31.5.07

Les cours de danse indienne font fureur

Le Monde - Article paru dans l'édition du 25.05.07

"Mon coeur est-il devenu fou ?", hurle la sono en hindi. Les bras s'agitent à hauteur de la poitrine, mimant les battements du coeur. "Vite, les mains devant la bouche, les doigts déployés comme les pétales entrouverts du lotus. Quand ton corps bouge en rythme, pourquoi hésiter et être intimidé ?" En avant, toute.
Le groupe d'une vingtaine d'élèves charge l'extrémité du studio, en secouant épaules et bassin façon Travolta. "It's time to, it's time to disco..." La musique s'élève en volutes orientales, mais le tempo évoque la fièvre du samedi soir. Dans cette salle parisienne de la rue Bréguet, pas une seule des danseuses qui ne se croie l'héroïne d'un ballet imaginé à Bombay pour l'industrie cinématographique. Penjabi (pantalon), kurta brodée (tunique), bracelets scintillants et chaînes de cheville, certaines filles dansent harnachées telles des petits chevaux de gala.

La Bollywoodmania s'est emparée de l'Hexagone. En 2002, le public français découvrait, grâce à Lagaan, que le cinéma Bollywood produisait des films à la fois réjouissants et passionnants. Un an plus tard, les yeux verts d'Aishwarya Rai dans Devdas provoquaient l'engouement.

En mai 2004, la journée Bollywood à Paris, au Trianon, révélait un spectacle inhabituel chez nous : de l'orchestre aux balcons, plusieurs milliers d'hommes et de femmes dansaient et chantaient, debout, pendant la projection de La Famille indienne et de Mother India. Enfin, l'année dernière, la Bollywood Week du Grand Rex provoquait des bouchons sur le boulevard Poissonnière qui impressionnèrent jusqu'aux stars venues de Bombay, Shah Rukh Khan et Yash Chopra.

Première à ouvrir son cours, rue Breguet, au style Bollywood, la danseuse-chorégraphe Dolsy n'a, depuis, cessé de voir le nombre de ses élèves grossir, au point de répondre régulièrement aux demandes de stages à Paris et en province. Toulouse, Villeneuve-de-Rouergue, Nuits-Saint-Georges, Vence et d'autres encore ont succombé. D'origine indienne et africaine, Dolsy pratique le métissage chorégraphique en s'inspirant des danses indiennes classiques, mais aussi de la salsa, du disco, du modern jazz, un mélange plutôt tonique.

Menaka de Mahodaya, elle, autre pionnière, ne veut entendre parler que du "grand Bollywood", celui qui réinterprète le bharatha natyam (danse du sud de l'Inde), le katak (du nord de l'Inde), l'odissi (de l'Orissa), ainsi que les danses de village, et qui évoque une Inde classique et raffinée.

Dans les deux cas, il faut vaincre la même difficulté : coordonner les mouvements de la tête, des bras et des pieds : "La tête est l'âme, les pieds battent la mesure, le corps exprime la mélodie, les mains racontent une histoire, et le visage traduit les émotions", explique Menaka.

Celles qui résistent à la déception de ne pas devenir Aishwarya Rai en trois leçons ne décrochent plus. "C'est une danse rose indien, la couleur de la joie de vivre", assure Anne, jeune professeur de français. "Jubilatoire, confirme Francine, directrice commerciale de 53 ans. A travers les vêtements, les mimiques, on s'accorde le droit d'être hyperféminines, c'est même recommandé, quel bonheur !"

Chorégraphie de groupe avant tout, exempte de narcissisme puisqu'on ne danse jamais face au miroir, la "Bollywood dance" génère une microsociété solidaire et enthousiaste. Les élèves se retrouvent pour répéter les séquences chez l'une ou l'autre. Il est courant d'organiser des soirées avec projection de DVD, repas indien et danses improvisées. Les hommes adorent danser ça et jouer les machos. Les groupes grandissent, se recoupent, pour finir par former une famille multiculturelle qui s'exprime sur les blogs.

Le quartier tamoul de Paris, autour de la rue du Faubourg-Saint-Denis, n'a jamais été aussi fréquenté. C'est là, au Indian Silk Palace, chez Thangamaligay ou Thyrupathy, boutiques aux néons blafards, que l'on trouve saris et soieries, bijoux de nez, de cheville, bagues, boucles et lots de DVD à 10 euros (gare aux sous-titres en français, souvent délirants). Avec l'illusion de faire son shopping à Mylapore, le quartier des drapiers, à Madras.
Dominique de Saint Pern

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