28.12.07

Le Bangladesh renonce à prêter ses trésors

Le Musée Guimet va revoir son programme de la rentrée. L'exposition "Chefs-d'oeuvre du delta du Gange", qui devait ouvrir le 9 janvier, n'aura pas lieu. Lors d'une réunion exceptionnelle, mardi 25 décembre, le gouvernement bangladais a annoncé l'annulation de sa collaboration avec le musée parisien après le vol, samedi 22 décembre, de deux statues de Vishnou, vieilles de 1 500 ans, dans la zone de fret international de l'aéroport de Dacca (Le Monde du 27 décembre). Les 143 pièces restantes vont donc retrouver leurs musées d'origine et les autorités françaises ont été priées de rapatrier 42 oeuvres qui avaient déjà été expédiées le 1er décembre.

Cette décision était attendue. Les deux représentations de Vishnou dérobées, témoignages de l'art de la période Gupta (320-480), avaient été acheminées vendredi soir, avec douze autres caisses, sous escorte policière, du Musée national de Dacca à l'aéroport. Un représentant de l'ambassade de France était également présent. Après le passage en douane, les treize caisses avaient été placées sur des palettes. Le lendemain, alors qu'elles étaient transportées dans l'avion d'Air France, un des conservateurs bangladais a constaté la disparition d'une d'entre elles. L'aéroport a été bouclé. Une heure plus tard, la police retrouvait la caisse vide, dans une pièce d'eau, à proximité. Trente personnes ont été interrogées et quinze d'entre elles se trouvaient toujours, mercredi soir, en garde à vue.

L'affaire provoque une très grande émotion au Bangladesh. Dans ce pays sous état d'urgence, le conseiller chargé de la culture dans le gouvernement provisoire évoque son éventuelle démission. Ce prêt de quelque 180 trésors nationaux balayant les civilisations bouddhiste, hindoue et musulmane marquait, il est vrai, "une première mondiale", comme l'indiquait le très complet catalogue édité par la Réunion des musées nationaux.

Une intense opposition avait vu le jour, notamment depuis le renversement du précédent gouvernement, avec lequel l'affaire avait été initialement menée. Des personnalités du monde des arts, souvent proches des deux grands partis d'opposition, avaient dénoncé le risque de voir ces objets volés ou copiés. "Ils présentaient le Musée Guimet, dans la presse ou sur leurs sites Internet, comme une galerie privée prête à vendre ces oeuvres", précise Jean-François Jarrige, le directeur du musée parisien, qui indique avoir reçu de nombreuses menaces émanant de ces milieux.

Saisie par deux fois, la Cour suprême bangladaise avait pourtant autorisé le transport. Vendredi 21 décembre, les opposants avaient encore organisé une manifestation devant le musée et bloqué les portes avec des chaînes, obligeant la police à intervenir.

Au Musée Guimet, on se désole de cette "affaire qui mêle des intérêts de politique intérieure et le grand banditisme". Au Bangladesh, le trafic illégal des oeuvres d'art est en effet florissant.

Sur cette photo datée du 9 décembre, une statue de bronze du Bangladesh est préparée pour être envoyée au Musée Guimet. | AFP/BERTRAND GUAY

Nathaniel Herzberg et Emmanuel de Roux, Le Monde, 28.12.07

Les deux visages d'un Bangladesh sous les eaux

Le Monde
28-12-2007

En 1971, Henri Kissinger avait qualifié l'économie du Bangladesh de "sans espoir", à laquelle personne ne pouvait rien. C'est une opinion encore largement répandue dans les clubs d'expatriés de Dacca, et au sein des cercles influents des pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les tendances macroéconomiques actuelles, inflation rampante, renforcement des inégalités et économie au ralenti, ainsi que deux catastrophes naturelles successives si rapprochées dans le temps ne peuvent que conforter la voix de ces Cassandre.

L'autre visage de ce pays a été révélé par de récentes études, dont celles de l'économiste Amartya Sen. Le pays est parvenu à mieux réguler la pauvreté de la société que certains géants de la région, comme l'Inde. Le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur le développement humain en 2005 a propulsé le Bangladesh, qui fait partie des pays les moins avancés, dans le groupe des pays de catégorie intermédiaire. Le Bangladesh a su résister aux tempêtes, réduire la pauvreté, allonger l'espérance de vie de sa population et améliorer les indicateurs de niveau de vie. Il compte parmi les bons élèves des Objectifs du millénaire pour le développement, et la sécurité alimentaire s'y est améliorée. Les catastrophes naturelles sont certes de plus en plus fréquentes et les pertes humaines consenties demeurent les plus élevées du monde. Mais malgré tout, les dispositifs d'alerte précoce et les programmes de préparation se sont avérés efficaces : le cyclone du mois de novembre a fait des milliers de victimes ; trente ans plus tôt, les pertes se seraient chiffrées en centaines de milliers.

Loin d'être une cause perdue, le Bangladesh devrait plutôt être considéré comme un modèle pour les pays les plus pauvres de la planète qui souffriront d'une dégradation des conditions mondiales. Si cet Etat peut s'en sortir malgré son extrême pauvreté, la corruption largement répandue, et une instabilité politique chronique, d'autres pays peuvent en faire autant. L'avenir du pays ne différera probablement pas beaucoup du présent : la mauvaise qualité de la construction et une urbanisation effrénée gênent les systèmes naturels de drainage ce qui aggrave les sécheresses localisées du nord et du nord-ouest du territoire, et amplifiera les problèmes actuels tout en en créant d'autres comme l'affaissement des sols de Dacca, dont l'origine est à chercher dans la diminution de la nappe phréatique.

RÉSILIENCE ET VULNÉRABILITÉ

Au-delà des prévisions de montée du niveau de la mer, qui devrait provoquer le déplacement de 30 millions de personnes dans les quarante prochaines années, le Bangladesh s'enfonce lentement dans la mer alors que la chaîne himalayenne gagne en hauteur. L'impact des changements climatiques aggrave ces différents phénomènes et affectera à n'en pas douter, la sécurité alimentaire élémentaire et l'état nutritionnel de ce pays qui lutte de toutes ses forces pour son autonomie alimentaire.

Si les méthodes de préparation aux catastrophes ont permis d'obtenir de bons résultats, l'irrégularité des engagements et les besoins au jour le jour ravalent trop souvent ces dispositifs au rang de priorités de second ordre. Les urgences permanentes sont d'abord l'importation de céréales et de carburant, la production d'électricité ou le développement de l'éducation. Et leur prévalence doit impérativement être garantie grâce à une aide extérieure planifiée.

Quelques jours après le cyclone Sidr, au milieu d'un paysage ravagé par la catastrophe, la vie reprend ses droits, le petit commerce réapparaît et l'on constate peu ou pas d'inflation sur le prix du riz. Quand reprendront les écoles ? Tel est la réalité de ce pays fait de résilience et de vulnérabilité. Pendant six mois, c'est-à-dire jusqu'aux prochaines récoltes, les enfants les plus vulnérables recevront une alimentation plus nutritive pour éviter le phénomène bien connu de second pic de mortalité infantile qui frappe quelques mois après les catastrophes naturelles ou juste avant les récoltes. 2,2 millions de personnes, dont plus de la moitié sont des enfants, bénéficieront du programme du PAM. Son coût est estimé à 52 millions de dollars.

Le Bangladesh doit encore se débattre pour simplement survivre. Il faut des engagements et un soutien sans faille de la communauté internationale dont l'histoire a démontré que le Bangladesh a su en faire bon usage. Cela serait positif pour la région et donc pour le monde.

Douglas Broderick, représentant du Programme alimentaire mondial (PAM) au Bangladesh