5.5.07

Les millions de laissés-pour-compte de "l'Inde qui brille"

LE MONDE | 04.05.07

En plein champ, dans un décor de routes inachevées, de poteaux électriques sans fils, de caniveaux à ciel ouvert, des masures, faites de quelques piquets de bois, de pailles tressées, de feuilles de plastique noir ou bleu, de papier, s'imbriquent dans un désordre sans nom. A une heure et demie de voiture de New Delhi, la "GG Colony" abrite à la fois des déplacés du bidonville de Molchand, au centre du Delhi résidentiel, et ceux des bords de la Yamuna.


"On nous a dit qu'en 2010 des matches allaient avoir lieu (les Jeux asiatiques), qu'ils voulaient construire le métro, qu'il fallait nettoyer Delhi", raconte Rita, une réfugiée du Bangladesh qui vivait avec son mari et ses deux enfants de 5 et 3 ans sur les bords de la Yamuna.

Rita, comme des centaines de milliers d'habitants des bidonvilles de Delhi, est une victime de "l'Inde qui brille", d'une Inde qui, dans sa course au succès, cherche à cacher ses pauvres, ombre gigantesque dans un tableau qui se veut doré. "Sur les 500 000 personnes expulsées jusqu'à maintenant à Delhi, seules 300 000 ont été réinstallées", affirme A. K. Roy, de l'organisation non gouvernementale Hazards Centre, qui s'occupe des déplacés des bidonvilles. "Le gouvernement vise avant 2010 le déplacement de 400 000 familles, soit environ 2 millions de personnes", ajoute M. Roy, qui précise : "Les Jeux asiatiques sont un prétexte, mais le véritable but de cette campagne est la commercialisation de la terre."

Rita a tout perdu dans ce déménagement forcé. "Je n'étais pas là quand les agents du gouvernement sont venus détruire ma hutte et je n'ai quasiment rien retrouvé", dit cette jeune femme qui, en raison de l'éloignement, a aussi perdu son travail. "J'étais employée comme servante à 600 roupies (10,2 euros) par mois et mon mari, conducteur de tricycle, gagnait 50 à 60 roupies (1 euro) par jour après la location de l'engin", dit-elle, avant d'ajouter : "Je suis ici depuis sept mois, et aucun de nous n'a de travail."

Dans sa petite échoppe - une planche de bois comme comptoir et une feuille de plastique pour toit -, Renu, 28 ans et 5 enfants, vend du thé pour survivre. Elle est arrivée du bidonville de Molchand il y a neuf mois et n'a toujours pas réussi à se refaire une vie.

"Nous sommes là avec la permission du gouvernement, mais personne ne nous aide. Les autorités nous demandent de déposer 5 000 roupies (85,4 euros) pour la licence nous donnant droit à 12,5 m2 pour cinq ans. Ce n'est pas suffisant pour une grande famille... Je ne sais pas quoi faire", dit cette femme qui était ouvrière dans une usine de vêtements à 1 800 roupies (30 euros) par mois. Travail qu'elle a dû abandonner en raison de la distance à parcourir qui lui coûterait plus de la moitié de son salaire. "Il n'y a pas d'électricité, pas de sanitaires, pas d'hôpital et 90 % des hommes sont désormais sans travail à GG Colony", affirme Renu.

New Delhi n'est qu'un cas parmi de nombreux autres des effets de la transition rapide que traverse l'Inde, et dont les pauvres sont souvent les victimes. Les conflits qui opposent, dans quasiment tous les Etats du pays, les nantis et les autres se multiplient, avec pour conséquence "une violence accrue de la société" affirme le Dr Pramilla Kamal, principale d'un collège d'Amritsar, au Pendjab.

Dirigé par un gouvernement communiste, l'Etat du Bengale-Occidental connaît, depuis plusieurs mois, des troubles qui ont fait plus d'une dizaine de morts provoqués par le refus de paysans de vendre leur terre pour favoriser l'implantation de groupes industriels que les autorités veulent voir investir. En Orissa, ce sont les adivasis (membres de tribus) qui refusent d'être expulsés pour faciliter les extractions minières. Dans la capitale économique de l'Inde, Bombay, les 600 000 habitants du plus grand bidonville d'Asie, Dharavi, résistent à un grandiose plan de réhabilitation qui verra un grand nombre d'entre eux relogés dans les banlieues éloignées du centre.

"L'intolérance est partout et personne n'est prêt à concéder de l'espace aux autres", dit encore le Dr Kamal. "Un fossé énorme se creuse entre les deux Inde", note pour sa part Anouradha Bakshi, de l'ONG Project Why qui travaille à Delhi avec les enfants des bidonvilles. "Ce qui m'effraie, c'est ce mépris des réalités. L'insensibilité des riches couplée aux rêves grandissants des pauvres est inquiétante", dit cette femme d'un milieu très aisé, qui passe sa vie à donner aux laissés-pour-compte, à travers l'éducation, une chance de s'élever dans la société.

"Plus la place de l'économie devient prépondérante en Inde, plus l'espace pour les pauvres est en danger", explique le Dr Jimmi Dabhy, directeur de l'Institut social indien. "La libéralisation a aidé les gens, mais la globalisation économique a bénéficié à une élite, non à la grande masse des Indiens", insiste ce jésuite, en ajoutant : "Le développement économique sans justice sociale est dangereux, car il déshumanise."

Le Parti du congrès, qui a succédé au BJP (Parti du peuple indien, nationalistes hindous) battu aux élections de 2004 par les exclus de "l'Inde qui brille", n'a pas véritablement modifié la tendance, tout en reconnaissant publiquement le problème. "Nous ne pouvons pas marcher hardiment vers le futur avec seulement la moitié de notre nation qui brille", a affirmé, en novembre 2006, le premier ministre indien, Manmohan Singh, devant un "sommet des leaders" sur le thème : "L'Inde, la prochaine superpuissance."

Objet de toutes les convoitises de par son pouvoir d'achat, la classe moyenne indienne - 300 millions de personnes environ - ferait vite oublier les plus de 300 millions de pauvres qui survivent avec moins d'un dollar par jour. Mais, avertit M. Roy : "Cette situation (de rejet des pauvres) crée les conditions d'une guerre civile. Les gens sont maintenant prêts à résister. Il leur manque juste des leaders."

Françoise Chipaux

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