11.9.08

L'Inde lance la mode du "pauvre chic", par Julien Bouissou

Ils sont pauvres. Leurs corps sont maigres et leurs visages cernés. Mais ils font l'effort de sourire devant l'objectif du photographe. Dans les bras d'une vieille femme édentée, un bébé porte un bavoir de la marque Fendi, d'une valeur de 100 dollars (72 euros).

Dans la cour d'une maison construite en pisé, un paysan mal rasé, vêtu d'une tunique sale et trouée, se protège du soleil en portant un parapluie de la marque Burberry, à 200 dollars. Les noms des marques de luxe sont les seuls à être mentionnés dans les légendes. Les personnages, eux, sont anonymes. On sait juste qu'ils habitent un village pauvre du Rajasthan, dans l'ouest de l'Inde.

Les seize pages de photographies ont été publiées par le magazine Vogue India, dans son édition du mois d'août, en vente à chaque carrefour des grandes villes indiennes. "Nous avons voulu exposer de beaux articles de mode dans un contexte intéressant et plein de charme. Nous avons vu une immense beauté, de l'innocence et de la fraîcheur sur les visages que nous avons saisis", déclare simplement Priya Tanna, la rédactrice en chef du magazine Vogue India.

Les commentateurs de la presse indienne ont surtout été choqués de voir des pauvres assurer la promotion d'articles de luxe. "Rabaisser la pauvreté à ce niveau de frivolité enlève tout sérieux à ce qu'elle représente réellement. Comme si les bébés indiens pauvres, dont la vie est menacée par la malnutrition, pouvaient profiter d'un déjeuner sympathique en portant un bavoir Fendi", écrit Archana Jahagirdar dans les colonnes du quotidien indien Business Standard. Mme Tanna croit au contraire que le luxe n'est plus interdit aux pauvres : "La mode n'est plus le privilège des riches. N'importe qui peut la porter et la rendre magnifique."

Si la mode devient accessible à tous, est-ce le signe que toute l'Inde s'enrichit ? Les statistiques affirment le contraire. Quelques jours après la publication des clichés de pauvres drapés dans des vêtements de luxe, la Banque mondiale rendait publics les chiffres de la pauvreté. Quelque 456 millions d'Indiens vivent avec moins de 1,25 dollar par jour. Le luxe, loin de réduire le fossé entre les riches et les exclus de la croissance, est même perçu par Amrita Shah comme une nouvelle forme de colonisation. "L'intervention du magazine ressemble à celle des premiers missionnaires, apportant Hermès et Miu Miu, comme des outils de civilisation", regrette la journaliste dans un article intitulé "La pauvreté comme papier peint", publié dans le quotidien The Indian Express.

La pauvreté est loin d'avoir disparu, mais le regard porté sur elle change. "Le problème est que les Indiens aisés sont devenus complètement aveugles à la misère", estime Pavan Mehta, l'auteur d'un essai intitulé Quand l'Inde s'éveillera. Le couturier Hemant Sagar, de Lecoanet Hemant, en conclut que les photographies controversées auront au moins le mérite d'ouvrir les yeux sur la misère : "Mis en scène dans un contexte si différent, les pauvres ne suscitent plus l'indifférence. Les Indiens aisés prendront au moins conscience de leur existence."
Julien Bouissou

30.8.08

A Train of Travelling Exhibition and Workshops on Sacred Groves of India

Indira Gandhi Rashtriya Manav Sangrahalaya (Bhopal)in collaboration with Centre for Interdisciplinary Studies, Barrackpore

Will Organize

A Train of Travelling Exhibition and Workshops on Sacred Groves of India

in Three Districts of West Bengal


Sacred groves are near-natural patches of vegetation consecrated to local deities or ancestral spirits and protected by indigenous societies over centuries. Many such groves are a rich storehouse of biodiversity, containing rare, endangered and endemic organisms.

This exhibition will highlight the cultural and ecological significance of India’s sacred groves, as well as the threats to the institution’s survival. We invite you to participate in this event and share your experience and knowledge of sacred groves, tanks and ponds of .your region.

More info on http://www.cintdis.org/events.html


Program Schedule

District : Birbhum


September 5 Natyaghar and Nandan Art Gallery, Visva-Bharati University

11:00 am Inauguration of Exhibition

Welcome Address by President: Dr. R K Srivastava, IGRMS.

Chairperson: Prof. Arani Chakrabarty, Visva Bharati University.

Chief Guest: Prof. A K Ghosh, President, ENDEV, Kolkata.

11:45 am Tea

12:00 pm Seminar on Sacred Groves, Local Cultures & Biodiversity

1:30 pm Lunch

3:00 pm Cultural performance by sacred grove functionaries from Birbhum district

4:00 pm Tea


September 6

10:00 am - 5:00 pm Exhibition and Cultural performance by sacred grove functionaries.

September 7


9:30 am - 12:pm Guided Tour to selected sacred groves.


District : Bankura

September 9 Ramananda College Auditorium, Bishnupur


10:00 am Inauguration of Exhibition

Welcome Address by President: Dr. R K Srivastava, IGRMS

Chairperson: Sri Chittaranjan Dasgupta, Secy, Acharya Jogesh Chandra Bhavan.

Chief Guest : Dr. Debal Roy, Chief Environment Officer, West Bengal

11:00 am Tea

11:15 am Seminar on Sacred Groves, Local Cultures & Biodiversity

1:30 pm Lunch

3:00 pm Cultural performance by sacred grove functionaries from Bankura district

4:00 pm Tea


September 10


10:00 am - 5:00 pm Exhibition and Cultural performance by sacred grove functionaries.

September 11


9:30 am - 12:pm Guided Tour to selected sacred groves and ponds.

District : West Medinipur

September 13 Medinipur College Auditorium, Medinipur


10:00 am Inauguration of Exhibition

Welcome Address by President: Dr. K K. Basa, Director, IGRMS

Chairperson: Prof. A K Danda, Secretary, INCAA, Jhargram

Chief Guest : Prof. K C Malhotra, Academic Advisor, IGRMS

11:00 am Tea

11:15 am Seminar on Sacred Groves, Local Cultures & Biodiversity

1:30 pm Lunch

3:00 pm Cultural performance by sacred grove functionaries from West

Medinipur district

4:00 pm Tea

September 14


10:00 am - 5:00 pm Exhibition and Cultural performance by sacred grove functionaries.

20.8.08

Taslima Nasreen, éternelle proscrite

Taslima Nasreen, éternelle proscrite

LE MONDE | 20.05.08 |

Voilà quatorze ans qu'elle est apatride. Du Bangladesh - d'où elle a été bannie en 1994 - à Stockholm, de Calcutta à Paris, elle est rompue au jeu de l'errance, aux passages fugaces dans les hôtels, aéroports et festivals littéraires. Alors, Taslima Nasreen s'y est faite. L'écrivain bangladais, féministe pourchassée par les fondamentalistes musulmans, s'est coulé dans la figure de l'exilé permanent. A la voir dans ce restaurant de Saint-Germain, à Paris, commander un verre de vin, élégante dans sa veste noire, le cou ceint d'un châle vert, on la trouve fort à l'aise. Eloquence maîtrisée, enjouée parfois jusqu'à faire tressaillir sa frange aux reflets roux.

Elle sacrifie à tout. Aux séances de photos dans la lumière tamisée d'un salon. Au programme de rendez-vous au pas de course concocté par son éditeur parisien. Aux deux gardes du corps - imposés par le gouvernement français - qui l'embarquent dans une voiture blindée pour parcourir trois cents petits mètres. Sans rechigner, Taslima Nasreen se plie au rituel de la proscrite de marque.
Est-ce à dire quelle s'y complaît ? Sûrement pas. On peut la trouver outrancière, naïve ou inconsciente, mais nul ne pourra jamais la soupçonner d'insincérité. Elle bout encore de colère. "Je suis toujours en état de choc", souffle-t-elle. Ce "choc", c'est d'avoir été "forcée au départ" de l'Inde, ce pays où elle avait enfin trouvé refuge en 2005 après plus d'une décennie de déracinement en Occident, l'âme broyée par le mal du pays.
A Calcutta, Taslima Nasreen se sentait comme chez elle. C'est le Bengale, après tout. La frontière barbelée le sépare peut-être du Bangladesh voisin mais elle n'abolit ni langue bengalie, ni la culture bengalie, ni les parfums bengalis.
Aussi Taslima la Bengalie y était fort heureuse, immergée dans ses racines. "Calcutta, c'est ma seconde patrie, insiste-t-elle. Les traditions du Bengale coulent dans mes veines comme une force vitale."
Pourtant, à l'automne 2007, elle y revit le même cauchemar qu'en 1994, à Dacca, la capitale du Bangladesh qu'elle avait alors dû fuir sous la menace de manifestants islamistes ivres de haine. Brutal retour en arrière, réédition du scénario halluciné : fatwas lancées par des imams, sa tête mise à prix, émeutes de rue, plongée dans la clandestinité. Les fondamentalistes sont déchaînés par la parution de certains de ses livres aux titres claquant comme des appels à la révolte des femmes : Brûlons les burqas, Les femmes n'ont aucune patrie. Le 21 novembre, le couvre-feu est même décrété à Calcutta après une journée de violences.
Mais Taslima n'est pas abattue. Elle pense que l'orage va vite se dissiper, que l'Inde "laïque, démocratique, éclairée, progressiste et tolérante" va la protéger, va continuer à lui offrir son hospitalité. L'Inde multiconfessionnelle n'est pas le Bangladesh musulman, pense-t-elle. Quel n'est pas son accablement quand elle prend la mesure de son illusion ! Elle n'est en fait qu'un "paria", un "fardeau", un fauteur de troubles dont chacun veut se débarrasser.
Acculée au départ de Calcutta, elle se replie à Jaipur (Rajasthan) puis à New Delhi, la capitale. Là, elle est littéralement assignée à résidence dans un lieu secret, une pauvre chambre où seuls "deux lézards souffreteux" lui tiennent compagnie. Elle devient une sorte de "prisonnière", confinée par le gouvernement fédéral indien au nom de sa sécurité personnelle. En haut lieu, on lui adresse des messages : il faut qu'elle évite dorénavant de "blesser les sentiments religieux" d'une partie de la population, un enjeu hautement sensible dans un Etat indien régulièrement secoué par des affrontements entre hindous (majoritaires) et musulmans (minoritaires). Elle s'y refuse. "Si la liberté d'expression a un sens, proteste-t-elle, j'ai le droit de blesser les sentiments religieux de certains."
Son intransigeance exaspère. On le lui fait payer en prolongeant son régime quasi carcéral. Elle finit par comprendre la manoeuvre : faute de pouvoir l'expulser - cela ferait très mauvais effet -, l'Inde veut la pousser à s'exiler d'elle-même. Elle résiste, se cabre. Puis elle finit par céder, minée par des ennuis de santé. A la mi-mars, elle s'envole vers la Suède, défaite. Durant ces semaines d'isolement, elle a continué à écrire, jetant sur le papier son désarroi, son désespoir, scandés par cette entêtante interrogation : "Quel crime ai-je commis ?" La chronique de ce nouveau bannissement vient de paraître en France sous le titre De ma prison (Philippe Rey, 140 pages, 15 euros).
CHEMIN DE L'ERRANCE
La revoilà sur le chemin de l'errance. A Paris, elle retrouve amis et admirateurs. Le prix Simone de Beauvoir lui sera remis mercredi 21 mai par Rama Yade, secrétaire d'Etat aux droits de l'homme. Tant de sollicitude lui offre un précieux réconfort mais Taslima ne s'en contente point. "En Occident, dit-elle, je me considère comme debout à un arrêt de bus, attendant le bus qui me ramènera chez moi, dans le sous-continent (indien) où ma vie a un sens." Ce "sens", c'est le "combat en faveur des femmes opprimées". Et dans ce combat-là, elle bute sur la religion, immanquablement. "Je critique toutes les religions, pas spécialement l'islam, précise-t-elle. Je critique aussi l'hindouisme en raison des discriminations contre les femmes qu'il justifie. Mais il n'y a que les musulmans qui se sentent offensés par mes critiques et me menacent de leurs fatwas. Les autres ne m'attaquent pas." "Est-ce que cela signifie qu'il n'y a pas de place pour la critique dans l'islam ?, interroge-t-elle. Mais comment une société peut-elle évoluer, s'arracher à la stagnation, si elle refuse toute critique ?"
En Inde, son combat est mieux compris qu'il ne l'était au Bangladesh. Des soutiens se sont manifestés. Mais la mobilisation en sa faveur est restée limitée, en tout cas impuissante à renverser le cours des choses. Taslima sait que le camp des intellectuels "progressistes", sa famille naturelle, ne la défend que très timidement, voire même la fustige comme irresponsable. On lui reproche d'en faire trop, de verser dans la provocation. "Ces intellectuels me trouvent trop radicale, reconnaît-elle. A leurs yeux, on peut critiquer les fondamentalistes, mais pas l'islam en tant que tel. Or en critiquant le Coran, je franchis la ligne rouge. C'est pourtant ma conviction : le Coran n'est pas bon pour l'humanité et les droits des femmes."
Quand Taslima sort du restaurant, ses gardes du corps jettent un regard fébrile dans la rue. Elle se glisse dans la voiture blindée qui démarre en trombe. Combien de temps vont durer ces séjours à l'"arrêt de bus" européen ? Taslima a toujours en poche son billet de retour sur l'Inde. Elle entend bien en faire usage. Et retrouver les parfums du Bengale. En tout cas, elle en "rêve".

Frédéric Bobin
Article paru dans l'édition du 21.05.08





Médecin et poétesse, une femme "impie" à la réputation de soufre


LE MONDE | 20.05.08 | 15h34 • Mis à jour le 20.05.08 | 15h34

Taslima Nasreen ne s'est jamais considérée comme une vraie romancière. Née en 1962 dans une famille de la petite bourgeoisie provinciale du Bangladesh - son père était pharmacien - conservatrice mais éclairée, elle a embrassé la carrière de médecin gynécologue tout en s'adonnant à l'écriture de poèmes à ses heures perdues.

A la fin des années 1980, le succès de ses premiers recueils de poésie attire l'attention de journaux de Dacca, la capitale, qui lui commandent des chroniques. Elle en fait vite une tribune pour dénoncer la condition des femmes bangladaises, puisant dans ses souvenirs d'enfance et les témoignages recueillis dans l'exercice de son métier. Son style, direct et sans concession, la singularise parmi la petite mouvance des féministes. Taslima ne tarde pas à sentir le soufre.
Dès février 1992, elle devient la cible d'un groupe fondamentaliste (Comité pour écraser la vermine Taslima Nasreen), qui met à sac le stand proposant ses écrits à la Foire du livre de Dacca. Divorcée trois fois, les rumeurs sur sa vie privée aiguisent la controverse la fustigeant comme auteur "pornographique". Couronnée par le prix indien Anando, voué à honorer les auteurs de langue bengalie, elle ne cesse d'élargir le cercle des jaloux.
Sa réputation atteint l'étranger en 1993, quand le gouvernement bangladais interdit son roman Lajja (La Honte), qui dénonce les persécutions anti-hindoues dont le Bangladesh a été le théâtre fin 1992. Sa mise au ban prend un tour plus tragique avec la fatwa lancée contre elle par des groupes fondamentalistes, qui manifestent en masse dans les rues de Dacca en réclamant sa pendaison. Elle est contrainte de vivre cachée. A l'étranger, on la présente comme "la Salman Rushdie bangladaise", mais, au Bangladesh même, le camp des progressistes la lâche, la jugeant excessive et provocatrice. Elle est totalement isolée. Il faudra une campagne de solidarité internationale pour que les autorités de Dacca, qui avaient confisqué son passeport, la laissent quitter le pays l'été 1994. Elle s'installe en Suède, pays dont elle obtiendra la nationalité. En 1998, elle retourne brièvement au Bangladesh au chevet de sa mère mourante, déclenchant de nouvelles manifestations de fondamentalistes défilant aux cris de "Mort à l'impie !".
En 2005, après un trop long exil en Occident, elle peut enfin s'installer en Inde. Mais l'"impie" n'en a pas fini avec les chasseurs de "vermine".

Frédéric Bobin
Article paru dans l'édition du 21.05.08

17.8.08

La Chine compte 1,3 milliard d'habitants. Vraiment ?

LE MONDE | 16.08.08

Nul n'est censé l'ignorer, il y a 1,3 milliard de Chinois. Ce chiffre, qui fait de l'empire du Milieu le pays le plus peuplé au monde, a longtemps été perçu comme un handicap par les intéressés : "Les Chinois sont trop nombreux" est une rengaine qu'on entend encore beaucoup dans les campagnes.

Mais c'est aussi une menace souvent brandie par les "jeunes en colère" sur les forums Internet : "Vous offensez 1,3 milliard de Chinois." "On ne boycotte pas un pays qui représente un quart de l'humanité", a compris Nicolas Sarkozy.

Mais combien y a-t-il vraiment de Chinois ? Personne ne le sait exactement. Il y a bien sûr un chiffre officiel : 1 321 290 000 habitants fin 2007, selon le bureau national de la statistique, qui précise que Hongkong, Macao… et Taïwan ne sont pas comptés.

Mais même les études officielles, conduites sous le patronage du bureau du planning familial, reconnaissent que le chiffre est sous-évalué parce que certaines familles dissimulent les naissances de leurs deuxième ou troisième enfants (en quasi-totalité des filles). "C'est un problème courant en Chine, à l'heure de la politique de l'enfant unique", reconnaît par exemple le professeur Qu Jianding dans une étude reprise par le British Journal of Medecine.

"PROFONDE CRISE"

Cette sous-déclaration se fait avec la complicité des cadres locaux, pour lesquels la réussite des objectifs antinatalistes est un des critères de promotion. La politique de l'enfant unique a beau avoir abandonné les méthodes les plus brutales (avortements ou stérilisations forcées) et ne plus être strictement appliquée que dans les villes, le Parti vient de rappeler qu'elle restait à l'ordre du jour. Il existe donc des millions d'enfants chinois dont la naissance n'a jamais été déclarée. L'estimation varie, selon les sources, de quelques millions à 200 millions ! Pour les autorités, il y a plus préoccupant que cette marge d'erreur. L'Institut national français des études démographiques (INED) a publié, le 5 août, une étude concluant que la Chine est déjà entrée dans "une profonde crise démographique". Sa population, qui n'augmente plus que très lentement, "n'atteindra jamais 1,5 milliard d'habitants, elle commencera en fait à plafonner dès 2030, où elle sera dépassée par l'autre grande puissance démographique du monde, l'Inde".

Le ralentissement de la croissance de la population était pourtant bien l'objectif recherché, et on peut être surpris qu'il suscite des inquiétudes. De fait, il offre pour l'instant un "avantage considérable" : "Plus de 70 % de la population est d'âge actif, contre 62 % en Inde." Mais à terme, l'INED voit venir des problèmes titanesques : d'ici à 2050, la Chine va perdre 70 millions d'actifs, et un déficit de main-d'oeuvre se profile d'ores et déjà dans certains secteurs. Surtout, la part des plus de 65 ans va bondir de 7 % en 2000, à 24 % en 2050.

Dernière bombe à retardement : la Chine est, avec 106,8 hommes pour 100 femmes, le deuxième pays le plus masculin au monde, juste derrière l'Inde. L'effet de "la pratique croissante d'avortements sélectifs au détriment des filles et d'une surmortalité féminine anormale due à des négligences de traitement dans la petite enfance". Vers 2030, près de 2 candidats (1,6) au mariage resteront chaque année sur le carreau.
Olivier Montalba

15.8.08

Tenzin Gyatso, le dernier dalaï-lama ?, par Henri Tincq

LE MONDE | 14.08.08

Faut-il croire Tenzin Gyatso quand il affirme qu'il sera "le dernier dalaï-lama" ? Chef spirituel du Tibet, l'hôte actuel de la France ne fait pas un tabou de sa succession. Mercredi 13 août à Paris, il a répété qu'il se verrait bientôt "à la retraite". Son âge (73 ans), sa santé ne sont pas en cause. Mais l'enjeu politique de sa succession est dans tous les esprits, notamment depuis les émeutes antichinoises de mars, dans lesquelles beaucoup ont vu une montée de jeunes Tibétains plus intransigeants que cet apôtre de la non-violence. Sa succession touche à l'avenir de l'identité tibétaine, d'un pays asservi, depuis son invasion en 1950 par la Chine communiste, et d'une fonction, symbolique et politique, respectée.

Ironie de l'histoire, c'est la Chine, alors dirigée par un souverain mongol, qui créa en 1578 l'institution du dalaï-lama. A l'époque, le Tibet était une sorte de "protectorat" chinois. Ce chef mongol se prit de passion pour Sönam Gyatso, abbé du monastère de Drepoung, dont il fit son maître spirituel, lui conférant, pour la première fois dans l'histoire, le titre de dalaï-lama ("Océan de sagesse"). Les deux hommes décidèrent même qu'il serait le "troisième" dalaï-lama, chef d'une lignée qui aurait compté déjà deux enfants réincarnés ! Et c'est plus tard, en 1642, que le "Grand Cinquième" dalaï-lama ajoutera à sa fonction religieuse celle de chef temporel du Tibet.

Autant dire le caractère conjoncturel de cette institution. Le dalaï-lama n'est pas le "pape" du bouddhisme, pas même de cette faction minoritaire qu'est le bouddhisme tibétain. L'actuel détenteur du titre en est le premier convaincu, qui ne voit d'avenir que dans une séparation des fonctions spirituelle et politique. Pour lui, la théocratie tibétaine doit être remplacée par une démocratie en bonne et due forme, en exil provisoire. Une démocratie qu'il a contribué à forger depuis l'annexion chinoise. Il a créé des institutions - une assemblée élue, un premier ministre (Samdhong Rimpoche) -, dont il espère qu'elles seront capables d'assurer, au-delà de sa mort, le gouvernement politique de sa communauté.

Avec un humour souvent grinçant - son arme favorite face à la tragédie -, le dalaï-lama évoque parfois, pour sa succession, la désignation d'un bouddhiste "occidental", d'une "femme" ou l'hypothèse d'un "conclave" réunissant les plus hauts dignitaires tibétains pour désigner le nouveau dalaï-lama. C'est un scénario extravagant auquel personne ne croit, pas même l'actuel dalaï-lama. Cet homme, qui est tout sauf naïf, sait trop bien à quoi ressemblera, après sa mort, la réaction de son peuple, en Chine et en exil, et celle des autorités chinoises. Aucun ne voudra laisser à l'autre la maîtrise de la succession. La disparition du quatorzième dalaï-lama sera suivie de l'une des plus sévères empoignades ayant jamais opposé ces deux peuples voisins et ennemis.

Afin de faire pièce à la Chine, connue pour son interventionnisme cynique dans toutes les affaires religieuses, les Tibétains vont s'appuyer sur leur arme favorite : la tradition. Historiquement, la succession d'un grand maître se fait à travers la recherche d'un enfant "reconnu" - le tulkou - comme sa "réincarnation" à la suite de visions et consultations d'oracles, puis pris en main par des "régents", éduqué et intronisé à sa majorité. Cette tradition remonte au XIIe siècle, avant même l'institution du dalaï-lama. Le premier enfant ainsi reconnu comme "réincarnation" d'un maître fut le karmapa, mais celui-ci n'était que le chef de la lignée Kagiupa. C'est au XVIe siècle, que ce processus de succession fut retenu, pour le dalaï-lama, par la lignée Gelugpa gouvernant depuis le Tibet en son entier.

Les Tibétains ne renonceront donc pas à ce mode de désignation. Tenzin Gyatso n'a lui-même jamais écarté l'idée qu'il serait "réincarné" dans un enfant reconnu. Et tous les experts parient sur le fait qu'à sa mort, les Tibétains choisiront cette antique tradition pour préserver leur identité. "Ils n'iront pas chercher un moine péruvien ou une femme thaïlandaise", assure Frédéric Lenoir, auteur d'un remarquable essai Tibet, le moment de vérité (Plon, 236 p., 18,90 euros). N'en déplaise aux Chinois, et instruits par les leçons de l'expérience, les Tibétains iront chercher un enfant partout ailleurs qu'en Chine, en dehors du Tibet occupé - ce qui serait une première historique -, probablement dans la communauté en exil de l'Inde.

Quelle marge de manoeuvre restera-t-il alors aux Chinois ? Ceux-ci guignent avec impatience, on le devine, la succession d'un personnage aussi encombrant que Tenzin Gyatso qui, par son ascendant sur les Tibétains, par sa résistance non violente et par son rayonnement international, aura tant contribué à ternir l'image du régime. Pékin ne voudra laisser à personne d'autre que lui le soin de contrôler la désignation du quinzième dalaï-lama.

Si la "réincarnation" a lieu en Inde ou en Occident, le régime chinois devra "reconnaître" un autre personnage, dont il fera - comme pour le panchen-lama, haute fonction honorifique - un simple fantoche. On se souvient que, dès sa reconnaissance en 1995 au Tibet, le panchen-lama légitime, Gedhun Choekyi Nyima, avait été kidnappé, à l'âge de 3 ans, et fait prisonnier par la police chinoise, afin d'être " rééduqué". Depuis, le monde est sans nouvelles de lui. Des plaintes régulières s'élèvent, notamment des Nations unies, pour que la Chine libère "le plus jeune prisonnier politique du monde". En attendant, le panchen-lama "officiel", soi-disant retrouvé et désigné par les Chinois, à la suite de manipulations dont ils ont le secret, est la risée de tous les Tibétains.

Un scénario presque analogue s'était produit pour le dix-septième karmapa, autre sommité du bouddhisme. Une rivalité oppose encore Thayé Dorje, considéré comme un usurpateur par les trois quarts des bouddhistes tibétains, et le karmapa légitime, Orgyen Trinley Dorje, 23 ans, reconnu en 1992 comme réincarnation du seizième karmapa, intronisé et protégé par le dalaï-lama. Sa fuite du monastère Tsurphu au Tibet, pour échapper à la main de fer chinoise, avait ému le monde entier. Entre Noël 1999 et le premier jour de l'an 2000, le jeune homme avait traversé, à pied, les montagnes gelées de l'Himalaya, jusqu'à Dharamsala en Inde, capitale des Tibétains en exil.

Ce karmapa légitime jouit d'une forte cote dans les milieux tibétains. Et le dalaï-lama ne fait plus mystère du rôle qu'il sera appelé à jouer après sa mort. Il l'a presque intronisé. Non comme son successeur direct - un karmapa ne peut devenir dalaï-lama -, mais pour son autorité spirituelle et le gouvernement temporel de sa communauté.

Henri Tincq

11.8.08

L'Inde boude les Jeux de son grand rival

LE MONDE | 11.08.08 |

"Ne vous attendez pas à un miracle", a prévenu Suresh Kalmadi, le président du Comité olympique indien, avant même le début des Jeux de Pékin. Une médaille de bronze pour plus de 1 milliard d'habitants : le dernier palmarès olympique de l'Inde, aux Jeux d'Athènes, ne rend guère optimiste. Pour ceux de Pékin, l'équipe masculine de hockey sur gazon (discipline qui, jusque-là, a rapporté les huit seules médailles d'or que le pays ait gagnées aux JO), n'est pas parvenue à se qualifier. Autant dire que le titre olympique remporté par Abhinav Bindra au tir à la carabine à 10 m, lundi 11 août, est déjà un beau résultat.
Avec si peu d'espoir, les Jeux olympiques ne suscitent guère d'enthousiasme dans la population. Seule la chaîne de télévision publique indienne, Doodarshan, a accepté d'acheter les droits de retransmission pour 3 millions de dollars. Faute de spectateurs et donc de sponsors, elle ne s'attend pas non plus à un miracle. "Nous perdrons de l'argent", assure une des responsables de la chaîne.

Pourquoi l'Inde, géant démographique, est-elle absente des podiums olympiques ? Les journaux du pays avancent différentes explications. La culture indienne manquerait d'agressivité, ou encore son système de castes privilégierait le savoir avec, dans le haut de sa pyramide, les "brahmanes" - ou prêtres -, qui n'ont pas la réputation d'être d'excellents athlètes.

A BANGALORE, LES CAMPUS INFORMATIQUES ONT REMPLACE LES STADES

D'autres commentateurs estiment que même le sport, en Inde, est gangrené par la bureaucratie. Il n'y a qu'à se pencher sur les chiffres : 42 entraîneurs accompagneront les 56 athlètes à Pékin. Mais c'est davantage le manque d'infrastructures et de financements qui pose problème. "La moitié de nos écoles n'ont pas de terrain de sport, et c'est encore pire pour nos universités" déplore M. Kalmadi.

Le sport a été la victime du boom des nouvelles technologies. A Bangalore, les campus informatiques ont remplacé les stades. "Les infrastructures de la ville ont considérablement diminué ces dernières années", témoigne Vimal Kumar, ancien champion de badminton. Le cricket qui, au grand dam des Indiens, ne fait pas partie des disciplines olympiques, est accusé d'éclipser tous les autres sports. "L'argent dont nous avons besoin est aspiré par le cricket", explique Randhir Singh, le secrétaire général du Comité olympique indien. En Inde, le cricket se joue à chaque coin de rue. Une batte et une balle suffisent.

Pour un pays qui prétend rivaliser avec la Chine, la comparaison, au moins dans le domaine sportif, n'est pas flatteuse. Mais les commentateurs tentent de minimiser les dégâts. "La Chine aurait dépensé 1 milliard de dollars pour entraîner ses athlètes ces sept dernières années. Cet argent devrait plutôt être dépensé, au moins en Inde, dans la construction d'écoles et d'hôpitaux, ainsi que dans l'urbanisation", estime l'éditorialiste Kanika Datta dans le quotidien Business Standard, avant de conclure : "La Chine n'est pas la destination favorite des investisseurs étrangers, car elle figure parmi les cinq meilleurs aux Jeux olympiques."

Les Indiens auront au moins remarqué qu'il n'y a pas que des médailles aux Jeux olympiques de Pékin, il y a aussi des touristes. Pour compenser son absence des podiums, le ministère indien du tourisme va lancer une grande campagne de communication dans les rues de Pékin. Loin de la clameur des stades, les panneaux publicitaires afficheront ce redoutable slogan : "Incroyable Inde !"
Julien Bouissou
Article paru dans l'édition du 12.08.08.

16.6.08

Katmandou joue la carte chinoise pour tenir l'Inde à distance

Frédéric Bobin

Reportage
LE MONDE, article paru dans l'édition du 17 avril 2008
KATMANDOU ENVOYÉ SPÉCIAL


"La pression chinoise sur le Népal est énorme. Il risque d'y avoir des arrestations ces prochains jours dans les rangs de la communauté tibétaine de Katmandou." Le responsable tibétain qui exprime cette inquiétude préfère rester anonyme. La mesure de précaution en dit long sur l'étau répressif qui est en train de se resserrer sur la frange activiste des 20 000 Tibétains vivant au Népal, la plus forte communauté de la diaspora en dehors de Dharamsala (Inde).

Les clichés de policiers népalais matraquant brutalement des manifestants tibétains à Katmandou ont fait le tour du monde. Apparemment, Pékin a estimé que cela ne suffisait pas.

Lors d'une conférence de presse, le 2 avril, l'ambassadeur chinois à Katmandou a sommé le gouvernement népalais de museler les "activités antichinoises" sur son sol. Il a en particulier exigé que le bureau de représentation du dalaï-lama à Katmandou, officiellement fermé en 2005 (sous pression chinoise), cesse ses activités officieuses sous couvert d'une fondation caritative.

Ce type d'intervention n'a rien de nouveau. Cela fait des années que Pékin demande à Katmandou de refouler vers la Chine les réfugiés tibétains franchissant la frontière népalaise sur le chemin de leur exil vers Dharamsala. Le gouvernement népalais y réfléchit à deux fois avant de céder à cette injonction, les pressions internationales étant vives pour l'en dissuader. Mais la tentation est forte de succomber aux exigences de Pékin. Une des raisons de cette "disponibilité" tient dans un trait de caractère psychologique au Népal : "Il n'y a pas ici de sentiment antichinois", résume un ancien ministre des affaires étrangères.

Cette bienveillance de Katmandou à l'endroit de Pékin ne peut se comprendre que si on la replace dans le contexte plus large du triangle stratégique Inde-Népal-Chine. Les Népalais sont d'autant mieux disposés vis-à-vis des Chinois que leur relation est conflictuelle avec les Indiens. L'aigreur est vive en effet à l'égard de New Delhi qui a toujours considéré le Népal comme son arrière-cour.

ENJEU HYDROGRAPHIQUE

L'économie népalaise dépend pour l'essentiel d'importations arrivant d'Inde. Et les gouvernements indiens successifs n'ont cessé de s'ingérer dans les affaires népalaises, quitte à susciter des renversements de régime, afin de protéger leurs intérêts stratégiques. Parmi ceux-ci figurent en bonne place le souci de tenir à distance les Pakistanais, mais aussi de minimiser l'influence de la Chine qu'une guerre avait opposée à l'Inde en 1962 sur leur frontière himalayenne. L'autre gros enjeu est de nature hydrographique : près de 70 % des eaux du Gange proviennent d'affluents traversant le Népal, conduisant New Delhi à multiplier les projets de barrages dans des conditions qui exaspèrent les Népalais. "L'Inde traite les ressources de ses voisins comme s'il s'agissait des siennes", fulmine Dipal Gyawali, un ancien ministre de l'eau.

Dans un tel contexte, une bonne relation avec la Chine permet de contrebalancer la pression indienne. Et Pékin joue habilement en soutenant, à chaque fois, le régime népalais en place. "Ils soutiennent le pouvoir en place sans aucun a priori idéologique", explique Nishchal Pandey, un expert en politique étrangère.

Les rebelles maoïstes, qui furent dénoncés par la Chine à l'époque où celle-ci soutenait le roi, en ont fait l'amère expérience. Les Chinois ont livré des armes à la monarchie sans aucun état d'âme. Mais les maoïstes peuvent se rassurer : en cas de conquête du pouvoir, Pékin leur ouvrira grands ses bras. Au grand dam de l'Inde.

Frédéric Bobin
Article paru dans l'édition du 17.04.08.


Encadré :
Percée des maoïste à l'élection constituante

Le mouvement maoïste népalais a créé la surprise au Népal en arrivant largement en tête de l'élection constituante du 10 avril. Selon les résultats partiels publiés, mercredi 16 avril, par la Commission électorale, et alors que le dépouillement est achevé dans 89 % des circonscriptions attribuées au scrutin majoritaire, les candidats du Parti communiste népalais d'obédience maoïste (PCN-M) emportent 116 des 214 sièges déjà alloués, soit 54 %.

Les maoïstes, qui ont déposé les armes en 2006, arrivent aussi en tête dans le décompte des votes répartis, cette fois-ci, au scrutin proportionnel, avec 30,9 % des suffrages exprimés.

La future Assemblée constituante, qui doit abolir la monarchie, est composée de 601 membres. "Nous savions que nous bénéficions d'un grand soutien de la population mais nous n'avions pas imaginé une victoire de cette ampleur", a déclaré l'un des dirigeants du parti maoïste, Chandra Prakash Gajurel. - (Corresp.)

7.6.08

Benazir Bhutto aurait livré elle-même des secrets nucléaires à Pyongyang

LE MONDE | 02.06.08

Les Etats-Unis et la Corée du Nord sont proches de parvenir à un accord sur la liste des programmes nucléaires de Pyongyang, mais le point de litige reste l'activité d'enrichissement à laquelle se serait livré clandestinement le régime nord-coréen, à l'origine du déclenchement de la crise nucléaire en octobre 2002. Alors que les services de renseignement américains semblent beaucoup moins certains qu'ils ne l'étaient alors que ce programme ait jamais été opérationnel, l'affaire connaît un rebondissement inattendu en prenant un tour de roman d'espionnage dont le personnage principal serait Benazir Bhutto, l'ex-premier ministre du Pakistan, assassinée en décembre 2007.

Dans un livre récemment publié en Inde, Goodbye Shahzadi, Shyam Bhatia, un journaliste qui était proche de Mme Bhutto, écrit que celle-ci aurait personnellement apporté secrètement à Pyongyang des données sur l'enrichissement de l'uranium.

Au cours des entretiens qu'il a eus avec Mme Bhutto en 2003, celle-ci lui a raconté - à condition qu'il ne révèle rien de ses propos de son vivant - qu'en 1993, elle avait transporté sur elle jusqu'à Pyongyang des CD contenant ces données. "Mme Bhutto devait se rendre en Corée du Nord et il lui a été demandé par son entourage d'apporter secrètement ces données à Pyongyang. (...) Avant de quitter Islamabad, elle a acheté un manteau aux poches profondes", écrit Shyam Bhatia. Au retour, elle aurait rapporté de la même manière "des CD sur la fabrication des missiles nord-coréens".

Le Pakistan, inquiet des missiles indiens de longue portée, souhaitait moderniser son arsenal, poursuit Shyam Bhatia. Mais, surveillé par les services de renseignement indiens, russes et occidentaux, Islamabad ne pouvait se procurer facilement la technologie nécessaire. D'où l'idée du "troc" avec les Nord-Coréens, plus avancés en matière de missiles. Le Pakistan, pour sa part, pouvait procurer à Pyongyang les technologies d'enrichissement obtenues par A. Q. Khan, le "père" de la bombe pakistanaise, ainsi que des équipements.

En résidence surveillée à Islamabad, ce dernier a donné, le 30 mai, un entretien téléphonique à ABC News dans lequel il déclare avoir été le "bouc émissaire" de cette affaire. Dans ses mémoires, In the Line of Fire, publiées en 2006, le président Pervez Musharraf écrit que les équipements fournis à Pyongyang par A. Q. Khan étaient "technologiquement avancés" et qu'il a sévi dès qu'il a eu connaissance des activités secrètes de celui-ci.
Philippe Pons

30.5.08

Le plaidoyer d’une institutrice iconoclaste, en faveur de l’”aide chinoise”

Le Monde - 23.04.08

Nous sommes face à l'immense muraille enneigée du Kawakarpo (6 740 mètres), montagne sacrée pour les Tibétains, qui la vénèrent comme une déesse. Dans sa petite école qui surplombe la route de Lhassa, l'institutrice avoue sa perplexité : “Je ne comprends pas pourquoi il y a des gens qui se révoltent à Lhassa ou ailleurs. La Chine prend pourtant soin de ses minorités ethniques ! Le gouvernement aide au développement des régions tibétaines… Regardez !“ Elle montre un papier où figurent les noms de bénéficiaires de subventions. “Chaque mois, l'Etat alloue un pécule de 80 yuans - 8 euros - aux enfants des éleveurs et paysans pour leur éducation.” Deqin est un district d'une “préfecture tibétaine” de la province du Yunnan, qui s'adosse au Tibet proprement dit, c'est-à-dire, en termes administratifs chinois, la “Région autonome du Tibet”. Celle-ci, dont la frontière se situe à une centaine de kilomètres plus au nord-ouest, est désormais interdite aux étrangers : des barrages défendent aux non-Chinois de s'aventurer plus avant sur la route de montagne qui serpente en contrebas de l'école et où l'on entend gronder les moteurs des semi-remorques en partance vers le “pays des neiges”. Le discours de cette jeune Tibétaine de 29 ans, jeans et casquette de base-ball, n'est certes pas forcément représentatif du sentiment général des Tibétains à l'égard de la Chine : plutôt que de nous donner son nom tibétain, elle se présente sous le patronyme de Li, qui sonne chinois ; elle avoue ne pas écrire ni lire sa langue maternelle. Dans la petite salle de classe, seuls des caractères en chinois sont crayonnés sur le tableau noir. Les cours en tibétain ? Non, tout est enseigné en chinois. Les élèves ? Tous tibétains… On ne peut s'empêcher de lui demander si, en dépit du développement économique de cette région d'éleveurs et de paysans, tout cela ne préfigure pas le déclin de la culture tibétaine. “Non, la culture tibétaine n'est pas en danger”, soutient calmement Mme Li. Elle s'empresse d'ajouter : “D'ailleurs, quand les parents le souhaitent, ils peuvent toujours envoyer leurs enfants dans quelques écoles de district où l'on enseigne le tibétain, l'artisanat traditionnel et la médecine tibétaine. Et puis, poursuit-elle en souriant, ici nous n'aspirons qu'à la paix et à la tranquillité.” CORVÉES OBLIGATOIRES Ces propos, énoncés de la manière la plus candide qui soit et sans l'oeil inquisiteur d'un officiel, tranchent avec ceux que l'on a souvent l'habitude d'entendre dans la bouche de nombreux Tibétains, surtout ceux des habitants de la région autonome, plus hostiles aux Chinois et aussi plus réprimés par le régime. Mais ici, dans ce qui fut la province du Kham, les réalités sont déroutantes et peut-être le fruit d'une histoire complexe : au temps des dalaï-lamas, Lhassa avait bien du mal à contrôler cette région où une vingtaine de principautés rétives se montraient jalouses de leur indépendance. Contrairement au Tibet central, devenu “Région autonome” depuis 1965 et qui resta relativement peu affecté par la politique chinoise jusqu'à la période précédant le soulèvement de Lhassa (1959), les réformes agraires et le modèle de développement socialiste furent ici imposés dès l'arrivée des soldats de Mao (1950). Avec des fortunes diverses : les anciens serfs se félicitèrent parfois de la fin du système de corvées obligatoires qui les liait à leurs seigneurs dans le cadre d'un système féodal très hiérarchisé ; certains membres de l'aristocratie se réjouirent de la fin de l'autorité des fonctionnaires du gouvernement de Lhassa, qu'ils détestaient. Mais tout cela n'empêcha pas que, plus tard, ce soit dans ces mêmes régions que gronde la rébellion antichinoise des Khampas, qui devait culminer par la révolte de Lhassa et la fuite du dalaï-lama. La religion reste un sujet où notre jeune institutrice infléchit tout de même un discours bien dans la “ligne” du parti : “Le gouvernement nous dit que le dalaï-lama est un séparatiste et qu'il faut se méfier des activités de sa clique. Mais nous, les Tibétains, le vénérons. Il est notre chef spirituel. Peu nous importe qu'il soit aussi une personnalité politique !” C'est encore chez les moines, dans cette région restée paisible depuis les troubles qui ont émaillé une cinquantaine de villes et districts du “grand Tibet” depuis la mi-mars, que l'on retrouve ici une ferme attitude de “dissidence” affichée et un esprit de rébellion contre le pouvoir. Dans un village de montagne, tout près de Deqin, ville salle et laide, verrue urbaine bâtie en fond de vallée, un moine d'une trentaine d'années a ainsi commenté les troubles au Tibet : “Je ne suis pas très au courant de ce qui s'est passé à Lhassa et ailleurs car nous n'avons pas la télévision et ne lisons pas les journaux. Mais ce que je sais, c'est que le dalaï-lama ne demande pas l'indépendance et n'incite pas à la violence.” Sous-entendu : comme l'en accusent les autorités chinoises. Il a continué en disant fort peu goûter le souci des autorités qui, au sein de campagnes “d'éducation patriotique” dans les monastères, “nous incitent à aimer à la fois la religion et la patrie. Mais la religion, c'est quelque chose d'universel, la patrie, c'est autre chose !”, s'est-il écrié. En clair : le concept d'amour de la Chine est pour le moins étranger à ces moines reclus dans des monastères de haute altitude. Avant de prendre congé et de disparaître au détour du chemin dans un grand envol de robe rouge, il a fait part de ses craintes : “J'ai peur que les événements actuels ne dégénèrent en une violente confrontation entre Tibétains et Chinois han.”

5.5.08

Kafka en Kalmoukie

Le Monde - 25.04.2008

L'improbable voyageur qui pose les pieds sur le tarmac de l'aéroport d'Elista pourrait croire à une erreur de pilotage. Le petit avion a survolé la steppe de nombreuses minutes avant d'atterrir, sans qu'apparaisse l'ombre d'une présence humaine à l'horizon. L'unique piste est vaguement balisée et les employés de l'aérogare grelottent dans le bâtiment non chauffé. Il s'agit pourtant de l'aéroport international d'Elista, comme l'a voulu le président kalmouk, Kirsan Ilioumjinov, l'homme qui dirige cette petite république de la taille de la Belgique, coincée entre le bouillonnant Caucase et la ville de Volgograd, l'ex-Stalingrad.

Les ruines industrielles abondent sur la route qui mène à Elista, la capitale de cette république membre de la Fédération de Russie. "Plus une seule usine ne fonctionne en Kalmoukie depuis l'arrivée d'Ilioumjinov au pouvoir", enrage Pavel, un chauffeur de taxi d'une quarantaine d'années. "Regardez cet élévateur à grain, ce bâtiment, tout cela est mort depuis longtemps", ajoute-t-il en zigzaguant entre les nombreux nids-de-poule au volant de sa petite Lada toussotante.

A Elista, la rue Lénine offre un spectacle plus réjouissant et, surtout, étonnant : des petits kiosques en forme de pagode vendent de l'encens ou des portraits du dalaï-lama, tandis qu'un bouddha jaune trône au bout d'un parc. Sur la place principale, un kürde, le moulin à prière bouddhiste, a détrôné Lénine, que l'on a toutefois pris soin de déplacer quelques dizaines de mètres plus loin.

La Kalmoukie est une excentricité culturelle dans cette région du sud de la Russie : chassés du Turkestan par l'empereur chinois au XVIIe siècle, les pasteurs kalmouks sont d'origine et de langue mongoles et de confession bouddhiste. Après avoir erré vers l'ouest en traversant l'Asie centrale, ils ont pris pied sur les steppes de la basse Volga et s'y sont installés, y gagnant au passage leur nom : kalmyk signifie "ceux qui sont restés" en mongol. Annexés par la Russie tsariste, déportés par Staline en 1943, puis autorisés au retour treize ans plus tard, les Kalmouks constituent aujourd'hui la moitié des 300 000 habitants de leur république, l'autre étant d'origine russe.

Entre Lénine et le kürde se dresse l'horrible Maison blanche, du plus pur style soviétique, siège du pouvoir kalmouk et du jeune président Kirsan Ilioumjinov. Le président est un personnage singulier : élu en 1993 avec un programme de revitalisation de la culture kalmouke et la promesse de donner "un téléphone portable à chaque berger", cet homme d'affaires âgé de 45 ans est également président de la Fédération internationale des échecs, sa grande passion, depuis 1995. Président baroque, il prétend avoir été enlevé par des extraterrestres en 1997 et gouverner la Kalmoukie grâce à un champ extrasensoriel qui chapeauterait la république.

Dès son arrivée au pouvoir, Ilioumjinov - qui a décliné toutes les demandes d'interview - transforme la Kalmoukie en zone offshore, avec la bénédiction de Moscou. De nombreux oligarques de l'ère Eltsine vont utiliser Elista comme boîte postale pour leurs entreprises. Ils n'investissent pas le moindre kopeck, mais arrosent généreusement le clan Ilioumjinov pour pouvoir s'implanter. Cette manne constituerait l'essentiel de la richesse du président, qui l'utilise pour mettre en branle des projets pharaoniques.

"A l'époque soviétique, il y avait une quinzaine d'usines ; aujourd'hui : zéro !", confirme Grigori Goriaev, un ancien conseiller du président pour les questions culturelles, aujourd'hui farouchement opposé à "Kirsan". "Le budget kalmouk est maintenant constitué à plus de 90 % de subventions fédérales, contre 70 % en 1993." "Il a ruiné la Kalmoukie avec des projets insensés", renchérit Valeri Badmaev, rédacteur en chef de Kalmoukie soviétique, un journal qui, malgré son nom, est proche d'un parti de l'opposition russe conservatrice, le SPS. "Il voulait construire un cosmodrome, des studios de cinéma, un port sur la mer Caspienne... Jusqu'à maintenant, seule Chess City a vu le jour."

La "Ville des échecs" constitue le fleuron des grands projets de cet étrange personnage. Derrière les dernières barres d'immeubles soviétiques décrépis d'Elista, une guérite marque le début de ce quartier flambant neuf, parsemé de petites statues représentant les différentes pièces d'un échiquier. L'ensemble est formé de dizaines de maisons d'apparence luxueuse, dominées par le Palais des échecs. Un immeuble de verre et de béton abrite des salles de jeu, où une centaine de gamins pratiquent le sport favori du président : de 6 à 16 ans, les échecs figurent dans le programme scolaire.

Les rues de Chess City sont aussi désertes que la steppe, à quelques centaines de mètres de là. "Il y a quelques habitants, mais pas beaucoup encore, reconnaît l'un des gardiens du Palais des échecs. Certains propriétaires sont des businessmen qui sont plus souvent à Moscou qu'ici." L'une des résidences, gracieuseté du président kalmouk, appartenait au défunt champion du monde des échecs Bobby Fisher. "Il n'a jamais habité ici, rigole le gardien. De toute façon, ces maisons sont de mauvaise qualité, le sol est friable, on voit déjà des lézardes." La construction de Chess City, commandée par Kirsan Ilioumjinov à l'occasion de l'Olympiade mondiale des échecs de 1998, a été réalisée à toute vitesse.

"L'Olympiade a marqué le summum de la mégalomanie d'Ilioumjinov, explique Grigori Goriaev. 1998 avait été sacrée "Année de l'élevage", la seule ressource encore disponible en Kalmoukie. Mais, faute de fonds suffisants pour l'Olympiade, le gouvernement kalmouk, qui est le principal exportateur de viande de la république, a promis une prime aux éleveurs sur le kilo de viande. Résultat : le cheptel kalmouk est passé de 3 millions de têtes à 300 000 !"

Dans son bureau imposant, Anatoli Kozatchko, ministre et conseiller du président pour les questions d'élevage, trépigne de colère. "C'est faux, ceux qui disent de tels mensonges sont des ennemis du peuple !", s'emporte le ministre dans une belle envolée soviétique. "Pour 300 000 habitants, nous avons plus de 2 millions de moutons, c'est 7,5 moutons par habitant !", calcule le ministre en montrant d'innombrables photographies prises lors de la visite de Vladimir Poutine dans la république, en 2006. Cet ancien directeur de kolkhoze dirige le parti pro-Kremlin Russie unie en Kalmoukie.

A l'extérieur de la Maison blanche, difficile de trouver des partisans du président. Le salaire moyen est inférieur à 100 dollars par mois, les emplois sont rares. Dans les rues d'Elista, on croise peu d'hommes entre 20 et 40 ans : l'exode est important. "Selon les chiffres officiels, plus de 50 000 personnes ont quitté la Kalmoukie dans les sept dernières années, déplore le journaliste Valeri Badmaev. C'est plus de 15 % de la population !"

Mais ce président qui roule en Rolls-Royce - une autre de ses passions - ne goûte guère aux critiques dans sa république des steppes. Les journaux d'opposition ont été fermés ou subsistent malgré de nombreux obstacles administratifs. Quelques jours avant la fameuse Olympiade de 1998, Ioulia Ioudina, une jeune journaliste de Kalmoukie soviétique, était assassinée alors qu'elle menait une enquête sur de supposés détournements de fonds au sein de l'entourage d'Ilioumjinov. Les exécutants, des proches du président, ont été arrêtés, mais les commanditaires sont restés impunis. Grâce à l'acharnement de Valeri Badmaev, Kalmoukie soviétique subsiste, mais sa parution est irrégulière et la rédaction confinée à la chambre d'un hôtel miteux.

Kirsan Ilioumjinov a toujours eu le soutien de Vladimir Poutine. Depuis 2004, les dirigeants des républiques ne sont plus élus, mais nommés par le Kremlin. Le voilà donc libéré du suffrage populaire. Du dalaï-lama au colonel libyen Kadhafi, son carnet d'adresses international est étonnant. Très proche de Saddam Hussein, il était envoyé à Bagdad par Vladimir Poutine deux jours avant les premiers bombardements américains de 2003 pour tenter de convaincre le président irakien de lâcher du lest.

Après avoir passé la première décennie de sa présidence à parcourir le monde - au cours de l'année 1999, il n'a passé que dix-huit jours dans sa république -, Kirsan Ilioumjinov semble vouloir aujourd'hui redorer son image, en mettant l'emphase sur les aspects religieux et culturels du peuple kalmouk.

Le président, que l'on dit athée et qui ne parle pas kalmouk, a fait de 2008 l'Année de la langue kalmouke - à peine 5 % de la population la maîtrise correctement. Incapable de résister à un projet grandiose, Kirsan Ilioumjinov a également fait sortir de terre le plus grand temple bouddhiste d'Europe - 64 mètres de haut - pour 20 millions d'euros. Erigé au bout de la rue Lénine, le temple connaît une réelle activité, et les fidèles sont nombreux à venir prier ou consulter les moines qui défilent, toge orange et crâne rasé.

L'avenir de Kirsan Ilioumjinov semble sans nuages. Le maire d'Elista a bien tenté de devenir vizir à la place du vizir, mais Kirsan est soutenu par Moscou, et l'arrivée au Kremlin de Dmitri Medvedev ne devrait pas modifier considérablement les directions régionales. Le sort de la Kalmoukie est plus incertain : exsangue, frappée par un exode important, dépourvue de ressources, la petite république semble avoir bien peu d'atouts.

"Quinze ans de règne de Kirsan ont mis la Kalmoukie en faillite, explique Gregori Goriaev. Je ne sais pas comment ce peuple pourra survivre s'il reste quinze ans de plus."
Alexandre Billette, envoyé spécial

5.4.08

Les Allemands du Kazakhstan: retour dans la Urheimat ou "Patrie historique"

http://www.regard-est.com
Par Bakyt ALICHEVA-HIMY
Le 01/04/2008


Répondant à l’invitation de Catherine II à venir s’installer sur les rives de la Volga, quelques dizaines de milliers d’Allemands, devenus plus de deux millions un siècle plus tard, pénétrèrent en Asie centrale, sur le territoire de l’actuel Kazakhstan principalement. Aujourd’hui leurs descendants russifiés font la route en sens inverse, vers ce qu’ils appellent leur «patrie historique». Ces Allemands, qui ont conservé tant bien que mal certains aspects de germanité se sentent d’autant plus «allemands» que cette nationalité était mentionnée sur leur passeport soviétique. Aujourd’hui elle leur permet d’émigrer vers l’«eldorado» européen. Mais ces Allemands y sont en réalité surtout perçus comme des Russes d’origine allemande. Alors, vrais «Allemands» de retour ou seulement Russes d’origine allemande?




En 1762-63, les célèbres édits de Catherine II encouragèrent les étrangers à venir peupler les rives de la moyenne Volga, restées vierges depuis leur arrachement aux Tatars au XVIe siècle. Cette politique aboutit à créer deux types de peuplement dotés d’une forte identité germanique: une zone de peuplement dense, étendu et homogène, sur la Volga, dans la région de Saratov (les Allemands de la Volga – die Wolga-Deutschen), et une série de colonies isolées en Ukraine, en Volhynie, en Bessarabie, en Transcaucasie et aux environs de Saint-Pétersbourg.

L’expansion germanique au-delà de l’Oural débuta ensuite au XIXe siècle, et s’effectua en plusieurs vagues jusqu’en 1917. La première date des années 1860, lorsque les Allemands de Russie prirent, en quête de terre, le chemin de l’Asie centrale avec les serfs russes affranchis. Cette migration revêtit un caractère massif au cours des années 1870 suite aux réformes d’Alexandre II, destinées à harmoniser les statuts juridiques des populations de Russie. Elles visaient à faire de ces colons étrangers des citoyens russes à part entière, notamment en les astreignant aux lois sur la conscription de 1874. Dispensés jusqu’ici de l’obligation militaire d’après les termes mêmes du manifeste de Catherine II, la majorité des Allemands se soumit docilement aux réformes du tsar. Mais certains d’entre eux, les Mennonites[1] en particulier, décidèrent de chercher une «terre promise» ailleurs, les uns outre-océan, les autres en Asie centrale, où le service militaire contraire à leurs convictions religieuses n’était pas encore introduit. Au début du XXe siècle, ils étaient près de 100.000 dans la contrée sibérienne et le territoire des steppes.

L’implantation de colons venant des régions occidentales de l’Empire russe n’explique pas à elle seule le «feu d’artifice ethnique» du Kazakhstan. Les déportations massives de populations pendant la Seconde Guerre mondiale sont également à l’origine de la diversité démographique et culturelle de cet espace qui compte plus de cent vingt nationalités. De 1936 à 1945, des peuples entiers de l’Union soviétique, furent déportés de leurs républiques. Au Kazakhstan, une personne sur cinq était spetsposelenets (colon spécial). Parmi les peuples déportés et installés à demeure dans des «zones de peuplement spécial», principalement au Kazakhstan, les Allemands constituaient 40% du nombre total des déportés. Mobilisés dans ce qui fut appelé «l’armée du travail» – euphémisme stalinien qui ne désigne rien moins que le trop sinistre goulag, ils y fournirent ainsi une main-d’œuvre gratuite jusqu’au milieu des années 1950[2]. Dans les années 1980 la minorité germanique du Kazakhstan constituait le troisième groupe ethnique (976.000 personnes) après les Russes et les Kazakhs.

Envergure et contexte du départ vers l’Allemagne

Les flux migratoires, qui, pendant longtemps, ont alimenté le Kazakhstan, se sont inversés depuis les années 1980. Au cours de la décennie 1989-1999 la population non-titulaire du Kazakhstan s’est réduite d’environ 1,5 million de personnes sur une population totale de 15 millions d’habitants. La conjoncture politique était particulièrement favorable au départ massif des Allemands. Bonn, qui avait, durant les longues années de la guerre froide, invité Moscou, Varsovie et Bucarest à «rendre la liberté» à ses «parents de l’Est par le sang», atteignit son objectif avec le dégel du bloc communiste. Les départs des Allemands de l’URSS prirent une grande ampleur à compter de 1986 grâce à la nouvelle loi sur l’entrée et la sortie du pays, adoptée par M.Gorbatchev le 28 août 1986 et facilitant la réunification des familles. Puis, en accord avec la loi fédérale de révision des réglementations concernant les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, entrée en vigueur le 1er janvier 1993, l’Allemagne s’engagea à accueillir chaque année 225.000 immigrants d’Europe de l’Est, dont la majorité absolue est constituée d’Allemands de l’ex-URSS. Conformément à cette loi, ils peuvent revenir dans le pays de leurs ancêtres librement et sans obstacles jusqu’en 2011.

Depuis lors le torrent de l’émigration ne tarit pas. Fuyant l’instabilité économique et politico-sociale qui a saisi l’ensemble du territoire soviétique, mais fuyant également leur passé douloureux – les souvenirs de leur mémoire blessée n’ont jamais cessé d’être lancinants –, des milliers de familles souvent riches en enfants abandonnent ainsi chaque année leurs biens et leurs terres. C’est le formidable exode de l’après-guerre froide, le grand retour des déracinés. En effet, ces êtres «hybrides», «bicéphales» qui se nomment les Russlanddeutsche, avec leurs «tournures de phrase démodées», leurs «dents en or» et leur «flopée d’enfants» ont de la peine à s’intégrer et ne sont guère ressentis comme Allemands en Allemagne. Malvenus, oubliés, étrangers…

Inversion du courant

Dans le courant des années 1989-1995, on aurait pu croire que c’en était fini de l’histoire des Allemands au Kazakhstan (près de 700.000 départs). Aujourd’hui cependant ce mouvement de fuite éperdue se ralentit. La raison en est que, vu le nombre croissant de candidats au départ, et après avoir estimé les «lourdes charges» qu’ils représenteraient, le gouvernement fédéral fait tout pour les dissuader de venir en Allemagne.

Sa mesure la plus sévère fut prise en 1996, quand il décida d’instituer des tests linguistiques, épreuve que plus de 40% des candidats au grand retour ne parviennent pas à surmonter[3]. En insistant ainsi sur un point très sensible – la langue, l'Allemagne semble aujourd’hui avoir atteint son but. L’afflux a culminé en 1995 avec 217.898 arrivées, et quelque 103.000 immigrants allemands ont quitté l’ancien espace soviétique en 1998[4]. Selon les prévisions faites en 2003 par Andreas Rudiger Körting, ambassadeur d’Allemagne au Kazakhstan de l’époque, cinq ou six ans encore seront nécessaires pour que le processus d’immigration se tarisse de lui-même, d’une manière naturelle[5].

Il reste actuellement au Kazakhstan près de 200.000 Allemands qui préparent leurs bagages, mais ces derniers temps avec plus d’hésitations. Auparavant certains villages allemands du Kazakhstan étaient de véritables musées vivants de la langue et des coutumes, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au recensement de 1979, près de deux millions de citoyens soviétiques se déclarèrent de nationalité allemande, près de 70% d’entre eux reconnaissant l’allemand comme leur langue maternelle. La dispersion, ajoutée à leur long passé dans un monde linguistique différent, a favorisé l’acculturation vers le russe, si bien qu’en 1989, parmi deux millions d’Allemands, 48.7% seulement se déclaraient germanophones. La langue que les jeunes générations apprennent actuellement n’est pas un dialecte transmis par leurs parents mais le Hochdeutsch dispensé grâce à 9.000 cours à travers tout le Kazakhstan avec l’aide de la RFA[6] et avec la perspective d’un départ en Allemagne. Quant aux dialectes, ils sont en déclin à l’heure actuelle et ont atteint un point de non-retour. Ce déclin de l’une des diversités linguistiques du Kazakhstan multiculturel paraît inéluctable. Reste un triste constat: avec sa disparition, c’est tout un pan de la culture et de l’identité d’une population qui s’éteint.

Photo : Berthold Kemptner - Voir son site

[1] Les «assemblées» mennonites tiennent leur nom de Menno Simons (1496-1561), prêtre frison qui adhéra en 1526 à l’anabaptisme pacifique et qui devint l’un des chefs et le réformateur de ce courant religieux qui interdisait à ses fidèles le moindre service militaire, en Hollande et jusqu’en Allemagne. Au XVIIIe et principalement au XIXe siècle on observe une importante émigration mennonite vers la Russie et l’Amérique du Nord.
[2] Pour plus de détails sur la communauté germanique du Kazakhstan voir Bakyt Alicheva-Himy, Les Allemands des steppes. Histoire d’une minorité de l’Empire russe à la CEI, Berlin, Bruxelles, Bern: Peter Lang, 2005, 352 p.
[3] Wilfried Stölting: Staatliche Sprachenpolitik und politische Gegenwehr – der Fall des Sprachtests für Spätaussiedler, in: Migration und sprachliche Bildung, (hrsg. von Ingrid Gogolin, Ursula Neumann), Münster, Waxmann Verlag, 2005, S. 263-273.
[4] Demographie aktuell. Deutsche Minderheiten in Ostmittel- und Osteuropa, Aussiedler in Deutschland, n° 9, Berlin: Humboldt Universität, 1997, S. 10.
[5] Interview à la revue Kontinent, Obchtchestvenno-polititcheski ïjournal iz Kazakhstana, avril 2003.
[6] Wielfried Stölting: Selektion und Rücksprachung: die Deutschtests für Spätaussiedler, in: Sprachliche Integration von Aussiedlern im internationalen Vergleich, (hrsg. von Ulrich Reitemeier), n° 2/03, Juli 2003, p. 137-159.

1.4.08

Le gouvernement indien versera une aide financière aux familles pour les inciter à garder leurs bébés filles

LE MONDE | 06.03.08

Le gouvernement indien a annoncé, lundi 3 mars, qu'il versera 5 000 dollars aux mères qui donnent naissance à une fille, pour limiter le nombre d'infanticides et d'avortements sélectifs. Nommé "Déesse de la prospérité", le programme prévoit d'étaler le versement de la subvention sur dix-huit années. Quatre cents dollars seront versés dès la naissance, et 2 500 dollars à la majorité, à condition que la fille ait été scolarisée et ne soit pas encore mariée.

"Il s'agit d'encourager les familles à mieux traiter leurs filles, à les éduquer, à les considérer comme un capital plutôt que comme une charge", a expliqué la ministre pour le développement des femmes et des enfants, Renuka Chowdhury. Le gouvernement espère sauver 100 000 filles en 2009 grâce à ce programme.

D'après le dernier recensement, qui date de 2001, l'Inde compte 927 filles pour 1000 garçons. L'ONU estime que "60 millions de filles sont manquantes en Inde". Ce déséquilibre a déjà entraîné une hausse du nombre de mariages d'enfants et du trafic de femmes en provenance des régions pauvres de l'Inde et des pays voisins comme le Bangladesh et le Népal.

La préférence pour les garçons est une tradition solidement ancrée dans le sous-continent indien. Le fils, par qui se transmet l'héritage, est censé s'occuper de ses parents jusqu'à leur mort. C'est lui qui libère, selon les rites hindous, l'âme de leur corps en récitant une ultime prière devant le bûcher funéraire. Considérée comme "celle qui part", la femme part vivre dans la famille de son époux en échange d'une dot, ce qui amène certains parents à ouvrir des comptes-épargne dès la naissance de leur fille.

Le gouvernement va lancer, à l'occasion de la Journée internationale de la femme, le 8 mars, une campagne d'affichage pour changer ces attitudes. "Les filles prennent généralement mieux soin de leurs parents âgés que les garçons", pourra-t-on lire sur certaines affiches.

Depuis 1994, les médecins ne sont pas autorisés à dévoiler le sexe des foetus. Malgré cette interdiction, la pratique de l'avortement sélectif est répandue, et seul un médecin, en quatorze ans, a été condamné. Le phénomène s'est amplifié depuis l'apparition de machines à ultrasons à bas prix. Les ventes de matériel de diagnostic prénatal fabriqué par l'américain General Electric sont ainsi passées, dans le pays, de 30 millions de dollars, en 1995, à 210 millions de dollars en 2006. Dans un village sans eau, ni électricité, un scanner coûte 8 dollars.

Dans un premier temps, le programme lancé par le gouvernement sera destiné aux familles les plus défavorisées. Certains experts regrettent que les familles urbaines et aisées soient écartées du programme. "Le problème de l'avortement sélectif concerne avant tout les familles qui vivent au-dessus du seuil de pauvreté", estime George Sabu, un militant qui lutte contre la pratique de l'avortement sélectif. Depuis peu, des techniques de fertilisation in vitro, illégales et coûteuses, sont mêmes disponibles dans les cliniques des grandes métropoles. Comme en témoigne Puneet Bedi, un obstétricien basé à New Delhi : "Des couples aisés sont prêts à vendre leur maison pour avoir un garçon plutôt qu'une fille".
Julien Bouissou

26.3.08

Automobile : Avec Land Rover et Jaguar, Tata devient un groupe mondial

Un an après s'être emparé du fleuron sidérurgique britannique Corus, le groupe indien Tata devient propriétaire de Land Rover et Jaguar. Tata a annoncé, mercredi 28 mars, le rachat des deux marques de luxe britanniques pour 2,3 milliards de dollars (1,47 milliard d'euros). L'opération doit être finalisée à la fin du second semestre.

Grâce à cette acquisition, le groupe indien est en passe de devenir un constructeur automobile d'envergure mondiale, huit ans seulement après avoir assemblé sa première voiture. "Tata Motors veut devenir un groupe international, ce qui veut dire qu'il a besoin d'avoir accès aux dernières technologies", indiquait récemment Ratan Tata, le président du groupe Tata, au magazine britannique Autocar Magazine. De fait, l'accord signé mercredi prévoit le maintien avec Tata des coopérations qui existaient avec Ford.

Avec un budget annuel de 600 millions d'euros consacré à la recherche et développement, soit le triple de celui de Tata Motors, Land Rover et Jaguar disposent de technologies cruciales pour le développement du groupe indien sur les marchés occidentaux. Ratan Tata n'a jamais caché qu'il espérait lancer en Europe dans quelques années la Nano, la voiture la moins chère du monde.

"En rachetant ces marques et ce savoir-faire, Tata comble dix à quinze ans de retard", estime Amit Kasat, analyste chez Motilal Oswal, basé à Bombay. Tata Motors va emprunter 3milliards de dollars pour financer l'acquisition et le développement des deux marques britanniques. Il peut compter sur le soutien de l'empire Tata, qui a réalisé un chiffre d'affaires de 28 milliards de dollars lors de son dernier exercice fiscal.

DES LOGIQUES DIFFÉRENTES


"Tata Motors n'est pas tant intéressé par les marques que par la taille critique indispensable à son développement à l'international. Pour survivre, un constructeur automobile doit être présent sur tous les segments", note Dilip Chenoy, directeur général de l'association des constructeurs automobiles indiens. Tata Motors est surtout présent en Inde, tandis que Land Rover et Jaguar sont bien implantés sur les marchés développés. Toutefois, le constructeur indien ne peut guère compter sur les synergies du nouvel ensemble. La voiture la plus économique commercialisée par Land Rover se vend quinze fois le prix d'une Nano. De la voiture la moins chère du monde à la voiture de luxe, les circuits de distribution, la conception et le marketing obéissent à des logiques différentes. Prudent, Ratan Tata précise qu'il conservera l'autonomie de Land Rover et Jaguar : "Ce sont des marques britanniques et elles devront rester britanniques." D'après les analystes, Land Rover a dégagé un profit de 1 milliard de dollars en 2007, tandis que Jaguar a affiché des pertes de 500 millions de dollars. La marque vend aujourd'hui l'essentiel de sa production aux Etats-Unis et en Europe. Pour redresser la barre, Tata mise sur sa connaissance des pays émergents, qui représentent un potentiel de développement gigantesque pour les marques de luxe. "Il n'est pas impossible que l'Inde serve de plate-forme de production", s'avance même Abdul Majeed, en charge du secteur automobile au cabinet de conseil Price Waterhouse, à Madras.

Les finitions, qui sont, sur ce segment de marché, fondamentales mais coûteuses, pourraient être délocalisées en Inde. Toutefois, dans l'immédiat, les usines britanniques de Land Rover comme de Jaguar sont en surcapacité. La production ne devrait donc pas faire l'objet de délocalisations.

D'ailleurs, en novembre 2007, Tata s'est engagé devant les syndicats britanniques à ne fermer aucune usine, et à ne supprimer aucun emploi, au moins pendant cinq ans. Mais "si l'Inde est capable, dans quelques années, d'assembler des voitures de luxe à moindre coût, elle pourrait bien sauver le fleuron automobile de son ancien pays colonisateur", espère Dilip Chenoy.


Julien Bouissou

En Inde, la pollution des eaux fait des ravages chez le gavial

En l'espace de trois mois, 110 gavials, une espèce de crocodiles apparue il y a 200 millions d'années et considérée comme étant en danger critique d'extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), ont été retrouvés morts en Inde, victimes de la pollution des fleuves. Il ne resterait plus qu'un millier d'individus dans le monde, dont une majorité dans le sous-continent indien.
Les cadavres ont été découverts sur une portion de 40 km de la rivière Chambal, dans le nord du pays. Fin janvier, quatre experts internationaux ont été dépêchés sur place pour tenter d'élucider les causes du phénomène. "Nous avons mené une sorte d'enquête policière", témoigne le vétérinaire français Samuel Martin, directeur de la Ferme aux crocodiles, située dans la Drôme, qui a participé aux recherches.

Celles-ci ont commencé par une collecte d'indices. Les tissus et les organes des animaux morts ont été analysés. Ce sont les reins qui ont livré la clé de l'énigme. "Ils étaient blancs alors qu'ils sont rouges dans des organismes sains, explique Samuel Martin. Ils n'ont pas pu filtrer l'acide urique présent dans le sang, qui s'est alors déposé sur les organes vitaux."

Cela aurait provoqué des arrêts cardiaques. Les poissons dont se nourrissent les gavials, empoisonnés par des produits toxiques, seraient responsables de cette mortalité. L'hypothèse d'une infection virale a été écartée.

Reste à élucider une autre énigme : pourquoi les gavials sont-ils les seuls à avoir succombé ? Les dauphins et les tortues carnivores ont été épargnés. Seuls des crocodiles âgés de vingt-cinq à trente ans sont morts. J.K. Jatav, du service vétérinaire de la région du Madya Pradesh, avance une hypothèse : "Les gavials sont les seuls à se nourrir exclusivement de poissons, et ils peuvent difficilement remonter les cours d'eau en cas de pollution, contrairement aux dauphins."

Le métabolisme des gavials a aussi pu jouer un rôle dans leur empoisonnement : "Les basses températures hivernales ont dû ralentir l'élimination par l'organisme des substances toxiques", estime Samuel Martin.


DÉCHETS INDUSTRIELS


Les substances toxiques prélevées sur les cadavres n'ont pas encore été identifiées. Seule certitude : c'est la pollution du fleuve Yamuna qui est responsable de la mort des gavials. Usines chimiques, papeteries et distilleries sont nombreuses à déverser leurs déchets, non traités, dans ce fleuve qui se trouve aujourd'hui au bord de l'asphyxie.

Lors de la mousson, entre juillet et septembre, ses eaux remontent dans la rivière Chambal et intoxiquent les crocodiles. Après une période d'"incubation" de quatre à six mois, ceux-ci succombent. Et, comme le précise Ravi Singh, directeur général de la branche indienne du Fonds mondial pour la nature (WWF), "il n'est pas possible de capturer les gavials pour les protéger des eaux polluées, car ils sont nombreux à mourir en captivité".

Julien Bouissou
Article paru dans l'édition du 26.03.08.

Adieu, Tchang Kaï-chek

LE MONDE | 23.03.08 |

La dame en uniforme est troublée. Elle cherche ses mots devant les touristes. "Je suis guide bénévole ici, merci de venir voir le mémorial de... attendez, excusez-moi, je ne sais plus exactement comment on doit dire..." Elle rougit, sourit, avant de se reprendre : "Avant, je ne savais pas que Tchang Kaï-chek était un assassin, mais maintenant que je sais qu'il a tué entre 18 000 et 28 000 personnes, je suis très heureuse que ce lieu ait été rebaptisé, et que l'on y fasse honneur aux martyrs de la démocratie..."

Une campagne de "détchangkaïchekisation" est en cours à Taïwan. Longtemps vénéré, le généralissime, ancien chef du Parti nationaliste (Kouomintang), chassé de Chine continentale par les forces communistes en 1949, et arrivé avec 2 millions de soldats affamés sur l'île, qu'il a dirigée d'une main de fer jusqu'à sa mort en 1975, serait en passe de devenir un vulgaire "tueur", un "assassin", dans le langage politiquement correct des jusqu'au-boutistes.

Du coup, ce mémorial, construit spécifiquement pour lui rendre hommage, avec 89 marches par terrasse parce que Tchang est mort à 89 ans, a été rebaptisé en décembre "Hall mémorial national" pour la démocratie de Taïwan... Première conséquence pratique : les touristes chinois ne mettent plus les pieds à l'intérieur. "Il semblerait qu'ils aient des consignes, c'est politique...", affirme, en baissant le ton, une administratrice du lieu.

Avec son double toit en tuiles bleu vif, ses jardins sculptés et ses murs façon Cité interdite, le Mémorial est, à égalité avec le Musée national du palais, le bâtiment le plus imposant et le plus reconnaissable de Taïpeh. Sur l'immense esplanade dallée, rebaptisée place de la Liberté, l'ambiance n'a pas changé : sessions de tai-chi, vols de cerfs-volants, groupes bien tassés de Chinois à casquettes identiques... Il arrive même que des soldats s'y exercent à la marche au pas. A l'intérieur, en revanche, le contraste est frappant.

Avant, seuls les claquements de bottes de la relève de la garde, résonnant sur le marbre, venaient, à heures fixes, troubler le silence intimidant de l'endroit. Il en émanait une impression de grandeur et de majesté - ce qu'il est désormais convenu d'appeler la mégalomanie du dictateur. Jusqu'aux récentes transformations, le colossal Tchang Kaï-chek en bronze, souriant derrière sa moustache, les mains sur les genoux écartés à la manière des empereurs, le regard porté plein ouest vers sa Chine natale, emplissait l'espace de son autorité.

La statue de 600 tonnes n'a pas bougé ; il aurait fallu la couper en morceaux pour la transporter... Mais ont fait irruption des panneaux couverts de photos historiques, d'immenses bannières montrant les manifestations des années 1980 et 1990 dans Taïpeh réclamant la démocratie, ainsi que des dizaines de cerfs-volants, "symboles de liberté". Il y a aussi un canoë typique de l'île Verte, située au sud-est de Taïwan. Car cette île, qui développe aujourd'hui ses activités de loisirs (sources chaudes d'eau de mer et plongée sous-marine avec les requins), a un lourd passif. C'est là que le Kouomintang envoyait les prisonniers politiques taïwanais pendant les sinistres années de "terreur blanche".

De fait, la relation de défiance, voire de haine, entre les Taïwanais et le Kouomintang remonte au massacre appelé aujourd'hui le "2.2.8" (pour le 28 février 1947) au cours duquel une altercation entre une vielle femme et un soldat du Kouomintang a dégénéré en une émeute générale. Plusieurs milliers de corps ont été retrouvés... "En 1947, Tchang Kaï-chek n'était même pas encore arrivé sur place", remarquent les uns. "Il est prouvé que c'est de lui que sont venus les ordres de répression sanglante", rétorquent les autres. Quoi qu'il en soit, la cohabitation à venir entre les Taïwanais et le Kouomintang "envahisseur" était bien mal amorcée...

D'autant que Tchang Kaï-chek a pendant longtemps traité Taïwan comme une simple base arrière provisoire, en attendant la reconquête du Continent. Toute opposition des Taïwanais au pouvoir absolu du Kouomintang de Tchang Kaï-chek fut systématiquement réprimée, la presse totalement contrôlée.

De tous les lieux débaptisés, le plus visible est l'aéroport international Tchang Kaï-chek, devenu l'aéroport de Taoyuan, du nom de la localité. "Pékin va adorer. On dirait à présent que c'est l'aéroport d'une ville chinoise parmi d'autres", commente, sceptique, un journaliste taïwanais.

Le professeur Wu Zhanliang, chef du département d'histoire à l'université nationale de Taïwan (NTU) a été le premier à tirer la sonnette d'alarme à propos de cette nouvelle approche de l'histoire récente de l'île. Dans un article publié il y a cinq ans dans le China Times, il a dénoncé les importants changements intervenus dans les manuels scolaires. "Un vrai débat s'est ensuite engagé. C'est devenu une question nationale, explique-t-il. C'est trahir notre discipline de laisser une version biaisée de l'histoire entrer dans les manuels scolaires." Selon le professeur Wu Zhanliang, ce mouvement répond à un besoin très profond de libération post-répression.

Récemment, le gouvernement a également décidé de suspendre la garde militaire qui protégeait et honorait les deux mausolées abritant les cercueils des Chiang, situés en pleine campagne, loin au sud de Taïpeh. Ces deux endroits sont devenus introuvables... Si sur la route de nombreux panneaux signalent "un spectacle très divertissant d'animaux", rien n'indique ni le mausolée de Tchang Kaï-chek ni la maison qui abrite le tombeau de Tchang Ching-Kuo, le fils.

Ce dernier, qui fut aussi président (1977-1988), a également largement bafoué les droits de l'homme dans un premier temps, est finalement resté le président le plus populaire des Taïwanais pour sa fin de mandat : levée de la loi martiale, élargissement des élections, et miracle économique.

Les dépouilles mortelles des deux hommes ne sont toujours pas enterrées. Car Tchang Kaï-chek, qui a toujours souhaité reconquérir la Chine continentale, aurait voulu être enterré sur le Continent, mais seulement une fois la réunification opérée... Cette perspective n'ayant fait que s'éloigner, un enterrement à Taïwan a été envisagé. Mais des divisions familiales ont interrompu le processus. Les esprits superstitieux, eux, voient, dans les nombreux décès qui ont frappé la descendance masculine de Tchang, le signe d'une malédiction liée à ces corps laissés à la surface de la terre, ces âmes errantes...

Bizarrement, devant la grille de la résidence où gît le corps de Tchang Ching-Kuo, le fils, un panneau indique que l'endroit, officiellement fermé par le gouvernement, est fermé au public "pour travaux de décoration". Que faut-il comprendre ? "Tout cela doit se lire au niveau des enjeux symboliques. Cela pourrait être une façon codée de suspendre pour un temps la polémique", analyse l'anthropologue française spécialiste de Taïwan au CNRS, Fiorella Allio. Elle estime que ces initiatives s'inscrivent dans un mouvement profond et continu : "Un travail de mémoire est en cours, et les habitants de Taïwan se réapproprient leur histoire."

Malgré le vent hivernal, quelques promeneurs déambulent dans le cimetière de statues du généralissime, adjacent au mausolée de Tchang Kaï-chek. On le voit à cheval, debout, assis, en buste et en pied, jeune et vieillard... Les statues viennent des quatre coins de Taïwan, des bureaux de poste aux cours de récréation. L'accès au mausolée lui-même est désormais fermé par des barrières en fil de fer barbelé, dignes d'une zone de combat. Pour isoler exactement quoi de qui, dans une région aussi paisible ? La question reste ouverte. Les vendeurs de tickets du mini-musée et les policiers du coin ne risquent aucune explication ; mais à demi-mot on comprend qu'il y encore quelques Taïwanais très en colère contre le généralissime...

Pour la radicale Joanna Lei, ancienne députée, les récents épisodes de ce mouvement anti-Tchang sont du pur opportunisme électoral de la part du président Chen Shui-bian (DPP), au pouvoir depuis 2000. Les élections législatives ont eu lieu en janvier, l'élection présidentielle, ce samedi 22 mars. "Après huit ans au pouvoir, le DPP n'a rien à dire sur le présent, encore moins sur l'avenir. Alors il tente de faire diversion en s'acharnant sur le passé." Le chercheur français Jean-Pierre Cabestan n'est pas loin d'acquiescer : "Des statues de Tchang Kaï-chek, on en jetait déjà à la pelle dans les années 1990. Moi-même j'en ai ramassé une dans la rue. Le Kouomintang a de longue date fait son mea culpa... Que le président relance tout cela maintenant, après huit ans aux commandes, c'est peu crédible..."

En 1996 déjà, soit quatre ans avant l'arrivée au pouvoir de l'actuel président taïwanais indépendantiste, un grand parc de la capitale avait été rebaptisé le parc "228", en hommage aux victimes du massacre de 1947. Plusieurs monuments avaient été érigés et une commission d'indemnisation des familles des victimes avait été mise en place.

Au DPP, qui demande d'"arrêter de rendre hommage à un tyran et un assassin", le Kouomintang répond : "Et si Tchang Kaï-chek n'avait pas défendu Taïwan contre la révolution communiste, où en serait-on aujourd'hui de la démocratie taïwanaise ?" Cette querelle d'anciens n'intéresse ni la "strawberry generation" ni la "peach generation", la jeunesse ainsi surnommée pour son insouciance et sa fragilité. Pour elle, la démocratie est un acquis, Tchang Kaï-chek est mort, et enterré ; ou presque.

Florence de Changy

Chine et Tibet, une si longue histoire

22.03.08 Le Monde

Le Tibet est agité de troubles depuis une semaine. Quel est le fondement historique de cette prétention chinoise sur le Tibet ?
Les sources chinoises ne s'accordent pas sur la date à laquelle, selon elles, le Tibet serait devenu une partie intégrante de la Chine. Disons brièvement qu'elles remontent soit à la dynastie mongole des Yuan (1277-1367), soit à celle mandchoue des Qing (1644-1911). Sous les Yuan, une relation très particulière avait été scellée entre des religieux tibétains et Kubilaï Khan, qui allait régner sur l'Empire mongol dans lequel la Chine et le Tibet étaient intégrés au même titre.

Il s'agissait d'une relation politico-religieuse entre un maître spirituel et un protecteur laïc dans laquelle le maître donnait enseignements et initiations, et le laïc assurait sa protection et faisait des dons. Les différents protagonistes jouèrent sur l'ambiguïté de cette relation qui se poursuivit, mais de manière beaucoup moins forte, avec certains empereurs de la dynastie chinoise des Ming (1368-1644). Ceux-ci ne considéraient d'ailleurs nullement le Tibet comme une partie intégrante de leur territoire puisque celui qui fonda cette dynastie envoya lors de son avènement une lettre au Tibet, comme il l'avait fait pour les autres pays.

Sous la dynastie mandchoue des Qing les relations entre le Tibet et la Chine connurent un changement. Cette relation de maître spirituel à protecteur laïc perdura, mais n'était pas comprise de la même manière par chaque partie. Pour les Tibétains, elle était purement religieuse, alors que les empereurs mandchous, bien que bouddhistes, l'utilisaient afin de se concilier les Tibétains et les Mongols. Cette relation est présentée actuellement comme une relation de subordination par les Chinois et est utilisée pour revendiquer le Tibet. Suite à de nombreux troubles, le pouvoir impérial intervint dans les affaires tibétaines et à partir de 1720, des administrateurs chinois et une garnison furent installés au Tibet.

Comment cet héritage a-t-il pesé au XXe siècle ?
Au début du XXe siècle, le Tibet devint le centre d'un enjeu géopolitique, notamment dans le cadre du "grand jeu" qui opposait en Asie centrale l'Angleterre à la Russie. Les Britanniques voulaient ouvrir des voies commerciales au Tibet. Ne recevant aucune réponse du gouvernement tibétain, en 1904, ils pénétrèrent au Tibet et parvinrent à Lhassa. Le treizième dalaï-lama s'enfuit en Mongolie puis en Chine. En 1910, peu après son retour au Tibet, la dynastie Qing chercha à prendre véritablement le contrôle du Tibet et envoya une armée. Le dalaï-lama trouva refuge en Inde.

L'effondrement de la dynastie Qing en 1911 lui permit de revenir au Tibet et de proclamer l'indépendance de son pays. En 1949, Mao proclama la République populaire de Chine. Il affirma la souveraineté de la Chine sur le Tibet et eut les moyens militaires de l'imposer. En, 1965, la "Région autonome du Tibet" fut fondée et les régions traditionnelles du Tibet - Kham et Amdo - furent définitivement intégrées dans les provinces chinoises du Qinghaï, Gansu, Yunnan et Sichuan.

Pour justifier l'ancienneté de leurs liens avec le Tibet, les Chinois évoquent aussi souvent l'alliance entre un monarque tibétain et une princesse chinoise.
Il est vrai que Songtsen Gampo, le premier grand roi tibétain, qui régna dans la première moitié du VIIe siècle, épousa une princessse chinoise qu'il avait obtenue sous la menace militaire. Cette princesse, une fervente bouddhiste, fit construire un temple à Lhassa et apporta de Chine une statue de Bouddha que les fidèles continuent d'honorer de nos jours dans le grand temple de Lhassa.

Les Chinois exploitent cet épisode pour faire remonter leur influence à une date ancienne alors que le Tibet était à cette époque une puissance considérable très crainte par la Chine. En moins d'un siècle, l'empire tibétain s'était alors taillé un territoire gigantesque allant du nord de l'Asie centrale à la Chine, dont la capitale Xian est même conquise. C'est à ce moment que le bouddhisme est introduit et deviendra religion d'Etat au VIIIe siècle. C'est une période de grand essor culturel et intellectuel que les Tibétains appellent la "première diffusion du bouddhisme".

Le Tibet était-il une théocratie ?
Le dalaï-lama est considéré comme l'émanation de la divinité protectrice du Tibet, le bodhisattva de la compassion Avalokiteshvara. Le nom de dalaï-lama apparaît au XVIe siècle à la suite de la rencontre en 1578 entre un chef mongol et le troisième maître d'une lignée de religieux éminents. Mais ce n'est qu'en 1642 que le cinquième dalaï-lama reçoit, des mains de Gushri Khan, chef des Mongols Qoshot, dont il est le maître religieux, la souveraineté sur le pays.

Le Parti communiste chinois prétend avoir "libéré" le Tibet de la noblesse esclavagiste. Existait-il un "esclavage" au Tibet avant 1949 ?

Le mot "esclave" est parfaitement impropre. Très schématiquement, on peut dire que le Tibet était une société à strates, très hiérarchisée, dans laquelle existait une séparation nette entre religieux et laïcs. Les laïcs étaient divisés en trois strates : la noblesse, le peuple, la strate inférieure (bouchers, pêcheurs...). Trois groupes seulement pouvaient être propriétaires : l'Etat, le clergé et les nobles. Le terme de "serfs", appliqué aux paysans, est contesté par certains tibétologues, qui préfèrent celui de "gens du commun" ou "sujets".

En fait, les paysans, la grande majorité du peuple, étaient héréditairement liés à la terre et devaient des taxes qui étaient versées en argent, en nature, mais la plupart étaient sous forme de travail, essentiellement le travail de la terre. En dépit de cette structure qui peut paraître rigide, il y avait en fait une grande flexibilité. Ces paysans avaient des devoirs mais jouissaient aussi de droits. Les seigneurs n'avaient aucunement pouvoir de vie et de mort sur eux. Il ne s'agissait pas du tout d'un système idéal, mais il n'avait rien à voir avec de l'esclavage.

Pékin invoque souvent les bienfaits économiques de sa présence. Qu'en est-il ?
S'il est vrai que de nombreux changements ont commencé avec l'arrivée des communistes, il est tout aussi vrai que même sans eux, le Tibet se serait modernisé. Un économiste anglais, A.M. Fischer, a montré combien la croissance, au Tibet, est génératrice d'exclusion, une grande part de la population, principalement les Tibétains, n'ayant pas les moyens de participer à cette croissance. Depuis une cinquantaine d'années, la politique de financement du Tibet par les autorités centrales est motivée par des stratégies militaires et place le Tibet sous la totale dépendance de ces subventions.

Les compagnies de construction viennent généralement d'autres régions de Chine. De plus, les ouvriers sont essentiellement des travailleurs chinois, souvent meilleurs du fait de leur formation. La construction du train reliant les grandes villes de Chine à Lhassa a facilité la venue de nombreux migrants chinois. Par ailleurs, la nécessité de devoir parler couramment le mandarin pour trouver un travail ne permet pas aux Tibétains d'entrer en compétition avec les Chinois sur le marché du travail. Les bénéficiaires de ce boom économique sont les migrants Hans et quelques privilégiés tibétains, ce qui explique l'énorme frustration que ressentent les Tibétains.

Peut-on vraiment parler de "génocide culturel" au Tibet, selon la formule du dalaï-lama ?
Je n'aime pas trop ce terme. Mais il est vrai que si la situation ne change pas, on s'achemine vers la disparition de la civilisation tibétaine. La langue est en danger : dans la Région autonome, l'enseignement est en chinois à partir du collège et le tibétain n'est pas utilisé dans l'administration. Il est vrai que la situation est meilleure en dehors de la Région autonome, car il existe des collèges et des lycées où le tibétain est la langue d'enseignement.

Une autre frustration vient des restrictions sur les questions religieuses. Certes, de nombreux monastères ont été reconstruits. Des activités religieuses s'y déroulent. Mais, depuis 1995, la situation s'est durcie. Les photos du dalaï-lama sont interdites aussi bien en public qu'en privé ; les fonctionnaires d'Etat n'ont pas le droit de pratiquer ; il y a des cours d'éducation patriotique dans les monastères ; il faut remplir certaines conditions pour entrer au monastère.

Pourquoi la Chine est-elle aussi intraitable sur le Tibet. Au fond, quel est l'enjeu pour elle ?
Outre une revendication idéologique qui s'inscrit dans l'histoire du nationalisme chinois, c'est certainement la position géostratégique du Tibet qui explique l'attitude de la Chine. On ne peut oublier l'immense superficie de ce pays. Le Grand Tibet, c'est-à-dire le Tibet historique, représente un quart de la Chine.

Si l'on ajoute à cela que dix des plus grands fleuves de l'Asie y prennent leur source et que les richesses minières y sont abondantes, on peut comprendre la position si intraitable des gouvernants chinois. A leurs yeux, perdre le Tibet porterait en germe la désagrégation de leur empire multiethnique. Après le Tibet, le Turkestan oriental (Xinjiang), qui connaît lui aussi des troubles endémiques, pourrait se manifester plus violemment. Si vous enlevez à la Chine le Tibet, le Xinjiang et la Mongolie intérieure, il ne lui reste plus qu'un espace considérablement réduit.

Propos recueillis par Frédéric Bobin

19.2.08

Élections 2008 : Le MQM en position d’arbitre

Bassirat.net, Avec Reuters et Dawn

mardi 19 février 2008
Le Muttahida Qaumi Movement (MQM), parti représentant les mohajirs, musulmans originaires d’Inde qui ont choisi le Pakistan au moment de la Partition, en 1947, se maintient ses positions à l’assemblée nationale et dans son fief de Karachi. Jusqu’alors allié du parti pro-présidentiel (PML-Q), le MQM s’est dit prêt à revoir son système d’alliance.

Selon un décompte partiel, le MQM sera représenté par 19 députés à l’assemblée nationale. Avec 38 députés qui siègeront à l’assemblée de la province du Sindh, il arrive en deuxième position, devancé par le parti rival, le parti du peuple pakistanais (PPP) de feu Benazir Bhutto, crédité de 64 représentants. Peu ou prou, le MQM maintient ses positions par rapport au scrutin de 2002. En revanche, la défaite du PML-Q, aussi bien lors du scrutin national que lors des scrutins provinciaux, empêche le maintien de l’alliance qui avait été conclue en 2002.

Fort de ce constat, le leader du MQM, Altaf Hussain, est prêt à s’allier avec le PPP. « Nous allons proposer une coalition à Zardazi (le chef du PPP) », a déclaré Mohammad Farouq Sattar, dirigeant du MQM. « Je pense que Zardari a également fait cette offre à M. Altaf Hussain », a-t-il ajouté. Le MQM a participé à quatre des cinq derniers gouvernements.

Une alliance avec la Ligue musulmane pakistanaise de Nawaz Sharif, parti avec lequel le MQM a partagé le pouvoir à deux reprises, semble plus difficile. « Même une pilule amère peu être avalée, je ne l’écarte pas », a concédé M. Sattar. « Il n’y a pas de point final en politique », a-t-il ajouté. Le MQM a été associé au pouvoir entre 1997 et 1999 lorsque Nawaz Sharif était premier ministre. Mais, en désaccord avec la politique gouvernementale, le parti des mohajirs avait préféré quitter le gouvernement.

Au-delà de ces tensions passées, le MQM et la PML-N ne sont pas sur la même longueur d’onde au sujet du devenir politique du président Moucharraf. Alors que le parti de M. Sharif milite pour la destitution de Pervez Moucharraf, le MQM est favorable à une approche plus en douceur. Si la nouvelle majorité peut « travailler (avec Moucharraf) pendant deux ans et si à ce moment là on peut lui offrir honorable, je pense qu’il s’agirait du meilleur pari pour le futur du Pakistan », a estimé M. Sattar.

Le Muttahida Qaumi Movement, qui aspire à devenir un parti d’envergure nationale, est marquée par une histoire violente. En mai dernier, ses partisans ont été à l’origine de violences qui ont fait une quarantaine de morts à Karachi. Accusé d’enlèvement et de torture, Altaf Hussain a quitté le Pakistan au début des années 1990 pour Londres.

18.2.08

Le parrain de Karachi

Chapo :

Les Pakistanais élisent aujourd'hui leur nouveau parlement. La métropole du Sindh, au sud du Pakistan, est dominée par un parti dont le chef, naturalisé britannique et vivant à Londres, n'ose pas rentrer dans son pays. Passé trop chargé de violences. Pervez Musharraf en a fait son allié.



Pervez Musharraf n'est pas allé à Cambridge. Trop d'étudiants déchaînés contre lui. Alors il est resté à Londres, dans son hôtel. Le président du Pakistan venait de Davos, où il avait tenté encore une fois, fin janvier, de convaincre les élites occidentales sceptiques de sa bonne volonté démocratique et de la difficulté qu'il y a à gérer un pays aussi turbulent et fracturé que le sien.

Les élections - qui ont lieu aujourd'hui au Pakistan - seraient honnêtes et libres, jurait-il. Il l'a encore répété à Altaf Hussain, qu'il a reçu dans son hôtel londonien, pendant deux heures, plutôt que d'aller affronter l'agitation universitaire. Les deux hommes ont surtout parlé, a dit l'entourage, de ce qui se passera après les élections.

Moustaches finement taillées, sourire luisant sous des verres fumés, Altaf Hussain est un citoyen britannique. Quand le gouvernement de Tony Blair lui a accordé le passeport que le conservateur John Major lui avait refusé, il y a eu un peu de remous aux Communes. Mais après tout, qu'avait-on à reprocher, dans l'île, à ce nouveau sujet de Sa Majesté? Rien...

A Karachi, cinq avenues se joignent en un large rond-point à l'angle du palais du Gouverneur. D'où que vous veniez, à la veille des élections, le même grand panneau sautait aux yeux: Altaf Hussain, sur fond rouge et vert, à côté du portrait d'une candidate voilée. Sous le sourire figé, un mot: «Vote». Hussain le Londonien n'est pourtant candidat à rien. Son pouvoir lui suffit. Il est, malgré la distance, le vrai maître de cette mégapole, la plus grande ville du Pakistan, capitale du Sindh, océan humain qui semble s'étendre à l'infini et où il n'a pas mis les pieds depuis quinze ans.

Tout le monde à Karachi connaît cette adresse: Nine Zero. C'est là qu'est né Altaf Hussain, en 1953, dans la banlieue d'Azizabad. Aujourd'hui, c'est le quartier général de son parti, le Muttahida Qaumi Movement (Mouvement national uni; MQM). Non pas seulement la maison natale, mais tout le pâté d'immeubles de trois ou quatre étages. Le MQM tient la place. Pour y accéder, il faut franchir du béton en chicanes et des barrages gardés par des hommes armés de kalachnikov.

Devant Nine Zero, la maison, il y a un peu d'agitation, des allées et venues pour trouver l'homme qui a le droit de parler. Il déboule d'un escalier, main tendue, grosse moustache, anglais d'Amérique. Haidar Abbas Rizvi a fait des études de chimie aux Etats-Unis avant de rentrer, au service du MQM, comme son porte-voix. Il veut d'abord montrer, dans un immeuble voisin qui sent le ciment frais, le nouveau centre média du parti: à l'étage, deux murs d'une sorte de grand salon sont couverts de récepteurs de télévision branchés chacun sur une chaîne différente: «Nous enregistrons tout ce qui se dit, partout, sur Karachi.» Une autre manière de dire: nous sommes puissants et nous sommes riches.

Dans un bureau voisin, Rizvi prend sur une pile le programme électoral du MQM. Un coup d'œil: c'est le catalogue de n'importe quel parti centriste: justice, démocratie, anti-extrémisme, etc. Puis le grand moustachu passe en revue les vingt ans d'existence de son mouvement, pour l'étranger qui n'a pas à en savoir grand-chose. «Quand le général Musharraf a fait son coup d'Etat, en 1999, nous l'avons condamné. Trois ans plus tard, il a acquis une légitimité par le vote, et nous avons dès lors soutenu sa lutte contre le terrorisme. Tous les autres partis, même ceux qui se disent laïcs, ont ou ont eu des relations avec les terroristes, avec Al-Qaida. Nous sommes les seuls sécularistes du Pakistan.»

A l'autre bout de Karachi, Ghafouz Ahmed sourit. Il est aussi chétif et frêle que Rezvi est massif et assuré. Mais ils ont une histoire commune. Ahmed est le numéro deux du Jamaat-i-islami, vieux parti islamique dont le projet est proche de celui des Frères musulmans: unité de tous les croyants, guidés par une charia unique. «Nous sommes pacifiques, dit Ahmed de sa voix fluette et tremblante. Les terroristes sont au MQM. C'est un parti fasciste, dont la création a été suscitée par une partie de l'armée, comme un contrepoids politique. Il s'est imposé par le crime.»

Le Jamaat-i-islami n'a jamais pesé très lourd, électoralement, au Pakistan. Mais il est puissant, depuis longtemps, dans les universités. A Karachi comme ailleurs. Mais Karachi est un cas particulier. A la partition, en 1947, c'est dans le cône du Sindh que sont arrivés en masse les musulmans de l'Inde qui voulaient un pays et fuyaient les massacres. Ils ont pris le nom arabe de «mohajir», les migrants, les réfugiés, comme les compagnons du Prophète quand il a quitté La Mecque pour Médine. La majorité des habitants de Karachi et de Hyderabad, la deuxième grande ville du Sindh, sont mohajir. Ces déracinés ont voulu le Pakistan plus que tout autre. Mais très vite, les autres, Punjabis, Sindhis, qui n'avaient pas forcément souhaité ce bouleversement sanglant, ont détenu dans le nouveau pays l'essentiel du pouvoir.

Les mohajir ont réagi comme toutes les minorités qui se croient flouées. Leurs revendications étaient d'autant plus virulentes à Karachi qu'ils étaient, là, la majorité. Ils voulaient une plus grosse part du gâteau, ou l'autonomie, ou l'indépendance dans un Karashisuba - une ville-province. L'agitation a commencé dans les universités. Le chef de ce mouvement s'appelait Altaf Hussain. Mais les islamistes étaient encore trop puissants sur les campus. Hussain a dû s'exiler. Au milieu des années 80, il était chauffeur de taxi à Chicago.

Les circonstances du retour de l'ancien leader étudiant à Karachi sont assez troubles. Le Parti du peuple pakistanais (PPP), après la pendaison de son chef, Ali Bhutto, en 1979, retrouvait sa puissance dans son fief du Sindh. Le général Zia-ul-Haq, bourreau de Bhutto, avait besoin d'une force pour contenir cette résurgence. Altaf Hussain est rentré à Karachi et il a commencé dans la communauté mohajir une campagne aux relents racistes, contre les Punjabis, contre les Pachtounes, de plus en plus nombreux dans la ville en raison du grand trouble créé dans leur région du nord-ouest par la guerre d'Afghanistan.


La guerre était d'ailleurs le nerf de la guerre du parti fondé par Hussain, le MQM, ce qui voulait dire alors Mouvement mohajir uni. Karachi était le port d'entrée des armes et la porte de sortie de l'héroïne. Le MQM s'est nourri de ces trafics, accordant sa protection armée aux mafias qui contrôlaient cet import-export de guerre. La culture dominante de la ville était alors celle de la kalachnikov.

Le parti mohajir acquit une puissance telle que Benazir Bhutto, quand elle arriva au pouvoir en 1988, crut devoir passer un accord avec lui. Ce fut aussi sa perte. Son éjection, deux ans plus tard, vint en bonne partie de l'anarchie que faisaient régner à Karachi les exigences de plus en plus extrêmes du MQM. Nawaz Sharif, le rival, choisi pour remplacer Bhutto, commit lui aussi l'erreur de s'allier au gang mohajir, au début de ses deux mandats, en 1990 et 1997. Et chaque fois, cela causa sa chute.

Au début des années 90, Karachi était devenu tellement incontrôlable que l'armée fut envoyée dans la métropole pour tenter, pendant deux ans, de reprendre les quartiers aux bandes armées. En 1999, cela finit en état d'urgence et en coup d'Etat militaire. Entre-temps, pour échapper à l'arrestation, Altaf Hussain était parti pour Londres, en 1992, et n'en est jamais revenu. Il était recherché pour l'assassinat d'un gouverneur et des actes de torture, qu'il nie.

Malgré l'exil, le chef du MQM continue de dominer la ville. Du secrétariat international de son parti, dans le nord de la capitale britannique, il s'adresse à ses fidèles mohajir par téléphone, dans des meetings qui peuvent durer des heures. Le MQM, aujourd'hui, contrôle 14 des 18 arrondissements de Karachi.

Les Américains, malgré ce passé sulfureux, s'accommodent du parti d'Altaf Hussain, qui a constitué une base solide dans la diaspora mohajir aux Etats-Unis: c'est un allié utile dans la «guerre contre le terrorisme», puisque le MQM s'affiche d'abord anti-islamiste. Les Européens eux-mêmes acceptent de traiter avec le parti: les 13 janvier dernier, une délégation de trois représentants de l'UE a rendu une visite de courtoisie à Nine Zero.

Pervez Musharraf, lui, a passé l'éponge sur tout le sang versé entre son armée et le MQM dans les années 90. Lui aussi est mohajir. Après les élections de ce lundi, tout est possible, et le parti d'Hussain, puissant dans les villes du sud, peut être utile. Il a montré qu'il sait rendre des services. L'an passé, pour s'assurer que sa réélection à la présidence de la république ne serait pas contestée, Musharraf avait démis le président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry.

Le juge, tentant de résister, avait entrepris une tournée nationale. Lahore lui avait fait un triomphe. Puis il était venu à Karachi. C'était le 12 mai. Chaudhry n'a pas pu sortir de l'aéroport. Toutes les rues qui menaient au centre étaient barrées. Le MQM avait mobilisé ses troupes contre les partisans du juge: 42 morts, des centaines de blessés. Le président de la Cour suprême est aujourd'hui en résidence surveillée. Comme dit Haidar Abbas Rizvi, le porte-parole d'Altaf Hussain à Karachi: «Nous sommes pour une justice indépendante. Nous n'aimons pas les juges aventuriers.»



Une fondation contre les partis féodaux et violents

Il est mohajir, il n’a pas d’armes, il est sans haine. Abdul Sattar Edhi est à Karachi l’anti-Muttahida Qaumi Movement. Ce migrant de 1947 a créé, dans la métropole, une fondation qui porte son nom et que les Pakistanais, où qu’ils vivent, vénèrent. La fondation, qui a commencé comme un service d’ambulances, est devenue, en un demi-siècle, un vaste organisme d’urgence sociale. « Nous faisons le travail qu’ils ne font pas », dit, en accusant l’Etat, Anwar Kazmi, le vieux compagnon d’Abdul Sattar Edhi. Dans les locaux antédiluviens que la fondation occupe près du quartier des affaires, Kazmi et Faisal Edhi, le fils et continuateur du fondateur, n’ont pas de mots assez durs contre les « partis féodaux » qui ont laissé se constituer, dans le Pakistan, depuis sa création, un abîme d’inégalités. Le pire est le Muttahida Qaumi Movement, « qui ne défend qu’une communauté, par la violence et par la haine ». Après l’assassinat de Benazir Bhutto, Karachi et tout le Sindh avaient été secoués par trois jours d’anarchie et de pillage. L’explication donnée à ce déchaînement est en général que la pègre et le crime ont profité de la douleur du peuple. Anwar Karmi et Faisal Edhi en parlent autrement : « C’est ce qui arrive, forcément, dans un pays qui laisse s’accumuler tant de pauvreté et de frustration. Le Pakistan est en situation prérévolutionnaire. »

Alain CAMPIOTTI