21.4.07

Voter à Pondichéry

Le Monde - 19.04.07

Pour Lucia Le Brillant, voter est "une obligation". Pourtant, Lucia n'est pas francophone, n'a jamais habité en France et admet ne rien savoir de la politique française. Elle ne connaît même pas les noms des candidats. Mais elle cite souvent le général de Gaulle : "Papa l'aimait beaucoup."


Lucia Le Brillant, 60 ans, est une figure de Kuruchikuppam, le quartier des pêcheurs de Pondichéry, fait de huttes et d'anciennes maisons tamoules, à la frontière de la ville blanche. Derrière son sari rouge et sa longue tresse noire se cache une Française "fière de l'être". En 1962, après la ratification du traité selon lequel la France cédait à l'Inde son escale vers ses colonies d'Extrême-Orient, sa famille a opté pour la nationalité française. D'origine modeste, Lucia est allée à l'école tamoule et n'a pas fait d'études supérieures. Dimanche 22 avril, dans l'isoloir, elle suivra les conseils de son frère, militaire à la retraite.
"GÉNÉRATION DE PATRIOTES"

Depuis le début du mois d'avril, les Franco-Pondichériens sont entrés de plain-pied dans la campagne électorale. La présidentielle suscite moins de passion chez les 5 534 électeurs que l'élection des représentants des Français de l'étranger. Mais le taux de participation des Français de Pondichéry a toujours été supérieur à celui des nationaux établis hors de France. En 2002, au premier tour, 47, 4 % des inscrits se sont rendus au bureau de vote, contre seulement 37,27 % pour le reste des Français de l'étranger.

"Nous sommes une génération de patriotes." Le sourire aux lèvres, Manuel Velangany, le trésorier de l'antenne socialiste de Pondichéry, raconte la fierté d'accomplir son "devoir de citoyen". A l'image de nombreux Franco-Pondichériens, ces Indiens restés français après l'indépendance du territoire, il se sent "à la fois français et indien". Comme sa ville.

Il y a deux Pondichéry. Deux mondes séparés par un modeste canal, l'indien et le blanc. A l'ouest, un boom économique anarchique et excitant, à l'image de toutes les villes du sous-continent, une agitation permanente, une multitude d'échoppes, une circulation infernale. A l'est, la ville blanche, vestige de l'époque coloniale, au charme suranné de petite sous-préfecture des tropiques, avec ses rues Romain-Rolland, Saint-Louis, François-Martin, Goubert. Au gré des balades s'imposent le monument aux morts de la guerre de 1914-1918, le lycée français avec ses 1 000 élèves et l'Alliance française. Certains bâtiments affichent les mentions "travaux publics", "tribunal d'instance", "hôtel de ville". Les maisons datent de l'époque française, typiques du XVIIIe siècle avec leurs façades pastel, leurs colonnades et leurs jardins débordant d'hibiscus aux couleurs éclatantes. Le soir, le long du canal, des Indiens jouent à la pétanque. Il n'est alors pas rare d'entendre parler français.

Au coeur de cette ville de 220 000 habitants, 7 000 personnes forment la petite communauté française. Malgré sa canne et ses rhumatismes, Antoine Soundiram, 86 ans, est "impatient d'aller voter". Engagé volontaire à l'âge de 19 ans, au sein des Forces françaises libres, il a fait son choix depuis longtemps : il est à la tête du comité de soutien à Nicolas Sarkozy. "Il sera un bon président parce qu'il suivra exactement la même voie que Chirac", explique celui qui vit aujourd'hui de sa pension de retraité militaire, dans une vieille maison tamoule à la périphérie de la ville.
L'OMBRE DE CHARLES DE GAULLE

Depuis la seconde guerre mondiale, qui a vu nombre d'entre eux "partir pour de Gaulle", les Franco-Pondichériens vivent dans le mythe du général et plébiscitent ses successeurs.

Rares sont les maisons où son portrait ne s'affiche pas en grand. "Même dans une paillote sans électricité, il y a des photos de De Gaulle", raconte Vajoumouny Shankar, conseiller UMP de Pondichéry, élu à l'assemblée des Français de l'étranger. En 2002, au premier tour, Jacques Chirac a remporté 65,68 % des suffrages, Lionel Jospin 13,97 % et Jean-Marie Le Pen 2,75 % (contre, respectivement, 19,88 %, 16,18 % et 16,86 % à l'échelle nationale).

Le sentiment "d'appartenir à la République" reste fort dans de nombreuses familles franco-pondichériennes, bien que la langue française se soit perdue. Pour récupérer les voix des électeurs non francophones, les hommes politiques locaux vont de maison en maison, détaillant le programme de leur favori. "En 1995, les membres du RPR sont allés dans les familles pour les convaincre de voter Chirac. Ils leur ont dit de mettre dans l'urne le bulletin commençant par "Ch" C'est à Pondichéry que Jacques Cheminade (un candidat confidentiel) a remporté le plus de voix !", se souvient Claude Marius.

Claude Marius est l'un des personnages clés de la communauté française de Pondichéry. Il dirige Le Trait d'union, une publication mensuelle créée en 1944 pour garder "un lien entre la France et l'Inde". Son père travaillait pour l'administration coloniale française. Il a grandi en Indochine. Ses études de géologie l'ont mené de Pondichéry à la France, en passant par l'Afrique et le Vietnam. En Guyane, il a dessiné la carte des sols de la base spatiale de Kourou.

A 74 ans, il vit une retraite paisible au milieu des bougainvilliers de sa grande bâtisse coloniale, rue Sainte-Thérèse. Comme de nombreux Franco-Pondichériens, il n'oubliera jamais ce jour d'octobre 1954 où les élus de Pondichéry votèrent la fin de l'aventure coloniale de la France en Inde. Les cinq comptoirs français - Pondichéry, Chandernagor, Yanaon, Mahé et Karikal - passèrent dans le giron indien.

La population ne fut pas consultée. "Nous avons été abandonnés comme de vieilles chaussettes", se souvient, ému, Antoine Soundiram.

Le traité de cession n'entre en vigueur qu'en août 1962. L'administration française donne alors six mois aux Français nés à Pondichéry pour décider ou non de conserver leur nationalité. C'est "l'option". Jusqu'au dernier jour, ils hésitent. Les familles se déchirent. Nombre d'entre elles renoncent à la France, persuadées que choisir la nationalité française signifie quitter la ville dès le lendemain. "Mon père n'a pas "opté". Chirurgien célèbre à Pondichéry, il n'envisageait pas de tout recommencer en France avec ses neuf enfants", explique aujourd'hui le docteur Nallam, à la tête de la clinique du même nom, bien connue de la communauté française.
Finalement, 7 000 personnes optent pour la nationalité française. Quarante-cinq ans plus tard, les Franco-Pondichériens sont toujours 7 000. A cette inertie démographique, une raison : la majorité des jeunes quittent la ville pour faire leurs études en France. Ils y trouvent du travail et ne reviennent pas. Environ 20 000 Franco-Pondichériens vivent dans l'Hexagone, essentiellement en banlieue parisienne.
"IDENTITÉS MULTIPLES"


Dans cette communauté française du bout du monde, qui se sent "à la fois indienne et française", le débat sur l'identité nationale a été suivi avec intérêt. "Je suis un homme à identités multiples. Je me sentais africain quand j'ai travaillé en Afrique. Alors qu'on ne vienne pas me parler d'identité nationale", tempête Claude Marius, le géologue retraité. D'autres sont perplexes, comme Mouhamad Moustapha. Ce lieutenant-colonel de confession musulmane a passé vingt-cinq ans de sa vie dans l'armée de terre française. Aujourd'hui, il vit une retraite engagée à Pondichéry. Il y a fondé le bureau de l'UMP et fut conseiller à l'assemblée des Français de l'étranger de 2000 à 2006. Mais la "démagogie" de Nicolas Sarkozy et ses appels du pied aux électeurs frontistes l'inquiètent. "L'identité nationale signifie-t-elle avoir la peau très claire et être chrétien ?" s'interroge-t-il. L'homme, qui avait soutenu Jacques Chirac en 1995 et en 2002, a cette fois-ci décidé de donner sa voix à François Bayrou.

Chez les rares socialistes de Pondichéry, le débat porte sur la candidate. Au siège du parti, rue Mahé-de-La-Bourdonnais, la pièce exiguë qui d'ordinaire sert de représentation à l'assemblée des Français de l'étranger est depuis quelques semaines noyée sous les posters de soutien à Ségolène Royal. Le secrétaire du parti, Nara Radjavelu, estime qu'elle a "de bonnes chances" de l'emporter, mais souhaiterait qu'elle ait un "peu plus de punch". "Pour l'instant, elle joue un peu à la nounou", déplore-t-il.

A Pondichéry, un regret unit électeurs de droite et de gauche, francophones et non francophones : le manque d'ouverture de la France sur l'étranger. Et, implicitement, la faible présence de l'Hexagone dans une Inde en pleine croissance. Beaucoup déplorent qu'aucun des candidats ne propose une vraie politique étrangère, et critiquent une France "trop franchouillarde". Claude Marius a toujours été "choqué par le désintérêt de la gauche" pour l'Inde. De 1981 à 1995, rappelle-t-il, aucun ministre français des affaires étrangères ne s'est déplacé dans le sous-continent. Une absence ressentie comme un désamour, difficile à comprendre pour ceux qui n'ont de cesse de rappeler que Pondichéry fut le premier territoire à se rallier aux Forces françaises libres en 1940.

"La France a oublié Pondichéry, soupire Antoine Soundiram. Je me sens plus qu'abandonné." Difficile à accepter pour celui qui a participé à la libération de la Provence et qui, aujourd'hui encore, chante La Marseillaise les poings levés et les

larmes aux yeux.
Marianne Enault

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Comment reconnaitre les francais de pondichery des malheureux immigrés tamouls perdus en france ?

Anonyme a dit…

les francais de pondichery ne sont pas malheureux en france
ils vivent bien , ils ont une belle situation , ils s'adaptent à toutes situations , ils savent respectent les autres et les lois
il sufit de discuter avec les gens et avoir l'envie de connaitre les gens du monde ............