31.5.07

Les cours de danse indienne font fureur

Le Monde - Article paru dans l'édition du 25.05.07

"Mon coeur est-il devenu fou ?", hurle la sono en hindi. Les bras s'agitent à hauteur de la poitrine, mimant les battements du coeur. "Vite, les mains devant la bouche, les doigts déployés comme les pétales entrouverts du lotus. Quand ton corps bouge en rythme, pourquoi hésiter et être intimidé ?" En avant, toute.
Le groupe d'une vingtaine d'élèves charge l'extrémité du studio, en secouant épaules et bassin façon Travolta. "It's time to, it's time to disco..." La musique s'élève en volutes orientales, mais le tempo évoque la fièvre du samedi soir. Dans cette salle parisienne de la rue Bréguet, pas une seule des danseuses qui ne se croie l'héroïne d'un ballet imaginé à Bombay pour l'industrie cinématographique. Penjabi (pantalon), kurta brodée (tunique), bracelets scintillants et chaînes de cheville, certaines filles dansent harnachées telles des petits chevaux de gala.

La Bollywoodmania s'est emparée de l'Hexagone. En 2002, le public français découvrait, grâce à Lagaan, que le cinéma Bollywood produisait des films à la fois réjouissants et passionnants. Un an plus tard, les yeux verts d'Aishwarya Rai dans Devdas provoquaient l'engouement.

En mai 2004, la journée Bollywood à Paris, au Trianon, révélait un spectacle inhabituel chez nous : de l'orchestre aux balcons, plusieurs milliers d'hommes et de femmes dansaient et chantaient, debout, pendant la projection de La Famille indienne et de Mother India. Enfin, l'année dernière, la Bollywood Week du Grand Rex provoquait des bouchons sur le boulevard Poissonnière qui impressionnèrent jusqu'aux stars venues de Bombay, Shah Rukh Khan et Yash Chopra.

Première à ouvrir son cours, rue Breguet, au style Bollywood, la danseuse-chorégraphe Dolsy n'a, depuis, cessé de voir le nombre de ses élèves grossir, au point de répondre régulièrement aux demandes de stages à Paris et en province. Toulouse, Villeneuve-de-Rouergue, Nuits-Saint-Georges, Vence et d'autres encore ont succombé. D'origine indienne et africaine, Dolsy pratique le métissage chorégraphique en s'inspirant des danses indiennes classiques, mais aussi de la salsa, du disco, du modern jazz, un mélange plutôt tonique.

Menaka de Mahodaya, elle, autre pionnière, ne veut entendre parler que du "grand Bollywood", celui qui réinterprète le bharatha natyam (danse du sud de l'Inde), le katak (du nord de l'Inde), l'odissi (de l'Orissa), ainsi que les danses de village, et qui évoque une Inde classique et raffinée.

Dans les deux cas, il faut vaincre la même difficulté : coordonner les mouvements de la tête, des bras et des pieds : "La tête est l'âme, les pieds battent la mesure, le corps exprime la mélodie, les mains racontent une histoire, et le visage traduit les émotions", explique Menaka.

Celles qui résistent à la déception de ne pas devenir Aishwarya Rai en trois leçons ne décrochent plus. "C'est une danse rose indien, la couleur de la joie de vivre", assure Anne, jeune professeur de français. "Jubilatoire, confirme Francine, directrice commerciale de 53 ans. A travers les vêtements, les mimiques, on s'accorde le droit d'être hyperféminines, c'est même recommandé, quel bonheur !"

Chorégraphie de groupe avant tout, exempte de narcissisme puisqu'on ne danse jamais face au miroir, la "Bollywood dance" génère une microsociété solidaire et enthousiaste. Les élèves se retrouvent pour répéter les séquences chez l'une ou l'autre. Il est courant d'organiser des soirées avec projection de DVD, repas indien et danses improvisées. Les hommes adorent danser ça et jouer les machos. Les groupes grandissent, se recoupent, pour finir par former une famille multiculturelle qui s'exprime sur les blogs.

Le quartier tamoul de Paris, autour de la rue du Faubourg-Saint-Denis, n'a jamais été aussi fréquenté. C'est là, au Indian Silk Palace, chez Thangamaligay ou Thyrupathy, boutiques aux néons blafards, que l'on trouve saris et soieries, bijoux de nez, de cheville, bagues, boucles et lots de DVD à 10 euros (gare aux sous-titres en français, souvent délirants). Avec l'illusion de faire son shopping à Mylapore, le quartier des drapiers, à Madras.
Dominique de Saint Pern

18.5.07

La crise politique devient violente au Pakistan

Le Monde - 15 mai 2007

Ouverte le 9 mars par le renvoi du président de la Cour suprême, la crise politique qui secoue le Pakistan a sombré dans la violence à Karachi, où 41 personnes ont été tuées et 150 blessées, samedi 12 et dimanche 13 mai 2007. Les scènes de chaos retransmises en direct, samedi, par les chaînes de télévision privées, dans les rues de la capitale économique, étaient celles d'un pays en guerre. Devant des forces de sécurité impassibles ou absentes, des groupes armés échangeaient des coups de feu au milieu des rues, incendiaient des véhicules, tiraient sur les ambulances ou faisaient le siège pendant trois heures de la station de télévision Aaj TV, dont les responsables appelaient, en vain, les autorités à intervenir.
Bien que moins importante, la violence s'est poursuivie dimanche avec des processions funéraires accompagnées d'échanges de tirs.

Allié du président Pervez Musharraf, le MQM (Muttahida Qaumi Mouvement, parti des réfugiés venus d'Inde lors de la partition du sous-continent en 1947), avait visiblement décidé, avec l'appui des autorités, d'empêcher le renouvellement à Karachi des manifestations de soutien dont avait bénéficié, le samedi précédent, le président suspendu de la Cour suprême, Iftikhar Mohammed Chaudhry, à Lahore. Arrivé samedi à Karachi pour s'adresser aux avocats du Sind, celui-ci n'a pu quitter l'aéroport, les rues menant au centre-ville étant barrées par des camions et voitures mis là par des partisans du gouvernement.

"AVEZ-VOUS UNE RÉPONSE?"

Les violences de Karachi ont obscurci ce qui devait être, à Islamabad, un grand meeting de soutien au président Musharraf. C'est devant une foule distraite d'environ 50 000 personnes – alors que 500 000 personnes étaient attendues– amenée par des milliers de véhicules payés par le parti du président, la Ligue musulmane (PML-Q), que le président Musharraf s'est contenté de dire que "si vous êtes troublés par ce qui est arrivé à Karachi, arrêtez les protestations". Le général, qui s'exprimait d'un pupitre protégé par une vitre pare-balles, a exclu l'instauration de l'état d'urgence, précisant : "les citoyens du Pakistan sont avec moi".

Affirmant que le cas du juge Chaudhry, suspendu par le gouvernement pour "inconduite et abus d'autorité", était examiné par le Conseil supérieur judiciaire, le président a fustigé "les éléments qui essaient de créer des troubles en politisant" l'affaire, dans une claire allusion aux partis d'opposition.

La poursuite depuis deux mois des manifestations en faveur du juge Chaudhry, devenu le symbole de l'opposition au régime militaire, et désormais la violence qui a sévi à Karachi, affaiblissent le président, qui pourrait avoir du mal à maintenir son objectif d'une réélection par les Assemblées fédérales et provinciales tout en gardant son poste de chef de l'armée.

La manifestation de force faite par le MQM à Karachi prend aussi une dangereuse tournure ethnique. Des renforts ont été envoyés à Karachi, où les forces de sécurité ont reçu l'ordre de tirer à vue sur les émeutiers. Les violences font craindre l'éclatement de la fragile paix civile qui régnait dans cette mégapole de 15 millions d'habitants, véritable chaudron ethnique, et ont rouvert les vieilles blessures entre mohajirs (réfugiés) et pachtounes, qui semblent avoir été les principales victimes des heurts.

"Où allons nous? Avez-vous une quelconque réponse, monsieur le président?", s'interroge un commentateur du quotidien The News, faisant écho à l'inquiétude qui s'est emparé du Pakistan.

L'aggravation de la situation restreint les options du général Musharraf, qui tentait de nouer un accord avec l'ex-premier ministre Benazir Bhutto en vue des élections législatives prévues début 2008. La vraie question est toutefois de savoir jusqu'à quand ses pairs, les généraux, le soutiendront.
Françoise Chipaux

En Chine, les avocats antipollution dénoncent les entraves mises à leur action

Le Monde - Mardi 15 mai 2007

Il y a moins de dix ans, peu connaissaient l'avocat Wang Canfa et son Centre d'assistance légale aux victimes de la pollution (CLAPV), une ONG qu'il a créée en 1998 au sein de la Faculté de science politique et de droit de l'université de Chine, à Pékin, où il enseigne les lois environnementales. Aujourd'hui, le numéro vert du centre reçoit en moyenne une dizaine d'appels par jour, la plupart en provenance des campagnes, où vivent plus d'un Chinois sur deux et où le contrôle antipollution est très aléatoire. Dans le trois-pièces qui sert de bureau à l'ONG sur le campus de l'université, deux étudiantes bénévoles notent les doléances de leurs interlocuteurs, puis les soumettent aux avocats de l'équipe.


Les cas qui aboutissent à des actions en justice - une quinzaine par an - sont défendus gratuitement. "Dans les campagnes, les gens sont souvent pauvres. La pollution, en affectant leurs moyens de subsistance, les affaiblit encore davantage. C'est très lourd pour eux d'intenter une action en justice", explique Wang Canfa, dont l'action, à défaut d'être financièrement aidée par le gouvernement, est du moins reconnue en haut lieu. Sur le terrain, ces "avocats aux pieds nus" sont les seuls à opposer une résistance à ceux qui polluent impunément : les contrôles ne parviennent pas à être dissuasifs car les amendes sont trop faibles et les sanctions rarement appliquées.

Seuls un tiers des quelque 90 procès défendus par M. Wang et son équipe depuis 1998 ont été remportés. Selon l'ONG, la plupart des échecs résultent de décisions abusives des cours de justice : dans les cas jugés sensibles, la décision finale émane en coulisse du comité des affaires légales du Parti communiste local, qui a pouvoir de veiller à ce que la justice soit conforme à la "ligne" du parti - en réalité, aux intérêts des caciques locaux et de leurs protégés. Or, les entreprises polluantes sont une source de revenus pour les localités. "Systématiquement, le pouvoir local prend le parti des pollueurs", constate Zhang Jingjing, une ancienne avocate d'affaires qui a rejoint l'ONG.

PROCÈS EN NOM COLLECTIF

Par souci de rationalisation, les procès en nom collectif sont autorisés en Chine dans les campagnes (alors qu'ils sont par exemple proscrits à Pékin), et c'est sous cette forme que sont lancées la plupart des actions défendues par le CLAPV. En 2005, la victoire des habitants de Pingnan, dans la province du Fujian, face à une entreprise chimique locale, défraya la chronique car elle regroupa un nombre record de plaignants (plus de 1 700). "Certes, les plaignants furent déçus par la faiblesse des compensations, dit Mme Zhang. Mais la victoire a eu beaucoup d'impact : le gouvernement local a changé d'attitude et a entamé des discussions avec les paysans, alors qu'il avait toujours refusé de le faire." Dans le Jiangsu, le CLAPV a obtenu une indemnisation pour 97 éleveurs de poissons dont les étangs ont été contaminés. Dans le Hebei, 200 personnes ont intenté une action contre les émissions toxiques d'une centrale thermique.

Mais le succès, tout relatif, des actions en nom collectif a déjà provoqué un retour de bâton, et, depuis 2006, elles sont plus difficiles à monter : "Il faut désormais obtenir l'accord du barreau où se tient le procès. Les avocats qui y participent doivent recevoir l'approbation des partenaires du cabinet dans lequel ils sont enregistrés, ce qui ouvre la porte à toutes les pressions", dénonce Mme Zhang. En outre, ces actions sont désormais restreintes aux tribunaux subalternes - où les juges sont plus corrompus. "Alors on fait autrement. Par exemple en amenant le comité de village à porter plainte au nom des habitants. Mais, souvent, le comité n'est pas indépendant", poursuit-elle.

Ces nouvelles restrictions contredisent les résolutions prises par le ministère de l'environnement, qui en appelle à améliorer les mécanismes de participation du public dans la protection de l'environnement et à une action élargie des ONG. "C'est hypocrite car il y a de plus en plus de conflits liés à l'environnement, déclare Zhang Jingjing. Les tribunaux n'ont pas les moyens de les traiter individuellement. Les actions en nom collectif sont la meilleure façon de canaliser la colère qui provoque chaque année quelque 40 000 disputes autour des questions environnementales."
Brice Pedroletti

5.5.07

Les millions de laissés-pour-compte de "l'Inde qui brille"

LE MONDE | 04.05.07

En plein champ, dans un décor de routes inachevées, de poteaux électriques sans fils, de caniveaux à ciel ouvert, des masures, faites de quelques piquets de bois, de pailles tressées, de feuilles de plastique noir ou bleu, de papier, s'imbriquent dans un désordre sans nom. A une heure et demie de voiture de New Delhi, la "GG Colony" abrite à la fois des déplacés du bidonville de Molchand, au centre du Delhi résidentiel, et ceux des bords de la Yamuna.


"On nous a dit qu'en 2010 des matches allaient avoir lieu (les Jeux asiatiques), qu'ils voulaient construire le métro, qu'il fallait nettoyer Delhi", raconte Rita, une réfugiée du Bangladesh qui vivait avec son mari et ses deux enfants de 5 et 3 ans sur les bords de la Yamuna.

Rita, comme des centaines de milliers d'habitants des bidonvilles de Delhi, est une victime de "l'Inde qui brille", d'une Inde qui, dans sa course au succès, cherche à cacher ses pauvres, ombre gigantesque dans un tableau qui se veut doré. "Sur les 500 000 personnes expulsées jusqu'à maintenant à Delhi, seules 300 000 ont été réinstallées", affirme A. K. Roy, de l'organisation non gouvernementale Hazards Centre, qui s'occupe des déplacés des bidonvilles. "Le gouvernement vise avant 2010 le déplacement de 400 000 familles, soit environ 2 millions de personnes", ajoute M. Roy, qui précise : "Les Jeux asiatiques sont un prétexte, mais le véritable but de cette campagne est la commercialisation de la terre."

Rita a tout perdu dans ce déménagement forcé. "Je n'étais pas là quand les agents du gouvernement sont venus détruire ma hutte et je n'ai quasiment rien retrouvé", dit cette jeune femme qui, en raison de l'éloignement, a aussi perdu son travail. "J'étais employée comme servante à 600 roupies (10,2 euros) par mois et mon mari, conducteur de tricycle, gagnait 50 à 60 roupies (1 euro) par jour après la location de l'engin", dit-elle, avant d'ajouter : "Je suis ici depuis sept mois, et aucun de nous n'a de travail."

Dans sa petite échoppe - une planche de bois comme comptoir et une feuille de plastique pour toit -, Renu, 28 ans et 5 enfants, vend du thé pour survivre. Elle est arrivée du bidonville de Molchand il y a neuf mois et n'a toujours pas réussi à se refaire une vie.

"Nous sommes là avec la permission du gouvernement, mais personne ne nous aide. Les autorités nous demandent de déposer 5 000 roupies (85,4 euros) pour la licence nous donnant droit à 12,5 m2 pour cinq ans. Ce n'est pas suffisant pour une grande famille... Je ne sais pas quoi faire", dit cette femme qui était ouvrière dans une usine de vêtements à 1 800 roupies (30 euros) par mois. Travail qu'elle a dû abandonner en raison de la distance à parcourir qui lui coûterait plus de la moitié de son salaire. "Il n'y a pas d'électricité, pas de sanitaires, pas d'hôpital et 90 % des hommes sont désormais sans travail à GG Colony", affirme Renu.

New Delhi n'est qu'un cas parmi de nombreux autres des effets de la transition rapide que traverse l'Inde, et dont les pauvres sont souvent les victimes. Les conflits qui opposent, dans quasiment tous les Etats du pays, les nantis et les autres se multiplient, avec pour conséquence "une violence accrue de la société" affirme le Dr Pramilla Kamal, principale d'un collège d'Amritsar, au Pendjab.

Dirigé par un gouvernement communiste, l'Etat du Bengale-Occidental connaît, depuis plusieurs mois, des troubles qui ont fait plus d'une dizaine de morts provoqués par le refus de paysans de vendre leur terre pour favoriser l'implantation de groupes industriels que les autorités veulent voir investir. En Orissa, ce sont les adivasis (membres de tribus) qui refusent d'être expulsés pour faciliter les extractions minières. Dans la capitale économique de l'Inde, Bombay, les 600 000 habitants du plus grand bidonville d'Asie, Dharavi, résistent à un grandiose plan de réhabilitation qui verra un grand nombre d'entre eux relogés dans les banlieues éloignées du centre.

"L'intolérance est partout et personne n'est prêt à concéder de l'espace aux autres", dit encore le Dr Kamal. "Un fossé énorme se creuse entre les deux Inde", note pour sa part Anouradha Bakshi, de l'ONG Project Why qui travaille à Delhi avec les enfants des bidonvilles. "Ce qui m'effraie, c'est ce mépris des réalités. L'insensibilité des riches couplée aux rêves grandissants des pauvres est inquiétante", dit cette femme d'un milieu très aisé, qui passe sa vie à donner aux laissés-pour-compte, à travers l'éducation, une chance de s'élever dans la société.

"Plus la place de l'économie devient prépondérante en Inde, plus l'espace pour les pauvres est en danger", explique le Dr Jimmi Dabhy, directeur de l'Institut social indien. "La libéralisation a aidé les gens, mais la globalisation économique a bénéficié à une élite, non à la grande masse des Indiens", insiste ce jésuite, en ajoutant : "Le développement économique sans justice sociale est dangereux, car il déshumanise."

Le Parti du congrès, qui a succédé au BJP (Parti du peuple indien, nationalistes hindous) battu aux élections de 2004 par les exclus de "l'Inde qui brille", n'a pas véritablement modifié la tendance, tout en reconnaissant publiquement le problème. "Nous ne pouvons pas marcher hardiment vers le futur avec seulement la moitié de notre nation qui brille", a affirmé, en novembre 2006, le premier ministre indien, Manmohan Singh, devant un "sommet des leaders" sur le thème : "L'Inde, la prochaine superpuissance."

Objet de toutes les convoitises de par son pouvoir d'achat, la classe moyenne indienne - 300 millions de personnes environ - ferait vite oublier les plus de 300 millions de pauvres qui survivent avec moins d'un dollar par jour. Mais, avertit M. Roy : "Cette situation (de rejet des pauvres) crée les conditions d'une guerre civile. Les gens sont maintenant prêts à résister. Il leur manque juste des leaders."

Françoise Chipaux

1.5.07

Boomtown Bangalore

Le Monde - 26.04.07

Ne vous méprenez pas : lorsque, à Bangalore, on vous parle de B2B, ce n'est pas de Business to Business, fonction commerciale de l'Internet inventée dans la Silicon Valley au siècle dernier, qu'il s'agit. B2B (prononcer : bi-tou-bi), ici, cela veut dire Back to Bangalore. Et les B2B, ce sont les ingénieurs, informaticiens et autres professionnels indiens émigrés aux Etats-Unis, qui aujourd'hui reviennent, fiers de voir l'Inde aux avant-postes de la mondialisation, confiants dans l'avenir et heureux de pouvoir exercer leurs talents chez eux, près de leurs amis et de leur famille.

Dans les années 1990, ils furent si nombreux, ces petits prodiges du logiciel, à faire le succès de l'informatique américaine, qu'il était de bon ton de plaisanter sur l'odeur de curry flottant dans les couloirs de Palo Alto, en Californie. Dix ans plus tard, on ne plaisante plus. A Bangalore, il y a tout sur place : le software et le curry. Pourquoi s'exiler dans les banlieues aseptisées de la Silicon Valley ?

Homme d'affaires fraîchement retraité, K. Vasudevan se consacre désormais à cette mission : encourager le mouvement B2B. Il dirige la branche locale de TiE (The Indus Entrepreneurs), association internationale d'entrepreneurs indiens née aux Etats-Unis, et ce qui se passe sous ses yeux l'émerveille. "Ici, c'est la Silicon Valley de l'Inde", assure-t-il, le sourire jusqu'aux oreilles. Aujourd'hui, 40 % des exportations de logiciels indiens viennent de Bangalore, et le secteur enregistre une croissance annuelle de 30 %.

Les Indiens expatriés en Californie reviennent, le plus souvent dans les bagages des sociétés américaines qui s'installent à Bangalore, mais aussi, affirme M. Vasudevan, pour créer leurs propres entreprises. Lui-même n'a qu'un regret : "Si j'étais né cinquante ans plus tard, j'aurais pu faire partie de cette révolution."

La libéralisation de l'économie indienne, à partir de 1991, a ouvert la voie à "cette révolution". L'irruption de l'Internet dans l'économie mondiale, puis, en 1999, la grande peur du Y2K, le bogue de l'an 2000 qui a contraint les grosses entreprises à chercher des solutions pour protéger leurs systèmes informatiques, ont fourni aux informaticiens indiens un formidable tremplin : c'est à partir de ce moment-là que des entreprises de logiciels indiennes comme Infosys, Wipro et TCS (Tata Consulting Services) ont véritablement décollé à l'échelle mondiale.

En quelques années, le boom des centres d'appels a transformé Bangalore en une énorme capitale des services informatiques. Profitant d'une main-d'oeuvre anglophone, qualifiée et fabuleusement bon marché, les grandes entreprises occidentales ont afflué.

Aux Etats-Unis, cette délocalisation-là a même reçu un nom : "to be bangalored", pour un salarié de l'Indiana qui a perdu son emploi, c'est "se faire bangaloriser". Lorsque d'autres pays, les Philippines notamment, sont venus offrir aux multinationales des coûts encore plus compétitifs que l'Inde pour les centres d'appels, Bangalore a conservé son avantage en offrant le offshoring et le BPO (business process outsourcing) - en français, infogérance - à grande échelle : outre le support téléphonique après-vente, les entreprises occidentales sous-traitent à des prestataires installés à Bangalore leurs activités administratives et commerciales - traitement de données, comptabilité, paie, analyses de données financières, traductions... tout ce qui peut être transféré et traité à distance par ordinateur est susceptible d'être externalisé.

Puis, le temps est venu de délocaliser le R & D, la partie recherche et développement de l'industrie informatique. Hewlett Packard depuis 2002, Microsoft depuis 2005, Cisco, Intel ces derniers mois... les grands noms du high-tech américain font désormais phosphorer les cerveaux indiens chez eux. Et, comme dans un monde aussi mouvant, une position n'est jamais acquise, Bangalore est déjà en train de se réinventer. Après l'outsourcing, l'offshoring et le BPO, place à l'ingénierie.

"La demande aujourd'hui, c'est l'ingénierie aéronautique", observe un expert européen. Et Bangalore, où le gouvernement avait installé, après l'indépendance, les centres de recherche de l'industrie spatiale et aéronautique indienne, entend répondre à la demande. Capgemini y met en place une équipe d'ingénierie aéronautique. Infosys y développe pour Airbus des programmes de l'A380. Demain, ce sera la biotechnologie, dont la moitié des entreprises récemment créées en Inde ont choisi Bangalore. "Boomtown Bangalore" évolue avec le marché, jamais à court de relais de croissance.

Seul problème : la croissance urbaine n'a pas été planifiée, la ville explose et les infrastructures n'ont pas suivi. Avec son unique porte d'embarquement, le petit aéroport a un côté dérisoire. Les embouteillages sont homériques. Le ramassage d'ordures est un mirage. Trouver une chambre d'hôtel au pied levé relève de l'exploit. Les coupures d'électricité interrompent les déjeuners d'affaires - les entreprises, elles, ont leurs propres générateurs. L'eau manque.

Séduits par la hausse des prix du terrain, les paysans vendent leurs lopins de terre à la périphérie et viennent grossir la population urbaine, sans moyens de subsistance durables.

"Boomtown Bangalore" ? L'expression fait sourire L. C. Jain, disciple du Mahatma Gandhi venu ici pour la première fois en 1952, dans l'enthousiasme de la construction de l'Inde indépendante, à une époque où "il n'y avait pas trois voitures sur la route".

Aujourd'hui, il faut une bonne heure, pare-choc contre pare-choc, pour parcourir les 20 km qui séparent le centre-ville d'Electronics City, le quartier futuriste des entreprises du high-tech. Pas de doute, "Bangalore est en plein boom", ironise-t-il dans sa maison ombragée encore à l'abri des bulldozers. Mais pour qui ? Pour les 20 % des habitants qui "réussissent au-delà de toute espérance" ?

Ancien membre de la Commission nationale du plan, nommé ambassadeur en Afrique du Sud lorsque Nelson Mandela en devint président, L. C. Jain s'inquiète, avec la sagesse de ses 81 ans, du sort de tous ceux qui ne profitent pas du "boom" indien : "Nous sommes 1 milliard, il est triste que seuls 300 millions en bénéficient. Gandhi est plus mort que jamais."

Gagnés par l'euphorie de l'ascension de l'Inde, les anciens de Bangalore ne partagent pas tous l'amertume de L. C. Jain, mais ils s'accordent sur un point : leur ville n'est plus la même. Avant de devenir "Boomtown", Bangalore fut la "ville-jardin" au climat tempéré, où la Couronne britannique installa ses garnisons - pour le plus grand plaisir du jeune officier Winston Churchill, qui y passa trois paisibles années.

La ville comptait alors 150 000 âmes. Elle fut plus tard le "paradis des retraités", où d'aimables fonctionnaires, amenés de toute l'Inde pour faire tourner les institutions de la défense, des sciences et de la recherche, dans les années 1970, choisissaient de finir leurs jours. En 1981, dopée par l'industrie du textile et de la soie, la population approchait les 3 millions d'habitants. Ils sont aujourd'hui 7 millions. La municipalité enregistre 500 nouveaux véhicules chaque jour, deux-roues compris. Et l'anxiété de L.-C. Jain n'est pas sans fondement : le différentiel entre les salaires les plus élevés et les plus bas est passé de 5 en 1991 à 14 en 2001. La "ville-jardin" comptait 262 lacs en 1961, il n'y en a plus que 81.

"Nous sommes en train de créer un monstre", s'alarme l'économiste Poornima Vyasulu. Il y a trente ans, lorsqu'elle et son mari Vynod ont fait construire leur maison, ils n'avaient pas prévu de ventilateurs au plafond. Inutile. "Puis, en 1983, en rentrant d'un voyage, on s'est rendu compte qu'on avait besoin de ventilateurs", se souvient Poornima. Elle-même travaillait à l'époque pour l'Organisation nationale de l'espace, sur le projet du premier satellite indien. "Pour être au bureau à 10 heures, j'étais à l'arrêt du bus, en bas de chez moi, à 9 h 25. Aujourd'hui, le même trajet me prendrait une heure quarante-cinq. Même distance, même route."

Mme Vyasulu, dont une fille travaille pour Google à Hyderabad, une autre pour les croisières Carnival aux Etats-Unis et un neveu dans un laboratoire de Hewlett-Packard à Singapour, s'étonne d'avoir vu sa ville se transformer autant "dans une vie". Tout change : "Vous avez vu comme il devient difficile de trouver de la cuisine du sud de l'Inde dans les restaurants des hôtels ?" Poornima Vyasulu s'anime, ajuste son sari grenat et or sur son épaule : "Dans le moindre dîner de mariage, maintenant, on vous sert de la cuisine du Nord, c'est du véritable impérialisme culinaire !" Et ne lui parlez pas de l'usage de la langue locale du Karnataka, le kannada : même les Bangalorais ne s'en embarrassent plus. "Ça me fait réfléchir à ce que nous sommes devenus..."

Depuis des décennies, les habitants de Bangalore, ville d'immigration intérieure, ont appris à s'adapter. Actuellement, à l'heure où Infosys, Wipro et Tata partent à la conquête du monde, l'anglais, plus que jamais, est roi. "Aujourd'hui, si vous n'avez pas une qualification en anglais et en informatique, vous n'avez aucune chance", constate le Père jésuite Francis Guntipilly, qui tente d'inclure les enfants défavorisés dans la grande course à l'éducation.

En ville, des affiches publicitaires vantent la langue sésame : "Speak english fluently and confidently, 100 % job assured" (parlez anglais couramment et avec confiance, emploi assuré à 100 %).

C'est d'ailleurs en anglais que se font les annonces importantes, toujours sur les murs : "Ne pas afficher, ne pas uriner." Les menaces du gouvernement local de fermer les écoles qui n'enseigneront pas en kannada plutôt qu'en anglais ne semblent d'ailleurs pas inquiéter grand monde : "C'est de la politique", vous répond-on avec un geste mi-las, mi-rebelle. Bengalooru, au lieu de Bangalore ? Haussements d'épaules. L'important est ailleurs. "Boomtown Bangalore" ou "Boomtown Bengalooru" : ce qui compte, c'est le "boom".

Car la politique est une dimension importante de la croissance de Bangalore. En Inde, la plus grande démocratie du monde, tout est sujet à débat, à recours en justice ou à manifestation, et Bangalore n'échappe pas à la règle. L'extension des SEZ - zones économiques spéciales créées aux abords des grandes villes pour favoriser des pôles de croissance - est devenue un sujet explosif : grèves de la faim et violences ont contraint les autorités à assouplir la méthode.

Avocat et grand défenseur des causes environnementales, Leo Saldhana critique une urbanisation menée pour le seul bénéfice des classes moyennes enrichies par l'industrie du high-tech, ses centres commerciaux et ses autoroutes sans trottoirs. Et le gouvernement du Karnataka n'oublie pas que 70 % de ses électeurs vivent - mal - de l'agriculture : leur priorité n'est pas la construction d'un aéroport international.

Que fait l'industrie du high-tech lorsque l'insuffisance des infrastructures urbaines et de transports entrave son développement ? Elle prend les choses en main. Patiemment. A travers des associations professionnelles, des missions de conseil et de concertation, les entreprises d'Electronics City ont mis en place un partenariat public-privé qui a permis la construction, grâce à des capitaux privés, de deux autoroutes urbaines et d'un aéroport international, le tout devant être achevé courant 2008.

Dialogue parfois difficile, reconnaît Kris Gopalakrishnan, nouveau PDG d'Infosys et président de la confédération patronale locale, mais qui progresse : "Au moins, maintenant, on a de l'espoir, ça allège les frustrations." Après tout, reconnaît-il, "en contribuant à la création de la marque Bangalore, qui a attiré les multinationales, nous avons été à la source du problème. A nous de contribuer à sa solution" !

"L'éléphant indien va finir par doubler le tigre asiatique", K. Vasudevan, l'homme d'affaires retraité, le jure : " Nous sommes lents, mais nous y arriverons." En attendant, d'autres grandes villes d'Inde profitent de la saturation de Bangalore. Hyderabad en particulier, sa grande rivale, vient de lui souffler un gros projet industriel, une usine de la première entreprise indienne de biotechnologies, Biocon. Bangalore à son tour "bangalorisée" !

Les B2B s'en mêlent aussi. Diplômé de Yale, Ramesh Ramanathan a interrompu une belle carrière dans la haute finance à Wall Street pour se jeter à corps perdu dans l'aménagement urbain, à Bangalore puis au niveau fédéral. "D'ici dix ans, l'Inde aura réglé le problème de ses villes", promet-il.

Sans doute le plus célèbre B2B, Sabeer Bhatia, l'homme qui quitta Bangalore pour la Californie à 19 ans avec 250 dollars en poche, fonda Hotmail avec un copain de Stanford et, en 1997, vendit sa société à Bill Gates pour 400 millions de dollars, n'a-t-il pas sa patience.

De retour à Bangalore, il a créé, en 2005, une société de logiciels, InstaColl, dont il veut faire un fleuron non plus du "made in India" mais du "made by India", prochaine étape de l'ambitieuse Inde SA. Mais pour son dernier projet, Nano City, la future "capitale mondiale de la propriété intellectuelle", ce n'est pas Bangalore qu'il a choisie, c'est Chandigarh, dans le nord de l'Inde - sa ville natale. La décision a valeur d'avertissement.
Sylvie Kauffmann