29.6.07

La fin de la guerre des deux bégums de Dacca

Le monde, 19 avril 2007

L'armée a sans doute mis fin à la carrière des deux bégums qui se succédaient au pouvoir

par Françoise Chipaux

Agissant en coulisse, l'armée bangladaise, qui soutient le gouvernement, a sans doute mis fin au règne des deux bégums, Sheikha Hasina Wajed et Khaleda Zia, dont la lutte stérile pour le pouvoir qu'elles exerçaient tour à tour depuis plus de quinze ans a miné le pays.

Chef du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), la bégum Khaleda Zia devrait quitter Dacca dans quelques jours, sans doute pour l'Arabie saoudite. Un exil accepté en échange de la clémence accordée à ses deux fils accusés de corruption et arrêtés. Le plus jeune des fils, Arafat Rahman, arrêté dimanche, a été libéré mardi 17 avril et les poursuites engagées contre son fils aîné, Tarique Rahman, arrêté il y a un mois, ont été "suspendues" pour six mois.

La bégum Zia a été premier ministre depuis 2001 jusqu'en octobre 2006, date à laquelle elle a remis le pouvoir, comme l'exige la Constitution, à une administration intérimaire en charge d'organiser les élections.

Sa "rivale", la bégum Sheikha Hasina Wajed, qui fut premier ministre entre 1996 et 2001, et est chef du principal parti d'opposition, la Ligue Awami, en vacances actuellement aux Etats-Unis où elle est allée voir ses enfants, a pour sa part été inculpée la semaine dernière de meurtre après la mort de quatre hommes au cours de manifestations violentes, en octobre 2006, à Dacca.

ETAT D'URGENCE

Elle est aussi accusée d'avoir touché des commissions d'un homme d'affaires en échange d'un contrat du gouvernement pour la construction d'une centrale électrique en 1998.

Sheikha Hasina a nié les charges et affirmé qu'elle rentrerait au Bangladesh mais les autorités ont fait savoir que, dans ce cas, elle serait arrêtée.

Le Bangladesh est sous le régime de l'état d'urgence depuis le 11 janvier et dirigé par un gouvernement intérimaire de technocrates, soutenu par l'armée, dont la principale tache devait être d'organiser les élections législatives prévues le 21 janvier et annulées sine die.

Le chef de l'exécutif, Fakhruddin Ahmed, a affirmé, il y a quelques jours, qu'il croyait "fermement que les élections parlementaires si attendues (pourraient) avoir lieu avant la fin de 2008", ajoutant : "Nous sommes déterminés à remettre le pouvoir à un gouvernement élu après la tenue d'élections libres et justes en réalisant les programmes et réformes administratives nécessaires dès que possible."

Depuis l'instauration de l'état d'urgence, les autorités, appuyées par 60 000 soldats, ont choisi plutôt d'engager une bataille anticorruption, arrêtant des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles d'anciens ministres du Parti nationaliste du Bangladesh et de la Ligue Awami. Elles ont aussi interdit toutes activités politiques.

Pour l'instant, les Bangladais regardent, plutôt satisfaits, la campagne anticorruption mais déjà des inquiétudes se font jour quant à la volonté de l'armée de garder, à l'avenir, un oeil sur la politique.

22.6.07

Combien de pauvres en Inde ?

LE MONDE | 30.05.07 |

Comment mesurer la pauvreté ? En Inde, la question embarrasse les statisticiens autant que les hommes politiques. Dans un pays où 28 % de la population vivrait au-dessous du seuil de pauvreté, l'enjeu est crucial.

Tous les cinq ans, le gouvernement central indien donne une estimation calculée à partir d'un échantillon de 150 000 foyers, représentatifs de la population indienne. Entre 226 et 282 millions d'Indiens vivraient avec moins de 8 euros par mois.


L'Inde recense aussi les pauvres, avec d'autres critères, en calculant le nombre de cartes "below poverty line" (sous le seuil de pauvreté) dont bénéficient ceux qui vivent sous ce seuil. Elles donnent droit à de nombreuses aides gouvernementales, comme un logement gratuit, l'accès à une formation ou encore la distribution de produits alimentaires. Les vingt-huit Etats régionaux sont chargés d'identifier les titulaires.

Les résultats sont surprenants. Ils indiquent que la moitié de la population indienne vivrait sous le seuil de pauvreté. En fait, chaque gouvernement régional gonfle les chiffres, pour obtenir puis distribuer le maximum de subventions, dans un but électoral. Les résultats sont aussi faussés par la pratique de la corruption. Dans les villages, les cartes sont parfois distribuées au mieux-offrant. Les notables paient pour obtenir la carte des pauvres et jouir de ses privilèges. Ou encore le chef du village distribue la carte aux membres de sa caste. En 2002, dans le Gujarat, dans l'ouest de l'Inde, de 25 % à 35 % des foyers riches détenaient la carte des pauvres, alors que 10 % à 15 % des pauvres en étaient privés.

En 2006, la Cour suprême a donc demandé la création d'une commission gouvernementale pour redéfinir les critères du seuil de pauvreté. Cette dernière pourrait s'inspirer d'une réforme entreprise dans le Gujarat.

Le gouvernement régional fixe lui- même la notation associée à chaque critère pour établir le nombre de points au-dessous desquels la carte de pauvreté est délivrée. "S'agissant du critère de la propriété foncière, un hectare de terrain dans les terres arides du Gujarat n'a pas la même valeur qu'un hectare de terrain dans les plaines fertiles du Penjab", explique Himanshu, chercheur au Centre des sciences humaines de New Delhi.

"Mais le risque est que la mesure de la pauvreté ne soit plus uniforme dans tout le pays", poursuit-il. Le Gujarat a aussi décidé de rendre publique la liste des titulaires de la carte "below poverty line" afin de lutter contre la corruption. Si l'Inde suivait cet exemple, les pauvres ne seraient plus exclus des statistiques qui mesurent la pauvreté.
Julien Bouissou

17.6.07

1 600 noms pour trop de Chinois

Avec seulement 1 600 patronymes pour 1,4 milliard d’habitants en Chine, l’administration a quelques problèmes. Criez «Wang Wei» dans une rue chinoise, par exemple, et des dizaines de têtes vont se retourner. Il existerait en effet 93 millions de Whang, 92 millions de Li et 88 millions de Zhang, les trois noms de famille les plus répandus, suivis de Chen, Zhou et Lin. Selon une récente enquête du ministère de la Sécurité publique, 85 % des Chinois se partageraient seulement 100 patronymes. Les autorités envisagent de modifier la loi qui veut que seul le nom du père soit transmissible, et de permettre d’accoler le nom maternel. Le fils de M. Zhou et Mme Zhu pourra désormais s’appeler Zhou, Zhu, Zhouzhu ou Zhuzhou. Un moyen de créer 1,8 million de nouveaux noms de famille. P.N. (à Pékin)

15.6.07

Conservatrice et influente, l'Eglise roumaine entretient un climat favorable aux populistes

LE MONDE | 12.06.07

Les 700 policiers et gendarmes mobilisés pour protéger la "marche de la diversité" des homosexuels roumains, le 9 juin, ont eu du mal à contenir la contre-manifestation de l'extrême droite, autoproclamée "marche de la normalité".

Malgré la dépénalisation officielle de l'homosexualité en 2002, les Roumains, dont 87 % se revendiquent de l'Eglise orthodoxe, restent peu compréhensifs à l'égard des minorités sexuelles. "La Roumanie a fait des progrès en termes de législation mais la société n'est pas encore au niveau de la loi, sans compter l'opposition de l'Eglise orthodoxe", affirme la révérende canadienne Diane Fisher, qui oeuvre depuis plusieurs années en faveur de la communauté homosexuelle roumaine.


L'homosexualité est considérée par l'Eglise orthodoxe comme un "péché mortel". "La Patriarchie roumaine désapprouve les manifestations des minorités sexuelles sur le domaine public, lit-on dans un communiqué signé par la direction de l'Eglise orthodoxe. La Gay Pride est une offense contre la moralité de la vie publique, contre l'institution sacrée de la famille et un danger pour la formation des jeunes générations exposées à la corruption morale."

Malgré l'adhésion de la Roumanie à l'Union européenne, l'Eglise orthodoxe garde sa réputation d'institution conservatrice qui tarde à faire son aggiornamento. En mars, elle s'est retrouvée, une fois de plus, au premier plan de la vie publique roumaine lors d'un débat sur la présence des icônes dans les écoles publiques, qui a divisé la société roumaine.

Profitant de l'adhésion à l'UE, une poignée d'associations militant pour les droits de l'homme ont demandé le retrait des icônes des écoles publiques. "L'Etat privilégie l'Eglise orthodoxe et ne respecte pas la séparation des pouvoirs", s'insurge Remus Cernea, président de l'association pour la liberté de conscience.

ENLEVER LES ICÔNES DE L'ÉCOLE

La polémique avait débuté dans la petite ville de Buzau, située au sud-est de la Roumanie, où un professeur de philosophie avait décidé de défier l'Eglise, en déposant une plainte contre la présence des icônes dans les écoles, auprès du conseil national contre la discrimination, une institution publique indépendante. "Les croyants ne peuvent pas tout décider même quand leur religion est majoritaire, lance le jeune professeur Emil Moise. Nous ne sommes pas un Etat religieux, nous ne vivons pas dans une société islamique. Nous avons un Etat de droit, une Constitution et elle doit être respectée. Personne n'est au-dessus des lois. Les icônes n'ont pas leur place sur les murs des écoles publiques."

A la surprise générale, le conseil contre la discrimination a donné raison au professeur et proposé aux autorités d'enlever les icônes des écoles. L'Eglise orthodoxe a protesté avec véhémence et bloqué cette décision. "Ni l'Eglise, ni le ministère de l'éducation, ni le Parlement, ou quelconque autre institution de ce pays, ne peut intervenir dans le règlement de ce problème, déclare Costel Stoica, porte-parole de l'Eglise. J'estime que les seuls autorisés à donner leur avis sont les parents, les élèves et les professeurs."

Les réactions contre la Gay Pride du 9 juin, à Bucarest, ont confirmé une fois de plus l'énorme poids que l'Eglise orthodoxe continue d'avoir en Roumanie. Les populistes exploitent la situation pour tenter de séduire un électorat sensible aux questions religieuses. Gigi Becali, patron du club de football Steaua et leader du parti populiste de la Nouvelle Génération, a dénoncé la "marche de Satan" des homosexuels. Etoile montante de la politique roumaine - il est l'homme politique le plus populaire en Roumanie après le président Traian Basescu, selon les sondages -, très populaire dans le milieu des prélats roumains, M. Becali a fait interdire l'hymne de son équipe de football, Whe are the champions, chanté par le soliste du groupe Queen, Freddie Mercury, au prétexte que "ce type était un homosexuel, donc un fou".
Mirel Bran

Human Rights Watch dénonce la politique chinoise d'urbanisation forcée des bergers tibétains

LE MONDE | 12.06.07

Le gouvernement chinois a forcé, depuis 2000, environ 700 000 bergers tibétains à abandonner leurs pâturages des hauts plateaux, dénonce l'organisation de défense des droits de l'homme Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié dimanche 10 juin.

S'appuyant sur des entretiens avec 150 bergers entre juillet 2004 et décembre 2006, HRW explique que cette stratégie de dépeuplement et d'urbanisation obligatoire s'inscrit dans la poursuite de la "sinisation" du Tibet depuis que le royaume du dalaï-lama a été envahi par l'Armée populaire de libération, en 1950.


Publié sous le titre : "Personne n'a le loisir de refuser" (de quitter ses terres), citation extraite d'une conversation avec l'un des bergers, le rapport fustige cette politique "qui viole les droits sociaux économiques" de ces pasteurs tibétains, sous le prétexte de "civiliser" et de "moderniser" la vie de certains de ces habitants du Toit du monde.

"Les autorités chinoises soutiennent que l'urbanisation forcée des bergers tibétains est le moyen de leur apporter le progrès, écrit le responsable pour l'Asie de HRW, Brad Adams, mais ces mêmes autorités ne se soucient pas de comprendre ce que les Tibétains veulent et traitent durement ceux qui protestent." Cette politique, appliquée de manière radicale dans plusieurs préfectures de la province du Qinghai, est aussi à l'oeuvre, affirme le rapport, dans la Région autonome du Tibet proprement dite ainsi que dans les zones de peuplement tibétain des provinces du Ganzu, du Sichuan et du Yunnan. "On détruit nos communautés et nos vies en nous empêchant de vivre sur nos terres, nous qui sommes bergers depuis des générations", remarque l'un d'eux.

Pour les autorités, il s'agit de reloger ces bergers, parfois forcés d'abattre leur cheptel, dans les tristes "colonies" alignant leur déprimante architecture aux abords des bourgs du haut plateau.

S'inscrivant dans la politique de développement du Grand Ouest chinois, cette stratégie a été justifiée il y a deux ans par un haut responsable comme "le moyen le plus efficace de restaurer les terres dans leur état originel". Les autorités mettent en effet en avant leur souci écologique et soutiennent qu'il est nécessaire de créer des no man's land et de reboiser afin d'éviter, notamment dans le secteur des "trois rivières" de la province du Qinghai, l'érosion des sols, la déforestation jouant un rôle dans les inondations qui frappent régulièrement les provinces situées en aval.

Le rapport de HRW admet que la Chine a toutes les raisons de se soucier de la protection de l'environnement mais redoute que, dans le cas des quelque 2,5 millions des bergers des hauts plateaux, il s'agisse plus de "détruire la culture tibétaine et (d')assimiler de force les Tibétains dans la société chinoise".
Bruno Philip

10.6.07

Pakistan : Ces femmes talibans qui militent pour la charia

Au Pakistan, les étudiantes de la Mosquée rouge d’Islamabad prônent la guerre sainte

Sorties dans la rue en mars dernier, voilées de leur hijab noir de la tête aux pieds et armées de bâtons, elles sont près de 6 000 filles à avoir réclamé l’instauration de la charia et d’un tribunal islamique. Des revendications qui courent toujours. Elles veulent aussi que le gouvernement reconstruise les sept mosquées, bâties sans autorisation, qu’il a démolies récemment.

Un défi aux autorités
Ces femmes ont déjà multiplié les actes de “talibanisation” en tout genre : pression sur les vendeurs de films et de musique indiens et occidentaux, les obligeant à fermer leur commerce ; kidnapping d’une mère maquerelle, connue du quartier, qu’elles ont retenue plusieurs jours dans leur école ; et enfin, prise en otages de six policiers qu’elles ont relâchés la semaine dernière en échange de talibans retenus par les forces armées gouvernementales. Aujourd’hui, elles occupent toujours la bibliothèque pour enfants située dans l’enceinte de la mosquée et adjacente à leur “madrassa” (école coranique) — la Jami Hafsa — dont elles ont pris possession en janvier dernier. Depuis, elles sont devenues les leaders et les figures de proue d’une menace islamiste réelle et dont la détermination défie les autorités.

“Un islam pur”
Ramla Saeed est l’une d’elles. Elle a 21 ans, feuillette sans intérêt un livre en manipulant avec nervosité son téléphone portable. “Détruire une mosquée, c’est profaner Allah ! Musharraf est allé trop loin (lire encadré ci-dessous). Il mérite que l’on détruise au moins sept ministères…” Scandalisée, Ramla ne décolère pas. “On ne libérera la bibliothèque que lorsqu’une première pierre aura été posée. Pas avant !” Résolues à poursuivre leur “guerre sainte” – l’instauration d’un “islam pur” au Pakistan – elles avouent que, après une trêve qui fait suite au début des négociations sur la reconstruction des mosquées entre le gouvernement et la Mosquée, elles veulent poursuivre leurs actions de “talibanisation”.

“Grâce à nous, des commerçants ont déjà fermé leurs boutiques, ne vendent pas de films obscènes, un bordel a été fermé et le gouvernement a libéré des étudiants, assure Ramla. Notre action pour l’Islam commence à porter ses fruits, on ne va pas s’arrêter là.”

Ces femmes talibans sont bercées dans l’idéologie radicale des deux religieux qui dirigent la Lal Masjid (la Mosquée rouge) : Abdul Aziz et son frère Ghazi Abdul Rashid. Ils disent lutter au nom du djihad, sont proches de groupes extrémistes interdits et menacent aujourd’hui les autorités d’attentats suicide si le gouvernement les attaque. Une surenchère d’autant plus préoccupante que le président et général Musharraf semble incapable de répondre à ces menaces.
Pauline Garaude

9.6.07

Les Russophones dans le collimateur des inspecteurs des langues estoniens

Le Monde

'est une école de la banlieue de Tallinn comme il en existe plusieurs dizaines dans la capitale estonienne : un établissement russophone où des professeurs d'origine russe enseignent à des enfants de langue maternelle russe. Une banalité dans cette ancienne République soviétique où près de 30 % des 1,34 million d'habitants sont russophones, essentiellement d'origine russe, arrivés pour la plupart au temps de l'occupation soviétique entre 1944 et 1991.


Ce jour-là, Helga Laasi et Anne Romet, deux fonctionnaires estoniennes de l'Inspectorat des langues, vont contrôler le niveau d'estonien de sept enseignants russophones de cette école. "Présentez-vous", commence Mme Romet, chargée de poser les questions. Jevgeni, un professeur de sports de 48 ans, né en Estonie, donne son nom. "Où avez-vous travaillé auparavant ?" Silence. L'inspectrice répète sa question. L'homme donne le nom d'une autre école de Tallinn. "Vous apprenez le ski à vos élèves en hiver ?" Long silence. Requestion. Puis, enfin, une réponse lapidaire : "Ils ne vont pas skier car c'est trop cher." "Vous aimez que les filles jouent au foot ?" "Oui." "Mais ce n'est pas un sport pour les filles ?" L'inspectrice veut le pousser à discuter. Le prof répond par monosyllabes. Les questions se poursuivent ainsi, pendant une dizaine de minutes.

L'exercice est pénible. L'enseignant est nerveux, bloqué. Il y a trois mois, Amnesty International a qualifié l'action de l'Inspectorat des langues de "répressive et punitive par nature" et de "contre-productive dans son objectif de promouvoir l'intégration sociale". Cette action touche aussi bien les secteurs public et privé. Lors des affrontements qui ont éclaté, fin avril, à propos du déplacement de la statue d'un soldat soviétique à Tallinn, beaucoup de russophones ont expliqué que leur ras-le-bol venait de ce sentiment de discrimination qu'ils ressentent à cause de la langue, dont on exige un niveau de connaissance progressif pour avoir accès à certains emplois et à la citoyenneté.

Dans la salle d'examen, Helga Laasi, qui prenait des notes jusque-là, lève les yeux : "Vous avez un niveau d'estonien très bas. Ce n'est pas le niveau requis pour votre catégorie professionnelle. Vous devez passer le certificat d'aptitude." Conciliabule entre les deux inspectrices, qui se demandent combien de temps elles lui laisseront pour se mettre à niveau.

"PAS D'AMENDE"

Il existe trois niveaux requis, le premier notamment pour les chauffeurs de taxi ou les coiffeurs, le deuxième pour les enseignants comme Jevgeni ou les employés d'Etat, le dernier pour les médecins. L'enseignant est crispé sur son siège. "Vous devrez passer le premier niveau en octobre et le deuxième en juin 2008." Lecture du protocole de l'entretien, précision sur le coût des cours, dont une partie sera remboursée s'il réussit. L'enseignant signe. "Vous avez maintenant une chance d'améliorer votre niveau et, pour cette première fois, nous ne vous donnerons pas d'amende." Il sort.

Sa langue se délie enfin, en russe : "Je sais que si j'échoue, je pourrais avoir une amende d'un mois de salaire, mais je peux aussi perdre mon poste." En 2006, près d'une soixantaine de personnes sur 3 000 inspectées ont été sanctionnées.

"Nous sommes un petit pays et nous devons protéger notre langue", dit Helga Laasi. Depuis le 1er mars, la loi sur les langues a été renforcée. Les écoles sont particulièrement visées car, à partir de septembre, même les établissements russophones devront augmenter le nombre de matières enseignées en estonien. "Environ 70 % des enseignants russophones ont un niveau insuffisant", note Ilmar Tomusk, directeur de l'Inspection depuis 1995. "Beaucoup de Russes d'Estonie attendent que le russe devienne langue officielle, comme le demande un parti russophone. Les plus de 40 ans sont donc assez peu motivés." Le russe, deuxième langue officielle ? Ilmar Tomusk n'y croit pas. "Les politiciens n'accepteraient jamais (...), cela coûterait trop cher. Puis il faudrait l'ajouter comme langue de travail à Bruxelles..."
Olivier Truc
Article paru dans l'édition du 05.06.07.