28.12.07

Les deux visages d'un Bangladesh sous les eaux

Le Monde
28-12-2007

En 1971, Henri Kissinger avait qualifié l'économie du Bangladesh de "sans espoir", à laquelle personne ne pouvait rien. C'est une opinion encore largement répandue dans les clubs d'expatriés de Dacca, et au sein des cercles influents des pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les tendances macroéconomiques actuelles, inflation rampante, renforcement des inégalités et économie au ralenti, ainsi que deux catastrophes naturelles successives si rapprochées dans le temps ne peuvent que conforter la voix de ces Cassandre.

L'autre visage de ce pays a été révélé par de récentes études, dont celles de l'économiste Amartya Sen. Le pays est parvenu à mieux réguler la pauvreté de la société que certains géants de la région, comme l'Inde. Le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur le développement humain en 2005 a propulsé le Bangladesh, qui fait partie des pays les moins avancés, dans le groupe des pays de catégorie intermédiaire. Le Bangladesh a su résister aux tempêtes, réduire la pauvreté, allonger l'espérance de vie de sa population et améliorer les indicateurs de niveau de vie. Il compte parmi les bons élèves des Objectifs du millénaire pour le développement, et la sécurité alimentaire s'y est améliorée. Les catastrophes naturelles sont certes de plus en plus fréquentes et les pertes humaines consenties demeurent les plus élevées du monde. Mais malgré tout, les dispositifs d'alerte précoce et les programmes de préparation se sont avérés efficaces : le cyclone du mois de novembre a fait des milliers de victimes ; trente ans plus tôt, les pertes se seraient chiffrées en centaines de milliers.

Loin d'être une cause perdue, le Bangladesh devrait plutôt être considéré comme un modèle pour les pays les plus pauvres de la planète qui souffriront d'une dégradation des conditions mondiales. Si cet Etat peut s'en sortir malgré son extrême pauvreté, la corruption largement répandue, et une instabilité politique chronique, d'autres pays peuvent en faire autant. L'avenir du pays ne différera probablement pas beaucoup du présent : la mauvaise qualité de la construction et une urbanisation effrénée gênent les systèmes naturels de drainage ce qui aggrave les sécheresses localisées du nord et du nord-ouest du territoire, et amplifiera les problèmes actuels tout en en créant d'autres comme l'affaissement des sols de Dacca, dont l'origine est à chercher dans la diminution de la nappe phréatique.

RÉSILIENCE ET VULNÉRABILITÉ

Au-delà des prévisions de montée du niveau de la mer, qui devrait provoquer le déplacement de 30 millions de personnes dans les quarante prochaines années, le Bangladesh s'enfonce lentement dans la mer alors que la chaîne himalayenne gagne en hauteur. L'impact des changements climatiques aggrave ces différents phénomènes et affectera à n'en pas douter, la sécurité alimentaire élémentaire et l'état nutritionnel de ce pays qui lutte de toutes ses forces pour son autonomie alimentaire.

Si les méthodes de préparation aux catastrophes ont permis d'obtenir de bons résultats, l'irrégularité des engagements et les besoins au jour le jour ravalent trop souvent ces dispositifs au rang de priorités de second ordre. Les urgences permanentes sont d'abord l'importation de céréales et de carburant, la production d'électricité ou le développement de l'éducation. Et leur prévalence doit impérativement être garantie grâce à une aide extérieure planifiée.

Quelques jours après le cyclone Sidr, au milieu d'un paysage ravagé par la catastrophe, la vie reprend ses droits, le petit commerce réapparaît et l'on constate peu ou pas d'inflation sur le prix du riz. Quand reprendront les écoles ? Tel est la réalité de ce pays fait de résilience et de vulnérabilité. Pendant six mois, c'est-à-dire jusqu'aux prochaines récoltes, les enfants les plus vulnérables recevront une alimentation plus nutritive pour éviter le phénomène bien connu de second pic de mortalité infantile qui frappe quelques mois après les catastrophes naturelles ou juste avant les récoltes. 2,2 millions de personnes, dont plus de la moitié sont des enfants, bénéficieront du programme du PAM. Son coût est estimé à 52 millions de dollars.

Le Bangladesh doit encore se débattre pour simplement survivre. Il faut des engagements et un soutien sans faille de la communauté internationale dont l'histoire a démontré que le Bangladesh a su en faire bon usage. Cela serait positif pour la région et donc pour le monde.

Douglas Broderick, représentant du Programme alimentaire mondial (PAM) au Bangladesh

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