1.5.07

Boomtown Bangalore

Le Monde - 26.04.07

Ne vous méprenez pas : lorsque, à Bangalore, on vous parle de B2B, ce n'est pas de Business to Business, fonction commerciale de l'Internet inventée dans la Silicon Valley au siècle dernier, qu'il s'agit. B2B (prononcer : bi-tou-bi), ici, cela veut dire Back to Bangalore. Et les B2B, ce sont les ingénieurs, informaticiens et autres professionnels indiens émigrés aux Etats-Unis, qui aujourd'hui reviennent, fiers de voir l'Inde aux avant-postes de la mondialisation, confiants dans l'avenir et heureux de pouvoir exercer leurs talents chez eux, près de leurs amis et de leur famille.

Dans les années 1990, ils furent si nombreux, ces petits prodiges du logiciel, à faire le succès de l'informatique américaine, qu'il était de bon ton de plaisanter sur l'odeur de curry flottant dans les couloirs de Palo Alto, en Californie. Dix ans plus tard, on ne plaisante plus. A Bangalore, il y a tout sur place : le software et le curry. Pourquoi s'exiler dans les banlieues aseptisées de la Silicon Valley ?

Homme d'affaires fraîchement retraité, K. Vasudevan se consacre désormais à cette mission : encourager le mouvement B2B. Il dirige la branche locale de TiE (The Indus Entrepreneurs), association internationale d'entrepreneurs indiens née aux Etats-Unis, et ce qui se passe sous ses yeux l'émerveille. "Ici, c'est la Silicon Valley de l'Inde", assure-t-il, le sourire jusqu'aux oreilles. Aujourd'hui, 40 % des exportations de logiciels indiens viennent de Bangalore, et le secteur enregistre une croissance annuelle de 30 %.

Les Indiens expatriés en Californie reviennent, le plus souvent dans les bagages des sociétés américaines qui s'installent à Bangalore, mais aussi, affirme M. Vasudevan, pour créer leurs propres entreprises. Lui-même n'a qu'un regret : "Si j'étais né cinquante ans plus tard, j'aurais pu faire partie de cette révolution."

La libéralisation de l'économie indienne, à partir de 1991, a ouvert la voie à "cette révolution". L'irruption de l'Internet dans l'économie mondiale, puis, en 1999, la grande peur du Y2K, le bogue de l'an 2000 qui a contraint les grosses entreprises à chercher des solutions pour protéger leurs systèmes informatiques, ont fourni aux informaticiens indiens un formidable tremplin : c'est à partir de ce moment-là que des entreprises de logiciels indiennes comme Infosys, Wipro et TCS (Tata Consulting Services) ont véritablement décollé à l'échelle mondiale.

En quelques années, le boom des centres d'appels a transformé Bangalore en une énorme capitale des services informatiques. Profitant d'une main-d'oeuvre anglophone, qualifiée et fabuleusement bon marché, les grandes entreprises occidentales ont afflué.

Aux Etats-Unis, cette délocalisation-là a même reçu un nom : "to be bangalored", pour un salarié de l'Indiana qui a perdu son emploi, c'est "se faire bangaloriser". Lorsque d'autres pays, les Philippines notamment, sont venus offrir aux multinationales des coûts encore plus compétitifs que l'Inde pour les centres d'appels, Bangalore a conservé son avantage en offrant le offshoring et le BPO (business process outsourcing) - en français, infogérance - à grande échelle : outre le support téléphonique après-vente, les entreprises occidentales sous-traitent à des prestataires installés à Bangalore leurs activités administratives et commerciales - traitement de données, comptabilité, paie, analyses de données financières, traductions... tout ce qui peut être transféré et traité à distance par ordinateur est susceptible d'être externalisé.

Puis, le temps est venu de délocaliser le R & D, la partie recherche et développement de l'industrie informatique. Hewlett Packard depuis 2002, Microsoft depuis 2005, Cisco, Intel ces derniers mois... les grands noms du high-tech américain font désormais phosphorer les cerveaux indiens chez eux. Et, comme dans un monde aussi mouvant, une position n'est jamais acquise, Bangalore est déjà en train de se réinventer. Après l'outsourcing, l'offshoring et le BPO, place à l'ingénierie.

"La demande aujourd'hui, c'est l'ingénierie aéronautique", observe un expert européen. Et Bangalore, où le gouvernement avait installé, après l'indépendance, les centres de recherche de l'industrie spatiale et aéronautique indienne, entend répondre à la demande. Capgemini y met en place une équipe d'ingénierie aéronautique. Infosys y développe pour Airbus des programmes de l'A380. Demain, ce sera la biotechnologie, dont la moitié des entreprises récemment créées en Inde ont choisi Bangalore. "Boomtown Bangalore" évolue avec le marché, jamais à court de relais de croissance.

Seul problème : la croissance urbaine n'a pas été planifiée, la ville explose et les infrastructures n'ont pas suivi. Avec son unique porte d'embarquement, le petit aéroport a un côté dérisoire. Les embouteillages sont homériques. Le ramassage d'ordures est un mirage. Trouver une chambre d'hôtel au pied levé relève de l'exploit. Les coupures d'électricité interrompent les déjeuners d'affaires - les entreprises, elles, ont leurs propres générateurs. L'eau manque.

Séduits par la hausse des prix du terrain, les paysans vendent leurs lopins de terre à la périphérie et viennent grossir la population urbaine, sans moyens de subsistance durables.

"Boomtown Bangalore" ? L'expression fait sourire L. C. Jain, disciple du Mahatma Gandhi venu ici pour la première fois en 1952, dans l'enthousiasme de la construction de l'Inde indépendante, à une époque où "il n'y avait pas trois voitures sur la route".

Aujourd'hui, il faut une bonne heure, pare-choc contre pare-choc, pour parcourir les 20 km qui séparent le centre-ville d'Electronics City, le quartier futuriste des entreprises du high-tech. Pas de doute, "Bangalore est en plein boom", ironise-t-il dans sa maison ombragée encore à l'abri des bulldozers. Mais pour qui ? Pour les 20 % des habitants qui "réussissent au-delà de toute espérance" ?

Ancien membre de la Commission nationale du plan, nommé ambassadeur en Afrique du Sud lorsque Nelson Mandela en devint président, L. C. Jain s'inquiète, avec la sagesse de ses 81 ans, du sort de tous ceux qui ne profitent pas du "boom" indien : "Nous sommes 1 milliard, il est triste que seuls 300 millions en bénéficient. Gandhi est plus mort que jamais."

Gagnés par l'euphorie de l'ascension de l'Inde, les anciens de Bangalore ne partagent pas tous l'amertume de L. C. Jain, mais ils s'accordent sur un point : leur ville n'est plus la même. Avant de devenir "Boomtown", Bangalore fut la "ville-jardin" au climat tempéré, où la Couronne britannique installa ses garnisons - pour le plus grand plaisir du jeune officier Winston Churchill, qui y passa trois paisibles années.

La ville comptait alors 150 000 âmes. Elle fut plus tard le "paradis des retraités", où d'aimables fonctionnaires, amenés de toute l'Inde pour faire tourner les institutions de la défense, des sciences et de la recherche, dans les années 1970, choisissaient de finir leurs jours. En 1981, dopée par l'industrie du textile et de la soie, la population approchait les 3 millions d'habitants. Ils sont aujourd'hui 7 millions. La municipalité enregistre 500 nouveaux véhicules chaque jour, deux-roues compris. Et l'anxiété de L.-C. Jain n'est pas sans fondement : le différentiel entre les salaires les plus élevés et les plus bas est passé de 5 en 1991 à 14 en 2001. La "ville-jardin" comptait 262 lacs en 1961, il n'y en a plus que 81.

"Nous sommes en train de créer un monstre", s'alarme l'économiste Poornima Vyasulu. Il y a trente ans, lorsqu'elle et son mari Vynod ont fait construire leur maison, ils n'avaient pas prévu de ventilateurs au plafond. Inutile. "Puis, en 1983, en rentrant d'un voyage, on s'est rendu compte qu'on avait besoin de ventilateurs", se souvient Poornima. Elle-même travaillait à l'époque pour l'Organisation nationale de l'espace, sur le projet du premier satellite indien. "Pour être au bureau à 10 heures, j'étais à l'arrêt du bus, en bas de chez moi, à 9 h 25. Aujourd'hui, le même trajet me prendrait une heure quarante-cinq. Même distance, même route."

Mme Vyasulu, dont une fille travaille pour Google à Hyderabad, une autre pour les croisières Carnival aux Etats-Unis et un neveu dans un laboratoire de Hewlett-Packard à Singapour, s'étonne d'avoir vu sa ville se transformer autant "dans une vie". Tout change : "Vous avez vu comme il devient difficile de trouver de la cuisine du sud de l'Inde dans les restaurants des hôtels ?" Poornima Vyasulu s'anime, ajuste son sari grenat et or sur son épaule : "Dans le moindre dîner de mariage, maintenant, on vous sert de la cuisine du Nord, c'est du véritable impérialisme culinaire !" Et ne lui parlez pas de l'usage de la langue locale du Karnataka, le kannada : même les Bangalorais ne s'en embarrassent plus. "Ça me fait réfléchir à ce que nous sommes devenus..."

Depuis des décennies, les habitants de Bangalore, ville d'immigration intérieure, ont appris à s'adapter. Actuellement, à l'heure où Infosys, Wipro et Tata partent à la conquête du monde, l'anglais, plus que jamais, est roi. "Aujourd'hui, si vous n'avez pas une qualification en anglais et en informatique, vous n'avez aucune chance", constate le Père jésuite Francis Guntipilly, qui tente d'inclure les enfants défavorisés dans la grande course à l'éducation.

En ville, des affiches publicitaires vantent la langue sésame : "Speak english fluently and confidently, 100 % job assured" (parlez anglais couramment et avec confiance, emploi assuré à 100 %).

C'est d'ailleurs en anglais que se font les annonces importantes, toujours sur les murs : "Ne pas afficher, ne pas uriner." Les menaces du gouvernement local de fermer les écoles qui n'enseigneront pas en kannada plutôt qu'en anglais ne semblent d'ailleurs pas inquiéter grand monde : "C'est de la politique", vous répond-on avec un geste mi-las, mi-rebelle. Bengalooru, au lieu de Bangalore ? Haussements d'épaules. L'important est ailleurs. "Boomtown Bangalore" ou "Boomtown Bengalooru" : ce qui compte, c'est le "boom".

Car la politique est une dimension importante de la croissance de Bangalore. En Inde, la plus grande démocratie du monde, tout est sujet à débat, à recours en justice ou à manifestation, et Bangalore n'échappe pas à la règle. L'extension des SEZ - zones économiques spéciales créées aux abords des grandes villes pour favoriser des pôles de croissance - est devenue un sujet explosif : grèves de la faim et violences ont contraint les autorités à assouplir la méthode.

Avocat et grand défenseur des causes environnementales, Leo Saldhana critique une urbanisation menée pour le seul bénéfice des classes moyennes enrichies par l'industrie du high-tech, ses centres commerciaux et ses autoroutes sans trottoirs. Et le gouvernement du Karnataka n'oublie pas que 70 % de ses électeurs vivent - mal - de l'agriculture : leur priorité n'est pas la construction d'un aéroport international.

Que fait l'industrie du high-tech lorsque l'insuffisance des infrastructures urbaines et de transports entrave son développement ? Elle prend les choses en main. Patiemment. A travers des associations professionnelles, des missions de conseil et de concertation, les entreprises d'Electronics City ont mis en place un partenariat public-privé qui a permis la construction, grâce à des capitaux privés, de deux autoroutes urbaines et d'un aéroport international, le tout devant être achevé courant 2008.

Dialogue parfois difficile, reconnaît Kris Gopalakrishnan, nouveau PDG d'Infosys et président de la confédération patronale locale, mais qui progresse : "Au moins, maintenant, on a de l'espoir, ça allège les frustrations." Après tout, reconnaît-il, "en contribuant à la création de la marque Bangalore, qui a attiré les multinationales, nous avons été à la source du problème. A nous de contribuer à sa solution" !

"L'éléphant indien va finir par doubler le tigre asiatique", K. Vasudevan, l'homme d'affaires retraité, le jure : " Nous sommes lents, mais nous y arriverons." En attendant, d'autres grandes villes d'Inde profitent de la saturation de Bangalore. Hyderabad en particulier, sa grande rivale, vient de lui souffler un gros projet industriel, une usine de la première entreprise indienne de biotechnologies, Biocon. Bangalore à son tour "bangalorisée" !

Les B2B s'en mêlent aussi. Diplômé de Yale, Ramesh Ramanathan a interrompu une belle carrière dans la haute finance à Wall Street pour se jeter à corps perdu dans l'aménagement urbain, à Bangalore puis au niveau fédéral. "D'ici dix ans, l'Inde aura réglé le problème de ses villes", promet-il.

Sans doute le plus célèbre B2B, Sabeer Bhatia, l'homme qui quitta Bangalore pour la Californie à 19 ans avec 250 dollars en poche, fonda Hotmail avec un copain de Stanford et, en 1997, vendit sa société à Bill Gates pour 400 millions de dollars, n'a-t-il pas sa patience.

De retour à Bangalore, il a créé, en 2005, une société de logiciels, InstaColl, dont il veut faire un fleuron non plus du "made in India" mais du "made by India", prochaine étape de l'ambitieuse Inde SA. Mais pour son dernier projet, Nano City, la future "capitale mondiale de la propriété intellectuelle", ce n'est pas Bangalore qu'il a choisie, c'est Chandigarh, dans le nord de l'Inde - sa ville natale. La décision a valeur d'avertissement.
Sylvie Kauffmann

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