduit ses électeurs avec des cadeaux saugrenus: lors du 60e anniversaire de la Victoire, en 2005, il offre un téléphone mobile et une voiture aux vétérans de la Grande Guerre Patriotique. Joueur d’échecs, ancien compétiteur, le président kalmouk préside également la Fédération Internationale des Echecs (FIDE) depuis 1995 et a rendu obligatoire l’enseignement des échecs dans les écoles secondaires. Lors du championnat du monde organisé par la FIDE à Elista en 2006, la récompense des deux finalistes s’élevait à 500.000 dollars. En avril 2007, K.Ilioumjinov a créé Global Chess Corporation, une société dotée d’un capital de départ de 10 millions de dollars, sise à Amsterdam et chargée de trouver des sponsors pour les compétitions d’échecs du côté du Crédit suisse, d’Intel et de Microsoft.

Mais la «nouvelle Suisse» n’est pas pour demain. Les statistiques officielles pour tout le Caucase du Nord montrent que la situation économique et sociale de la république est la pire parmi ces régions, Tchétchénie exclue. Selon le quotidien Sovietskaïa Kalmykia, les indicateurs de production, entre 1990 et 2003, sont tous en chute libre. En 1992, 4 millions de moutons paissaient encore la steppe; en 2002 ils étaient moins de 400.000. Sovietskaïa Kalmykia a également publié des extraits d’un journal personnel de l’ancien chef de la police locale. Le fonctionnaire, démissionnaire en 2005, y décrit au jour le jour les dysfonctionnements, abus de pouvoir, malversations et corruptions ayant cours dans la République. En Kalmoukie, on est loin de l’heure de la «Grande Réincarnation».

Photo : Jean-Christophe EMMENEGGER

[1] Yves Lacoste, «La Russie dix ans après», Hérodote, n°104, 2002/1. Voir aussi Viatcheslav Avioutskii, «Nord caucase. Atlas d’une poudrière», Outre terre, n°4, et La Roulette russe, 2003/3, p.67.
[2] Située dans la partie nord du Xinjiang chinois, la Dzoungarie est une région coincée entre le sud-est du Kazakhstan, le nord-est du Kirghizstan, et l'ouest de la République mongole.
[3] «The migration situation and migration policy», in Central Asia and the Caucasus, n°3 (27), 2004, p.110.
[4] Inauguré en 2001, il court sur 1580 kilomètres. Selon le site officiel de la République de Kalmoukie (www.kalm.ru/), les 275 km d’oléoduc passant par son territoire doivent lui rapporter sur 40 ans, sous forme de rentrées d’impôts et de bénéfices, 1,8 milliards de dollars US sur les 23,3 milliards de dollars US dévolus à l’ensemble des budgets centraux et régionaux de la Fédération russe. Chiffres hypothétiques étant donné la fluctuation des prix mondiaux du pétrole. La distribution des revenus entre les régions fait d’ailleurs l’objet de controverses.
[5] Arbakhan Magomedov, « Le pétrole de la Caspienne, enjeu politique au sud de la Russie», traduit du russe par Marina Vichnevskaïa, La Revue Tocqueville, vol. XXIII, n°2, 2002, pp.57-75. Gaïdz Minassian, Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide. Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Ed. Autrement, Paris, 2007.