14.11.07

Imran Khan : opposant populaire mais solitaire

Article publié le 14/11/2007 sur RFI.fr


Chapo : Les affrontements continuent dans le nord-ouest, 33 combattants islamistes ont été tués. A Lahore, où il participait à une manifestation d’étudiants de l’université du Penjab contre «le dictateur Musharraf», Imran Khan, dirigeant du Mouvement pour la Justice au Pakistan (PTI, opposition) a été arrêté ce mercredi . Imran Khan devrait être inculpé notamment d’«incitation au soulèvement armé» et d’ «appel à la désobéissance civile , en vertu des lois antiterroristes. L’ancienne star de l’équipe nationale de cricket s’était réfugié dans la clandestinité il y a dix jours, au lendemain de la proclamation de l’état d’urgence. Très populaire, Imran Khan n’a toutefois guère de poids politique au Pakistan.


Article
Un fort capital de sympathie mais pas de véritable implantation politique ; une image libérale mais des positions conservatrices et des alliances locales avec les organisations étudiantes islamistes : Imran Kahn, 54 ans, est un personnage compliqué.

Sa notoriété, il l’a d’abord acquise sur les terrains de cricket. En Grande-Bretagne, où dans la foulée de sa première sélection dans un test-match, en 1971, il a fait ses études supérieures (à Worcester et à Oxford). Puis dans son pays, où il est rappelé cinq ans plus tard, pour réintégrer l’équipe nationale, qu’il conduira au sacre mondial en 1992, en Australie. C’est par cette apothéose qu’il conclut sa carrière sportive.

A l’immense aura sportive s’ajoute rapidement la réputation sociale d’Imran Khan. Le jeune et riche retraité ne se contente pas en effet d’alimenter les pages glamour des magazines – son mariage, en 1995, avec Jemima Goldsmith, fille du célèbre et richissime homme d’affaires franco-britannique ‘Jimmy’ Goldsmith (*). Il fait bâtir à Lahore, la capitale du Penjab, sa province natale, un hôpital et un centre de recherches contre le cancer, la maladie qui a emporté sa mère. Les patients les plus pauvres y bénéficient de soins gratuits.

Cette fibre sociale donne peu à peu naissance à une revendication plus politique. Imran Khan dénonce la corruption qui gangrène son pays – Benazir Bhutto est alors Premier ministre- et son système élitiste, qui bloque sa société. Et crée logiquement son parti, le Mouvement pour la Justice (PTI), en 1996.

Seul élu

Depuis, il occupe une place à part dans le paysage politique : connu de tous, apprécié, mais isolé, comme en témoignent crûment les élections législatives de 2002. Imran Khan est le seul candidat du PTI à entrer au Parlement fédéral d’Islamabad. Victime du manque d’implantation de son parti dans le pays, et en particulier d’élus locaux qui, au Pakistan, garantissent pour une bonne part les succès aux scrutins nationaux, en capitalisant les suffrages de groupes entiers d’électeurs auxquels ils peuvent, en retour, apporter des aides concrètes et immédiates.

Le PTI reste donc un parti marginal, en comparaison du PPP de Benazir Bhutto, du MQM (pro-Musharraf) ou encore des deux principales formations islamistes, la Jamaat-i-Islami (JI) et la Jamaat-Ulema-i-Islam (JUI).

Faute de militants et de suffrages, le PTI ne représente donc ni une menace pour le pouvoir, ni un allié incontournable pour le front d’opposition que Mme Bhutto tente activement de constituer autour d’elle.

Ambiguïté

Face à la « machine » PPP, comme face à l’expérience et à l’intelligence politiques de sa dirigeante, Imran Khan ne pèse assurément pas bien lourd. Même s’il est très vraisemblablement considéré comme plus sincère que Benazir Bhutto par ses compatriotes. A l’exception de son acquiescement silencieux du coup d’Etat de 1999, le leader du PTI n’a depuis jamais ménagé ses critiques à l’encontre du pouvoir autoritaire du général Musharraf et de son alliance avec les Etats-Unis. Il fut le seul homme politique pakistanais à tenter de manifester publiquement contre la visite officielle à Islamabad du président des Etats-Unis, George Bush, l’an dernier; l’un des tout premiers à appeler au soulèvement populaire contre l’état d’urgence du 3 novembre, tout en continuant d’accuser les Etats-Unis de coresponsabilité dans cette crise.

Un mélange ambigu de libéralisme politique mais aussi de conservatisme, nationaliste et religieux, qu’illustre sa proximité avec les organisations islamistes étudiantes. Celles-là mêmes, très puissantes à l’université de Lahore, auprès desquelles il a choisi d’être, ce mercredi, pour sa sortie de clandestinité.

(*) Le couple a divorcé en 2004


par Alain Renon

5.11.07

Musharraf, la tentation Bonaparte

Musharraf, la tentation Bonaparte
Samedi, le «général président» a imposé l’état d’urgence au Pakistan et le report des législatives. Un coup de poker dans un pays instable.
Jean-Pierre Perrin
Libération : lundi 5 novembre 2007


Ce n’est pas fréquent que le chef d’un grand Etat musulman ose se comparer à Napoléon. Le «général président» Pervez Musharraf le fait sans complexe. Il loue volontiers le courage et la baraka de l’homme du 18 Brumaire, deux qualités dont il n’est d’ailleurs pas lui-même dépourvu. «Je me considère chanceux. Napoléon a dit qu’en plus de toutes les qualités requises, un leader doit avoir de la chance pour réussir, alors je dois réussir», explique-t-il sur son site Internet. Cette baraka lui a permis notamment de réussir en douceur un premier putsch, le 12 octobre 1999, d’effectuer un retournement spectaculaire après le 11 septembre 2001 pour devenir l’allié privilégié des Américains dans la région et de survivre de justesse depuis à deux tentatives sérieuses d’assassinats. Mais sera-t-elle suffisante pour surmonter la nouvelle tempête qu’il a provoquée samedi : l’imposition de l’état d’urgence et le report des élections législatives prévues en janvier.
«Clivage énorme». Musharraf a justifié ces mesures d’exception par la montée en puissance du terrorisme islamiste et l’opposition de la Cour suprême, laquelle s’apprêtait à statuer sur la légalité de sa réélection au scrutin présidentiel du 6 octobre dernier. Mais, à 64 ans, le «général président», qui porte l’uniforme depuis plus de quarante-cinq ans, va devoir remporter une bataille d’autant plus difficile qu’elle sera en grande partie secrète: maintenir une certaine unité dans une armée de plus en plus troublée par le comportement de son chef. «Il y a un clivage énorme entre les officiers pro et antiaméricains», souligne Mariam Abou Zahab, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales, qui souligne la participation de militaires, curieusement issus de l’armée de l’air, à chacun des attentats ourdis contre lui.

Cette armée est déjà troublée par la vague de déstabilisation que connaît actuellement le Pakistan: le Balouchistan demeure en rébellion, les zones tribales frontalières de l’Afghanistan sont gagnées par des insurgés de la mouvance des talibans et d’Al-Qaeda, la classe moyenne est largement mécontente contre le régime, comme le montre bien le mouvement de protestation des avocats,… Or, ce que la presse pakistanaise appelle «le second putsch» du «général président», risque d’accroître encore cette instabilité en offrant à nombre de volontaires une justification pour gagner les maquis islamistes. De plus, indique Mariam Abou Zahab, «si, ces dernières années, Ayman al-Zawari [le numéro 2d’Al-Qaeda, ndlr] appelait l’armée à éliminer Musharraf, il a depuis changé son discours pour appeler la population à se révolter contre l’armée et la police» . Ce tournant a une explication: l’assaut meurtrier lancé par les militaires contre la mosquée Rouge, en juillet, a indigné une large partie des classes populaires, qui n’admet guère qu’un site sacré puisse être attaqué, fût-il un repaire de fondamentalistes. Depuis, il n’y a jamais eu autant de participants à la prière.

En décrétant l’état d’urgence, Musharraf se lance dans une partie de poker. Il lui faudra donc cette chance qui ne lui a encore jamais manqué. D’abord, au combat, lorsqu’il participe aux guerres de 1965 et 1971 contre l’Inde, notamment au sein d’un commando d’élite. Nommé plus tard chef d’état-major des armées, il remportera la partie contre le Premier ministre Nawaz Sharif qui voulait le destituer et qu’il renversera, le 12 octobre 1999, sans tirer un coup de feu. La baraka, une fois encore, est bel et bien là: revenant ce même jour, de Colombo, au Sri Lanka, pour prendre le pouvoir, son avion se posera sur le tarmac avec des réservoirs quasiment vides.

Devenu chef de l’Etat, il avait promis de restaurer la démocratie après avoir éradiqué la corruption, puis de se retirer. Mais c’est en uniforme qu’il est reconduit pour cinq ans en 2002 par référendum, et en 2007 par scrutin indirect. Nouveau coup de poker après les attentats du 11 septembre 2001, lorsqu’il devient l’allié clé des Etats-Unis dans leur «guerre contre le terrorisme», ce qui n’est pas forcément pour plaire à une population largement antiaméricaine et à un état-major dont les officiers islamistes avaient contribué à la mise en orbite des talibans afghans.

A la différence du précédent dictateur Mohammed Zia ul-Haq (décédé en 1988 dans un mystérieux accident d’avion), qui avait fondé son pouvoir sur une alliance entre militaires et islamistes, Musharraf a fait le pari de rompre cette dernière. Il a ainsi livré aux Etats-Unis Khaled Cheikh Mohammed, l’organisateur des attentats contre le World Trade Center, et 369 autres membres d’Al-Qaeda. Cette alliance stratégique nouée avec Washington ne l’a pas empêché de critiquer les dirigeants américains pour leur invasion de l’Irak.

«Whiskey». Au pouvoir, le «général président» s’est employé aussi à redresser l’image du Pakistan, considéré comme un pays voyou – à cause notamment de ses bombes atomiques fabriquées clandestinement. Cet admirateur d’Atatürk et laïc convaincu – l’un de ses chiens s’appelait «Whiskey» – a aussi œuvré à l’émancipation des femmes, notamment en créant des quotas pour leur permettre d’être élues dans les assemblées provinciales et nationale. Il a aussi amélioré l’économie, trouvées dans un état épouvantable après les années Benazir Bhutto. Il a enfin permis l’amorce d’un dialogue avec New Delhi.

En 2006, ce fils d’une modeste famille de mohadjiroun (réfugiés d’Inde au moment de la Partition en 1947) a publié son autobiographie. S’il fait un peu cliché, le titre n’en est pas moins juste: Dans la ligne de mire. Ce nouveau putsch lui donne l’occasion de l’être encore un peu plus.

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