20.7.07

Cet islam rigide que les Indiens rapportent des Émirats

Au Kerala (Inde) et à Dubaï (Émirats arabes unis)
Le Figaro - DELPHINE MINOUI 14/10/2007

Chaque année, des milliers de musulmans du Kerala quittent l'Inde pour tenter leur chance dans les pays du Golfe. Contre un modeste salaire, qui sert à nourrir leurs familles restées au pays, ils travaillent sur les gigantesques chantiers et dans les hôtels cinq étoiles. Livrés à la solitude, ils se réfugient souvent dans des pratiques religieuses plus austères que celles de l'Inde du Sud. De Vengara, modeste bourgade du Kerala, à Dubaï, supermarché géant du Moyen-Orient, Le Figaro a suivi le trajet de ces immigrés jusqu'à leur conversion à un islam fondamentaliste.


Quand elle s'aventure entre les étals du marché coloré de Vengara, son petit dernier de 7 mois sous le bras, Maryam Arrakal se transforme en ombre noire. Cette musulmane du Kerala indien, mère de cinq enfants, a récemment troqué, comme beaucoup d'autres, sa jolie tunique multicolore contre une abaya sombre et austère, qui lui recouvre tout le corps et la chevelure. Non pas par conviction, ni par tradition - ici, musulmanes comme hindoues et chrétiennes raffolent de saris aux tons vifs. Mais parce que c'est le cadeau rapporté d'Arabie saoudite par son mari, Kunchava, 42 ans, qui y travaille depuis maintenant douze ans. « Il préfère, murmure-t-elle, que je m'habille ainsi. Il dit que c'est plus conforme au véritable islam. »
Là-bas, à Ryad, Kunchava est employé dans une boutique. Il fait partie des quelque 6 millions de travailleurs immigrés du Kerala, - soit un cinquième des hommes de cette province multireligieuse de l'extrême sud-ouest de l'Inde - partis faire fortune dans les pays du Golfe, où l'islam est la religion dominante. Prêts à tous les sacrifices pour garantir un meilleur avenir à leurs rejetons, ils y travaillent d'arrache-pied, souvent sept jours sur sept, parfois la nuit. Ils y occupent, à 90 %, des postes d'ouvriers, de chauffeurs ou de domestiques. Le soir, ils s'entassent dans des dortoirs poulaillers, où il fait souvent trop chaud, trop humide. Pour optimiser leurs économies, ils ne s'accordent des vacances à la maison que tous les deux ans.
Livrés à la solitude, et dépourvus de loisirs bon marché, ils sont nombreux à se réfugier, comme Kunchava, dans un islam plus rigoriste que celui de l'Inde du Sud qu'ils insufflent à leur famille et à leur communauté lorsqu'ils retournent au pays. Cette transformation commence à menacer l'équilibre culturel de l'État du Kerala. « La renommée du Kerala s'est toujours faite sur l'harmonie qui prévaut entre ses diverses communautés hindoue, musulmane et chrétienne », rappelle l'écrivain Hamid Chennamangloor, un musulman libéral de Calicut, une des plus grandes villes du Kerala. De par la position d'ouverture du Kerala sur l'océan Indien, sa population et sa culture sont le résultat d'un long brassage cosmopolite. Les principales religions y sont représentées, y compris une petite minorité juive. En période de tensions entre hindous et musulmans d'Inde, l'histoire a jusqu'ici prouvé que cet État de 30 millions d'habitants - dont environ 30 % de musulmans - a été épargné par les conflits. « Mais aujourd'hui, s'inquiète l'écrivain, on assiste à de petits incidents, en partie liés à une poussée inédite du fondamentalisme islamique. »
Ce soir-là, il règne une atmosphère lourde à l'aéroport de Calicut. Dans leurs blue-jeans délavés, des milliers de Kéralais au chômage, la trentaine à peine, s'apprêtent à s'envoler pour la première fois sur un des avions charters qui desservent le Golfe, sous le regard embué de leurs épouses. Au-dessus de leur tête, dans la salle d'attente, deux midinettes hindoues, le cou et les mains couverts d'or, se pavanent sur une publicité géante.
Eux qui ont placé leurs modestes économies entre les mains d'un « médiateur », chargé de leur trouver un travail à l'arrivée, rêvent de revenir, ne serait-ce qu'avec un dixième de cette richesse ostentatoire. Selon les estimations officielles, les travailleurs immigrés indiens rapportent au pays l'équivalent de 20 milliards de dollars par an. La moitié de ceux qui travaillent dans le Golfe, est originaire de l'État du Kerala. « Cette ruée vers le Golfe a commencé au moment du boom pétrolier, dans les années 1970 », se souvient le documentariste indien Abbas Pannakal.
À l'époque, son père, un modeste agriculteur, fit partie des premiers à traverser en bateau l'océan Indien pour trouver un emploi aux Émirats arabes unis. Le voyage dura deux mois et coûta la vie à 17 passagers. « Ce sont surtout les musulmans qui tentaient l'aventure, ils étaient prêts à risquer leur vie, car ils n'avaient rien à perdre », raconte-t-il, assis dans la villa familiale de Vengara, toute de bois et de marbre, construite grâce au salaire paternel. « Aujourd'hui, dit-il, c'est plus facile, la clef du bonheur ne se trouve qu'à seulement quatre heures d'avion. » Mais à l'arrivée, c'est souvent le choc culturel.

La grosse horloge du bar de cet hôtel clinquant de Dubaï vient de sonner les coups de minuit. Perdu dans un nuage de fumée, Ahmad Nadjib, visage poupin et polo noir, essuie les insultes d'un cheikh un peu trop éméché tout en servant un cocktail à une prostituée russe. La soirée ne fait que commencer pour ce musulman kéralais de 37 ans, dont treize passés à faire le barman de nuit pour quelque 250 euros par mois. « J'ai honte de ce métier. C'est malheureusement le seul boulot que j'ai trouvé pour pouvoir payer les études de mes enfants et construire une maison au Kerala », souffle-t-il. Avant de s'effondrer, au petit matin, sur le lit en ferraille de son appartement miniature partagé avec sept autres travailleurs immigrés, il n'a qu'une envie, prendre une douche et regarder la télé. « Je me sens sale, j'ai besoin de faire le vide, de me purifier », dit-il.
D'autres, à l'inverse, se ressourcent en lisant le Coran et en fréquentant cinq fois par jour la mosquée du coin. Ils y voient, comme Mohammad Ismayli Olshery Kalathingal, 31 ans, un informaticien originaire de Calicut, une « récompense d'Allah ». « Quand tu assistes au boom financier du Golfe, c'est là que tu réalises tous les miracles de Dieu », dit-il. Depuis son installation à Dubaï, ce père de deux enfants s'est imposé une discipline religieuse qui tranche avec les pratiques plus folkloriques et colorées des musulmans du Kerala.
Hors de question, par exemple, d'emmener sa femme, désormais voilée, au cinéma. « Là-bas, nous sommes en minorité. Nous pratiquons la religion en dilettante. Ici, nous sommes en majorité. Du coup, je me sens plus proche et plus solidaire de mes frères musulmans. J'ai appris l'arabe. Je sympathise pour les causes palestinienne, irakienne et afghane. » Pour ceux qui partent en Arabie saoudite, comme Kunchava, le mari de Maryam Arrakal, la transformation est encore plus flagrante. « Selon la coutume vestimentaire indienne, le nombril reste à l'air. Mais selon le vrai islam, celui que j'ai découvert ici, le corps de la femme doit être couvert », confie-t-il, par téléphone, depuis Ryad.
La propagation de cette vision de l'islam, proche du wahhabisme, commence à inquiéter certains observateurs. Ils y voient une opportunité, pour une multitude d'organisations qui gravitent autour des mosquées, d'influencer des milliers de travailleurs venus d'Asie, et de repérer des candidats potentiels aux attentats suicides. « Une fois, à la sortie de la mosquée, un groupe de barbus m'a invité à leur rendre visite dans une autre mosquée. J'ai refusé, mais qui sait ce qu'ils m'auraient proposé », confie un employé d'hôtel des Émirats.

Ni pancarte ni hôtesse d'accueil. Au sixième étage de cette tour de verre flambant neuve de Dubaï, Abdul Rahman Mohammed Peetee, chemise bleue et mocassins vernis, prêche une fois par semaine « la bonne parole de l'islam », devant un parterre d'immigrés du Kerala. « Vous devez renoncer à vous recueillir sur les tombeaux des saints soufis. Ce n'est pas islamique. Pour comprendre le vrai islam, vous devez étudier la culture arabe, vous devez vous en remettre directement à Dieu et au Coran », lance-t-il à la cantonade. L'association des musulmans du Kerala pour laquelle il travaille est agréée par le centre islamique de Dubaï. Au fil des dernières années, les pays du Golfe ont tissé d'importants réseaux avec les organisations musulmanes des différents pays d'Asie, comme la Jamyiat Eslami ou le Centre Mudjahed, au Kerala indien. Ces dernières aident à « l'encadrement spirituel » de leurs travailleurs émigrés et jouent également un rôle dans la construction locale de mosquées, au style directement inspiré de celui du Golfe. Bien souvent, les immigrés eux-mêmes, de retour au pays, investissent dans ce genre de projets.
Les rues de Vengara, bourgade tropicale du Kerala, en sont la meilleure illustration. Les trente dernières années, les huttes traditionnelles en bois ont cédé la place à de véritables petits châteaux, grâce à l'argent rapporté par les maris. Du Dubaï restaurant au coiffeur Gulf Cut, l'influence du Golfe est flagrante.
Quand ils rentrent au pays, les travailleurs investissent aussi dans l'éducation de leurs enfants, dont le niveau participe largement au taux d'alphabétisation record de 91 % dans le Kerala, devenu l'État le plus progressiste d'Inde. Mais leurs valises sont également remplies d'abayas noires pour les épouses, de valeurs fondamentalistes et de sous, prêts à être injectés dans les mosquées et madrassas locales.
Ouvert il y a 28 ans, le petit orphelinat de Markaz, non loin de Vengara, s'est ainsi transformé en un véritable holding gérant une multitude de supermarchés, d'hôtels, de librairies religieuses et de boutiques de voiles islamiques inspirés du Golfe. Les hommes, eux, sont plus nombreux à se faire pousser la barbe. Lors du Mondial 2006, une organisation sunnite radicale du Kerala est même allée jusqu'à interdire aux jeunes de regarder les matchs de football et de porter des t-shirts frappés de la photo de leurs joueurs préférés. Raison invoquée par Sattar Pathallur, un des leaders du mouvement : « C'est comme vénérer des idoles, ce que notre religion ne promeut d'aucune façon. »
L'écrivain hindou N.G. Narayan ne peut cacher son inquiétude face à ce que certains osent appeler la « colonisation arabe ». « Les hindous, dit-il, avaient l'habitude de participer aux fêtes musulmanes et vice-versa. Mais ce nouvel élan fondamentaliste a réduit les échanges entre les deux communautés. » Il a ses raisons d'être pessimiste. En janvier 2002 et mai 2003, quatorze personnes ont trouvé la mort, près de Calicut, dans des heurts inédits entre musulmans et hindous.
Des nationalistes hindous seraient aussi à l'origine de l'attaque, en février 2005, d'une mosquée de Vallikunnam, qui fit un mort et deux blessés. « Les musulmans eux aussi sont inquiets », souffle Ajai Mangat, journaliste au quotidien Malayalam Manorama. « Si le pouvoir des fondamentalistes musulmans augmente, alors celui des nationalistes hindous augmentera aussi », dit-il.

7.7.07

L’entreprenariat immigré turc en Europe et en Belgique

Revue Regard sur l'Est
http://www.regard-est.com/


Par Altay MANÇO*
Le 01/07/2007

La population turque d’Europe est l'une des plus actives dans le secteur commercial. En Allemagne, moins de 50 000 entrepreneurs d’origine turque créaient déjà près de 200 000 emplois, en 1989. Ils y sont actuellement 60 000 et plus de 85 000 en Europe. Ils emploient plus de 505 000 personnes à travers le continent. Un tiers de ces travailleurs sont d’une origine autre que turque.



Les travailleurs indépendants de nationalité turque regroupaient 850 personnes en 1975, soit environ 10 ans après le début des migrations de travailleurs venant de Turquie. Ce chiffre se montait à 1000 en 1985 et à 1750 dès 1995. Suite à la simplification des procédures d’accès à la nationalité belge en 1995, le nombre de travailleurs indépendants originaires de Turquie s'accroît de façon conséquente. Si l’on estime à 75% le taux d'immigrés turcs acquérant la nationalité belge, les personnes naturalisées disparaissent des statistiques des travailleurs étrangers et il devient difficile d’en calculer le nombre exact. Des extrapolations sont nécessaires sachant que les indépendants peuvent être proportionnellement plus nombreux que d’autres travailleurs à prendre la nationalité belge, compte tenu de la simplification de l'obtention de certaines cartes professionnelles ou d'accès à certains métiers. En 2005, on estimait à 3600 le nombre d’indépendants d’origine turque travaillant en Belgique. Le nombre d’indépendants d’origine marocaine est rigoureusement identique pour une population deux fois plus importante que celle d’origine turque.

Un entreprenariat en croissance exponentielle

La croissance du nombre de travailleurs indépendants est quasi exponentielle depuis le début des années 90 et se poursuit actuellement. En effet, durant les années 70 et 80, ainsi que durant la première moitié des années 90, les indépendants ne représentaient que 5 à 6% de la population active turque de Belgique. Ce taux est actuellement de plus de 15% qui se rapproche des 20% de travailleurs indépendants belges. Cependant, le décompte des seuls travailleurs indépendants turcs ou d’origine turque ne suffit pas à rendre compte de l’importance du phénomène. En effet, à ces indépendants déclarés, il convient d’ajouter des « aidants » et autres collaborateurs occasionnels, souvent membres de la famille de l’indépendant, ainsi que quelques 10 000 gérants de société d’origine turque qui sont, dans un certain nombre de cas, leur propre patron ou de « faux salariés » tirant leur revenu principal de leur commerce. Cette situation conduit à considérer un minimum de 14 000 travailleurs d’origine turque qui en Belgique vivent d’un emploi indépendant ou assimilé. Sur le total de la population active d’origine turque (50 000 travailleurs), on compte ainsi plus de 28% d’indépendants, de gérants et d’ « aidants » soit plus que dans la population globale du Royaume. On peut en déduire qu’à peu près une famille d’origine turque sur trois en Belgique vit du travail indépendant ! Ce constat est à mettre en parallèle avec le taux de chômage (25%) impressionnant au sein de ce public.

Le nombre de femmes travaillant en indépendante est multiplié par plus de 10 entre 1975 et 1985 et passe de 25 à 260. Cette période correspond au lancement des premières petites entreprises familiales au sein de l’immigration turque, très durement frappée par la fermeture des mines qui l’occupaient massivement. Dans certains cas, la main-d’œuvre ainsi libérée s’essayera au petit commerce de proximité en impliquant l’ensemble de la famille dans l’entreprise. Si certains proches pouvaient financer l’expérience, les épouses prêtaient leur nom pour permettre à l’époux de conserver un revenu du travail ou le bénéfice de l’assurance-chômage, tous les membres de la famille travaillant à tour de rôle dans les établissements ainsi lancés. Ce qui explique l'augmentation de 3% en 1975 à 26% seulement 10 ans plus tard de la part des femmes parmi les indépendants turcs.

Il est également possible de noter la corrélation entre le décollage des entreprises créées par des personnes d’origine turque et le maintien d’un flux migratoire régulier de la Turquie vers la Belgique, malgré la fermeture des frontières. Les mariages entre jeunes nés en Europe et ceux vivant en Turquie expliquent, dans une large mesure, les 2 000 entrées annuelles de Turcs en Belgique. Il est probable que ce groupe dont les éventuels diplômes ne seront pas reconnus et qui probablement ne maîtrise pas les langues nationales, devienne une main-d’œuvre captive pour les entrepreneurs turcs de Belgique.

On sait que 43% des établissements commerciaux tenus par des personnes d’origine turque se situent en Flandre et 20% en Wallonie. En revanche, les 37% des commerces localisés à Bruxelles sont sur-représentés par rapport à la population turque de Bruxelles. Cette observation montre l’attractivité des grandes villes pour le commerce ethnique.

Trois commerces turcs sur quatre concernent la vente de détail (alimentation générale). Ce secteur aux marges bénéficiaires faibles constitue, au sein des villes, une des niches laissées aux migrants. Par ailleurs, la vente de détail ne nécessite pas de grandes qualifications. Certains migrants présentent également sur ce marché des avantages relatifs : commercialisation de produits exotiques, connaissance de réseaux commerciaux, etc. Les qualifications et des secteurs au sein de la population des indépendants d’origine turque se diversifient depuis peu.

Et en Europe ?

La comparaison entre divers pays européens apporte quelques informations nouvelles. La proportion plus ou moins importante de travailleurs indépendants au sein de la population active n’est pas fonction de la taille du groupe turc dans le pays considéré. L’Allemagne, la France et les Pays-Bas sont les pays qui comptent le plus de ressortissants turcs en Europe (avec respectivement 3 millions, 370 000 et 360 000 personnes). En revanche, ce n’est pas sur le sol de ces trois pays que les travailleurs indépendants d’origine turque sont les plus nombreux. La part des indépendants turcs est ainsi de 7% en Allemagne, de 18% en France et de 13% en Hollande. On constate que les indépendants turcs sont proportionnellement les plus nombreux au Royaume-Uni (38%) et en Suède (28%) qui comptent respectivement 250 000 et 65 000 personnes d’origine turque. Il est vrai que le cas de la Grande-Bretagne est exceptionnel avec une importante population turque originaire de Chypre, présente depuis longtemps dans la région londonienne. La présence d’une clientèle potentielle pour des produits exotiques et des services spécifiques n’est pas un argument suffisant pour permettre au commerce ethnique de s’épanouir.

On pourrait se demander si un marché de l’emploi offrant des emplois salariés en nombre suffisant ne serait pas un frein au développement des activités indépendantes au sein des migrants. Autrement dit, si la forte activité des immigrés dans le secteur du commerce est une conséquence du chômage… Il n’en est rien : les pays où le taux de chômage est le plus élevé parmi la population active turque ne sont pas les pays où la proportion d’indépendants est la plus forte. Ainsi, en Allemagne et en France où le taux de chômage dépasse les 25% au sein de la population active originaire d’Anatolie, la présence d’indépendants reste modérée, surtout en Allemagne. La Suède et l'Angleterre où le taux de chômage parmi les Turcs est en dessous de 12%, sont deux pays qui comptent les plus grosses proportions d’indépendants. Toutefois, le manque de corrélation entre chômeurs et indépendants n’est pas très significatif, notamment parce que les réglementations qui régissent les marchés de l’emploi varient fortement d'un pays à l'autre. Force est de considérer que si la raréfaction des emplois salariés peut être une condition nécessaire au lancement des initiatives commerciales parmi les migrants, elle n’en constitue pas une condition suffisante, compte tenu du fait que ces commerces, s’adressant pour une bonne part à une clientèle d’abord communautaire, doivent pouvoir compter sur des acheteurs solvables…

L'environnement plus ou moins favorable à la libre entreprise peut également influencer l’activité de commerce indépendant. La position géographique d'un pays, comme celle de la Belgique ou de la région alsacienne, par rapport à l'espace de la diaspora turque en Europe est aussi un facteur favorisant un commerce de transit. Par ailleurs, les futurs indépendants doivent pouvoir compter, par exemple, sur une aide publique dans le lancement de leurs initiatives… et la situation est, là aussi, très variable d’un pays à l’autre.

Bibliographie
L. MULLER et S. de TAPIA (éds), Un dynamisme venu d’ailleurs : la création d’entreprises par les immigrés, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2005, p. 109-136.

* IRFAM, auteur de Valeurs et projets des jeunes issus de l’immigration. L’exemple des Turcs en Belgique, Paris, Montréal, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1998, 158p.
Photo : Altay MANÇO

Les origines géographiques des immigrés turcs en Europe

Revue Regard sur l'Est
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Par Stéphane DE TAPIA*
Le 01/07/2007

La «communauté» turque immigrée en Europe étonne souvent par sa capacité d’organisation, ses réticences supposées à l’intégration, son ubiquité qui permet de rencontrer des Turcs un peu partout en Europe, alors que cette immigration est somme toute encore récente. S’agit-il pourtant vraiment d’une communauté, alors que la population européenne d’origine turque compte plus de trois millions de personnes originaires de toute la Turquie?



Un peu de géographie

La Turquie, pays de 72 millions d’habitants, couvre une superficie d’environ 780.000 km_. Elle est donc, à échelle européenne, un pays relativement vaste et peuplé. C’est d’ailleurs l’une des craintes les plus grandes des dirigeants européens face à la demande d’adhésion à l’Union, alors qu’ils voient se profiler le plus vaste et le plus peuplé des Etats membres, en outre de culture musulmane. La Turquie a l’originalité, non pas unique mais ouvertement proclamée par tous les guides touristiques, d’être «à cheval sur deux continents», argument de vente qui a aujourd’hui tendance à se retourner contre elle puisque nombre de responsables politiques, notamment français, insistent lourdement sur une Turquie située en Asie et de ce fait non éligible [1]. De fait, si l’on admet la convention géographique qui fixe les limites entre Europe et Asie sur les crêtes de l’Oural, du Caucase, et sur le cours du Bosphore, détroit qui sépare et unit les deux rives de l’agglomération d’Istanbul, la Turquie européenne ne couvre que 3% du territoire national, face à 97% de territoire asiatique. Et, de fait, la signalétique officielle (routière, touristique) ou la codification technique (codes postaux ou téléphoniques) désignent bien une rive européenne (Trakya, Avrupa Yakasï) et une rive asiatique (Anadolou Yakasï).

De là est née une confusion générale à l’étranger: Anadolou, en turc, reprend simplement la dénomination grecque Anatolia (le point du jour, l’Orient) désignée par la géographie antique romaine comme Asia Minor (Asie mineure). En d’autres termes, une immense région asiatique, dont est originaire la quasi-totalité des immigrés turcs, face à une petite région européenne. Cette Anatolie faisait partie, au 19e siècle, de la «Turquie asiatique» opposée à la «Turquie européenne» [2]. Nul besoin de dire que cette Anatolie renferme bien des contrastes régionaux et des particularités humaines et géographiques. Ce petit rappel historico-géographique de base n’est peut-être pas inutile lorsque l’on évoque les origines géographiques des immigrés turcs présents en Europe (ou ailleurs). Les analyses sur ces origines apparaissent parfois extrêmement confuses, y compris sous la plume d’auteurs turcs a priori pourtant enclins à décrire la réalité de leur pays.

«La région, cette inconnue»

Le géographe Marcel Bazin [3] a ainsi intitulé un de ses articles afin de marquer précisément l’importance de la ville en tant qu’élément structurant -en opposition à la région- dans l’organisation des espaces turcs et iraniens, beaucoup plus fluides que les espaces européens, très marqués par leurs histoires à la fois nomades et impériales, ce qui n’empêche pas les forts sentiments d’appartenance identitaire liés à des phénomènes ethniques, confessionnels, parfois tribaux, centrés autour des bazars des grandes cités sédentaires.

D’où viennent les immigrés turcs? La réponse est unanime: «De la ville de…»! L’erreur, trop souvent commise, est de se contenter de cette réponse qui désigne en fait non pas la ville mais le département d’origine; celui-ci n’est d’ailleurs pas toujours celui de naissance mais celui «d’origine» (d’enregistrement) de la famille. Ainsi, Samim Akgönül, maître de conférences au département d’Etudes turques de l’Université Marc Bloch de Strasbourg, un moment membre du jury du Bac pour la langue turque, nous faisait-il remarquer avec amusement que les élèves interrogés sur leur provenance répondaient Ankara, Aksaray, Kayseri ou Konya… là où l’on aurait dû entendre Strasbourg, Mulhouse, Colmar ou Sélestat! Il s’agit bien du lieu d’origine des parents et non de leur propre lieu de naissance. Cette question correspond en turc à l’interrogation «Nerelisiniz?» («D’où êtes-vous originaires?») pour laquelle la réponse classique est, par exemple «Yozgat’tan!» («De Yozgat!», sous-entendu du département de Yozgat), ce à quoi on ajoute souvent «Itcherden mi, dïshardan m??», («De l’intérieur -du chef-lieu-, de l’extérieur -du monde rural-?»). Altan Gokalp [4] l’a justement relevé, et cette observation reste en grande partie valable malgré plus de quarante ans d’immigration en Europe et la naissance d’une «seconde», voire d’une «troisième» générations, socialisées et scolarisées en Europe et généralement de nationalités européennes. Bien évidemment, certains jeunes ont une réponse différente, pour bien marquer leur ancrage dans leur société de résidence, à laquelle ils se sentent attachés.

Des appartenances sociologiques plus que des logiques territoriales

S’il est une originalité de l’émigration turque, c’est bien qu’elle touche transversalement la totalité du territoire turc et la quasi-totalité de la société, sur des modes et pour des causes évidemment très variables. Le champ migratoire contemporain est si large qu’il touche des populations dont les raisons d’émigrer et les caractéristiques sociales sont extrêmement diversifiées: quel point commun entre un cadre hautement qualifié travaillant aux Etats-Unis, un rural non déclaré travaillant dans le bâtiment au Liban, un ingénieur sur un chantier kazakhstanais, un réfugié kurde ou assyro-chaldéen en Suède ou un chef d’entreprise industrielle en Allemagne, sinon leur nationalité turque de départ? Le champ migratoire actuel couvre Europe occidentale et orientale, Etats-Unis et Canada, Australie, pays arabes producteurs de pétrole, Russie et Asie centrale, Afghanistan et Irak en difficile reconstruction. Trois à quatre millions de personnes sont directement concernées, auxquelles s’ajoutent deux à trois millions de personnes ayant un moment tenté l’aventure de l’émigration, soit au total plus de sept millions de ressortissants turcs concernés en cinq décennies, de 1957 à aujourd’hui.

Comme dans la migration interne, la migration internationale s’organise autour d’un fait sociologique majeur, fréquent au Moyen-Orient comme dans les Balkans: l’existence de réseaux sociaux imbriqués et concurrents fondés sur des solidarités fortes. En Turquie, cela prend deux formes principales: les réseaux de parentèle (akrabalïk) et les réseaux d’originaires d’un même «pays» (hemshehrilik). Pour peu que, comme chez les Kurdes, cela recoupe des segments tribaux, ou, chez les musulmans pratiquants, des réseaux confessionnels et confrériques (tarikat), l’origine géographique se double d’une cohésion interne, ethnique, tribale, politique, religieuse… forte, cadrant plus ou moins avec la parenté et l’alliance. En termes de migrations, on peut caractériser ce phénomène comme une filière migratoire, population apparentée et solidaire, émigrant en collectif, dotée d’une personnalité spécifique et capable de fonctionner sur un mode diasporique transnational. La traduction locale est un groupe de familles qui se connaissaient avant l’émigration (mêmes origines et valeurs, réseaux d’interconnaissance, alliances matrimoniales) et se retrouve localisée sur un même site de résidence en Europe.

Pour illustrer ce propos, prenons le cas des Posof’lou de Flers que l’on retrouve à Bordeaux, en Belgique, Suède et Allemagne ou des Emirdagh’lï de Schaerbeek (agglomération de Bruxelles) que l’on retrouve à Saint-Chamond, mais aussi à Bordeaux, des originaires de Develi qui sont implantés à Vierzon, des Kurdes de Dersim-Tundjeli présents en Bretagne, des Yalvatch’lï de toute la France du sud-ouest. Il s’agit à chaque fois d’une filière migratoire (les Posof’lou de Flers représentent 95% de la population turque de la ville, originaires d’une seule vallée à la frontière géorgienne; celle de Schaerbeek représente la majorité des 20.000 Turcs de Bruxelles, à tel point qu’une ligne charter joint Bruxelles à Ankara pour la desserte de la dite communauté). Ce phénomène, général, est souligné en France, Allemagne, Grande-Bretagne comme aux Pays-Bas, par de nombreux chercheurs ayant travaillé sur l’immigration turque. Chaque lieu d’implantation européen est ainsi lié, souvent sans le savoir, à une (ou plusieurs) petite région d’émigration en Turquie [5].

Est-ce à dire qu’il est impossible de décrire les origines géographiques des migrants turcs? En fait, non. Mais il est nécessaire de bien connaître le terrain de départ en Turquie: chaque cité ou région d’Europe abrite des originaires d’un peu toute la Turquie, mais une ou plusieurs filières y donnent la personnalité spécifique de l’immigration. Des constantes ont été relevées: les Turcs d’Allemagne viennent plus facilement de Turquie égéenne que ceux de France, arrivés plus tardivement, plutôt au début des années 1970, d’Anatolie centrale et orientale, car recrutés sur des modes différents et plus souvent irréguliers au départ. Les Turcs des pays arabes ou de Russie et du Kazakhstan sont plus souvent des Anatoliens orientaux, arrivés durant les années 1980, voire 1990, sur le marché de l’émigration. Donc en fait proches de ceux de France… ou de Suède: la politique favorable à la demande d’asile y a amené, comparativement, plus de Kurdes et d’Assyro-Chaldéens, mais les Yézidis, Kurdes eux-aussi, sont souvent partis vers l’Allemagne. On se rappellera l’échouage en 2001 près de Fréjus d’un cargo surchargé de clandestins [6]: tous les efforts des autorités locales et nationales se sont heurtés à la volonté farouche des passagers de partir vers des villes allemandes ou britanniques où résidaient leurs proches, Kurdes et Yézidis d’origine syrienne; la France a priori ne les intéressait pas! En revanche, d’autres Kurdes, parfois yézidis, souvent turcs cette fois les attendaient en Allemagne. Ce cas illustre parfaitement le caractère transfrontalier de nombre de populations minoritaires turques et moyen-orientales où ce n’est pas l’origine géographique (ou même nationale) stricto sensu qui prime, mais bien l’appartenance de groupe et l’organisation en réseau.

Quelques phénomènes spécifiques viennent encore compliquer le tableau: on rencontre de très nombreux Kurdes parmi les migrants turcs, or ceux-ci sont très rarement originaires de ce que les Turcs appellent l’Anatolie du Sud-Est (Güneydoghou Anadolou) et les intéressés Kurdistan. La raison en est simple: nombre d’entre eux, par le biais d’un exode rural massif, voire de déportations internes récentes ou plus anciennes, sont nés dans les départements occidentaux et particulièrement les métropoles comme Istanbul, Ankara ou Izmir. La Méditerranée, très enclavée et peu peuplée jusqu’aux années 1980, est elle aussi très peu présente dans l’émigration, à la notable exception de la plaine de Tchoukourova (Cilicie) où la ville d’Adana est justement un pôle de croissance attractif [7].


* Chargé de recherche au CNRS, «Cultures & Sociétés en Europe», Strasbourg.

[1] Rappelons, à ce propos, que la Russie, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan ont également un territoire situé «à cheval sur deux continents».
[2] Rumeli, Roumélie, littéralement le pays des Romains/Chrétiens; soit, en turc et en arabe: Rum, Rumî.
[3] Marcel Bazin, «La région, cette inconnue… Réflexion sur l’identité régionale dans le monde turco-iranien», in D. Balland (Ed.), Hommes et Terres d’Islam. Mélanges offerts à Xavier de Planhol, IFRI, Téhéran, 2000, Vol. 53, tome 2.
[4] Altan Gokalp, L'immigration turque en Europe Occidentale: repères et tendances, Travaux de l’Institut de Géographie de Reims, 1986, n° 65/66.
[5] Stéphane de Tapia, «Immigrations turques en Europe: typologies des espaces et des réseaux », Les Dossiers de l’IFEA, Série la Turquie aujourd’hui: Migrations et mobilités internationales: la plateforme turque, n° 13, Istanbul, IFEA.
[6] Le cargo East Sea a échoué le 17 février 2001. Alertés sur la politique restrictive d’accueil de la France, ces réfugiés ont d’abord menti sur leur réelle provenance, se disant Irakiens. Les Kurdes de France, qu’ils soient originaires d’Irak, d’Iran, de Turquie ou de Syrie, se sont alors mobilisés en leur faveur. Certains ont finalement obtenu l’asile en France, d’autres ont rejoint leurs cousins turcs en Allemagne.
[7] Région de prédilection du romancier Yashar Kemal, la plaine d’Adana, lieu de relégation ou de colonisation forcée à l’époque ottomane, est aujourd’hui une plaine drainée et irriguée consacrée au coton et le siège d’une intense activité industrielle.

Photo : Celia Chauffour

4.7.07

Au Pakistan, les islamistes retranchés dans la mosquée Rouge commencent à se rendre

LE MONDE | 04.07.07

Les forces de sécurité pakistanaises assiégeaient toujours, mercredi 4 juillet à Islamabad, la mosquée Lal (ou mosquée Rouge) au lendemain d'affrontements qui ont fait seize morts - dont un journaliste cameraman - et environ 150 blessés. Des centaines de soldats, paramilitaires et policiers, aidés de véhicules blindés, encerclaient ce sanctuaire d'islamistes radicaux, où plusieurs dizaines d'élèves de madrasa (école islamiques) armés sont retranchés, alors que le gouvernement pakistanais sommait les dirigeants de la mosquée de se rendre. Vers 14 heures (heure locale), des groupes d'islamistes commençaient à se rendre, a-t-on appris de source officielle.

Le couvre-feu a été décrété autour de la mosquée. Selon le secrétaire pakistanais à l'information, Anwar Mehmood, les femmes et les enfants ont quitté les deux madrasas liées à la mosquée. "Des efforts sont déployés pour contraindre (les hommes retranchés) de se rendre sans violences", a-t-il précisé.

Abdul Rashid Ghazi, l'un des deux frères qui dirigent la mosquée, a déclaré accepter une reddition conditionnelle. "Nous sommes prêts à déposer les armes si nous avons des garanties écrites que (les forces de sécurité) n'attaqueront pas et qu'ils ne lanceront pas d'opération." Il a démenti la présence de kamikazes à l'intérieur de la mosquée. Il a assuré que les étudiants islamistes retranchés dans la mosquée avaient suffisamment de vivres pour tenir "aussi longtemps qu'Allah le voudra".

Les affrontements ont éclaté, mardi, après que la police a lancé plusieurs salves de gaz lacrymogènes afin de riposter à des étudiants armés de bâtons, accompagnés de jeunes étudiantes vêtues de la burqa, qui s'en étaient pris à des policiers et s'étaient saisis de leurs armes. Alors que la population fuyait les quartiers commerçants de la capitale, des étudiants, protégés par des barricades et par des sacs de sable, ont échangé des tirs avec les forces de l'ordre au cri de "djihad ! djihad !".

" Le sang de nos martyrs ne sera pas versé en vain. Nous sommes prêts pour des attaques-suicides", a déclaré par haut-parleur un mollah. "Notre guerre sainte se poursuivra jusqu'à ce que la charia (loi islamique) soit appliquée dans tout le pays", ajoutait-il.

Plus tard, les étudiants ont incendié un bâtiment du ministère de l'environnement. Une forte explosion a été entendue, vraisemblablement en relation avec les incendies. Les échanges de tirs se sont poursuivis dans l'après-midi.

Ces violences surviennent après des mois de tension autour de la mosquée Rouge dont les chefs n'ont cessé de défier l'autorité du président pakistanais, Pervez Musharraf. Le 23 juin, ils ont enlevé plusieurs civils chinois et pakistanais lors d'une campagne de moralisation. A la mi-mai, ils avaient pris en otages des policiers pour exiger la libération d'étudiants détenus par les autorités. Le 6 avril, ils s'étaient livrés à un autodafé à l'extérieur de la mosquée en brûlant des DVD, cassettes vidéo et magnétoscope, qui représentent à leurs yeux le "vice".

Depuis janvier, une vingtaine d'agents de sécurité avaient été placés aux abords de la mosquée, après l'attaque par les étudiants d'une bibliothèque publique pour enfants. - (AFP.)

Article paru dans l'édition du 05.07.07