9.6.07

Les Russophones dans le collimateur des inspecteurs des langues estoniens

Le Monde

'est une école de la banlieue de Tallinn comme il en existe plusieurs dizaines dans la capitale estonienne : un établissement russophone où des professeurs d'origine russe enseignent à des enfants de langue maternelle russe. Une banalité dans cette ancienne République soviétique où près de 30 % des 1,34 million d'habitants sont russophones, essentiellement d'origine russe, arrivés pour la plupart au temps de l'occupation soviétique entre 1944 et 1991.


Ce jour-là, Helga Laasi et Anne Romet, deux fonctionnaires estoniennes de l'Inspectorat des langues, vont contrôler le niveau d'estonien de sept enseignants russophones de cette école. "Présentez-vous", commence Mme Romet, chargée de poser les questions. Jevgeni, un professeur de sports de 48 ans, né en Estonie, donne son nom. "Où avez-vous travaillé auparavant ?" Silence. L'inspectrice répète sa question. L'homme donne le nom d'une autre école de Tallinn. "Vous apprenez le ski à vos élèves en hiver ?" Long silence. Requestion. Puis, enfin, une réponse lapidaire : "Ils ne vont pas skier car c'est trop cher." "Vous aimez que les filles jouent au foot ?" "Oui." "Mais ce n'est pas un sport pour les filles ?" L'inspectrice veut le pousser à discuter. Le prof répond par monosyllabes. Les questions se poursuivent ainsi, pendant une dizaine de minutes.

L'exercice est pénible. L'enseignant est nerveux, bloqué. Il y a trois mois, Amnesty International a qualifié l'action de l'Inspectorat des langues de "répressive et punitive par nature" et de "contre-productive dans son objectif de promouvoir l'intégration sociale". Cette action touche aussi bien les secteurs public et privé. Lors des affrontements qui ont éclaté, fin avril, à propos du déplacement de la statue d'un soldat soviétique à Tallinn, beaucoup de russophones ont expliqué que leur ras-le-bol venait de ce sentiment de discrimination qu'ils ressentent à cause de la langue, dont on exige un niveau de connaissance progressif pour avoir accès à certains emplois et à la citoyenneté.

Dans la salle d'examen, Helga Laasi, qui prenait des notes jusque-là, lève les yeux : "Vous avez un niveau d'estonien très bas. Ce n'est pas le niveau requis pour votre catégorie professionnelle. Vous devez passer le certificat d'aptitude." Conciliabule entre les deux inspectrices, qui se demandent combien de temps elles lui laisseront pour se mettre à niveau.

"PAS D'AMENDE"

Il existe trois niveaux requis, le premier notamment pour les chauffeurs de taxi ou les coiffeurs, le deuxième pour les enseignants comme Jevgeni ou les employés d'Etat, le dernier pour les médecins. L'enseignant est crispé sur son siège. "Vous devrez passer le premier niveau en octobre et le deuxième en juin 2008." Lecture du protocole de l'entretien, précision sur le coût des cours, dont une partie sera remboursée s'il réussit. L'enseignant signe. "Vous avez maintenant une chance d'améliorer votre niveau et, pour cette première fois, nous ne vous donnerons pas d'amende." Il sort.

Sa langue se délie enfin, en russe : "Je sais que si j'échoue, je pourrais avoir une amende d'un mois de salaire, mais je peux aussi perdre mon poste." En 2006, près d'une soixantaine de personnes sur 3 000 inspectées ont été sanctionnées.

"Nous sommes un petit pays et nous devons protéger notre langue", dit Helga Laasi. Depuis le 1er mars, la loi sur les langues a été renforcée. Les écoles sont particulièrement visées car, à partir de septembre, même les établissements russophones devront augmenter le nombre de matières enseignées en estonien. "Environ 70 % des enseignants russophones ont un niveau insuffisant", note Ilmar Tomusk, directeur de l'Inspection depuis 1995. "Beaucoup de Russes d'Estonie attendent que le russe devienne langue officielle, comme le demande un parti russophone. Les plus de 40 ans sont donc assez peu motivés." Le russe, deuxième langue officielle ? Ilmar Tomusk n'y croit pas. "Les politiciens n'accepteraient jamais (...), cela coûterait trop cher. Puis il faudrait l'ajouter comme langue de travail à Bruxelles..."
Olivier Truc
Article paru dans l'édition du 05.06.07.

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