8.4.07

Le charbon chinois, menace écologique majeure

LE MONDE | 07.04.07

La prévision fait froid dans le dos : avec une décennie d'avance sur le calendrier envisagé il y a quelques années, la Chine va devenir le plus gros émetteur de dioxyde de carbone (CO2). En 2009, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Dès cette année, selon des scientifiques américains. Le dragon asiatique ravira cette première place peu enviable aux Etats-Unis, et le charbon en sera le premier responsable avec, à lui seul, les trois quarts des émissions de CO2. La question énergétique chinoise est devenue un problème environnemental mondial avant même que la consommation énergétique du pays ne double, d'ici à 2020.


L'utilisation de la houille dans les prochaines décennies est pour la Chine un enjeu aussi stratégique qu'économique. Sa croissance, de l'ordre de 10 % par an, absorbe toujours plus d'énergie. Importateur net de pétrole depuis 1993, le pays veut réduire sa dépendance à ses fournisseurs du Moyen-Orient, d'Asie centrale et d'Afrique. Le nucléaire et les énergies renouvelables, en plein boom, resteront néanmoins marginaux dans la production d'électricité. Que reste-t-il, sinon le gaz et surtout le charbon ? Avec 118 milliards de tonnes (13 % des réserves mondiales), le pays a pour un demi-siècle de réserves au rythme actuel d'extraction d'environ 2 milliards de tonnes par an, selon les prévisions du groupe pétrolier BP.

Actuellement, les mines sont souvent vétustes et certaines même illégales. Elles paient chaque jour leur tribut en vies humaines (officiellement 6 000 morts en 2006). Le pays est encore parsemé de centrales de faible et moyenne puissances (25 à 660 MW), très polluantes et peu efficaces, où domine la vieille technique de la pulvérisation du charbon. Pékin a bien planifié leur disparition à l'horizon de la prochaine décennie, mais les autorités locales en construisent souvent de nouvelles, qui permettent de répondre à des besoins urgents en électricité et rapportent très gros à leurs exploitants.

La menace environnementale a cependant incité Pékin à lancer des projets innovants, notamment en partenariat avec l'Union européenne. L'ex-empire du Milieu va-t-il réussir à devenir, avec les Etats-Unis, le laboratoire du charbon propre dans le monde ?

Une grande partie de la réponse réside dans les procédés de gazéification et de liquéfaction du charbon, qui permettent de capter plus facilement le CO2 et d'éviter ainsi son rejet dans l'atmosphère. L'approche n'est pas nouvelle : mis au point dans les années 1920, ces procédés allemands (Bosch-Bergius, Fischer-Tropsch) ont permis à Hitler de se passer de pétrole pour alimenter sa machine de guerre.

En Chine, leur application concerne tout d'abord l'automobile, le pays rêvant de faire rouler une partie de ses voitures... au charbon. Dès le début de la prochaine décennie, les autorités de Pékin ont programmé la production à grande échelle de ce type de carburant. Le pays n'a encore que 25 voitures pour 1 000 habitants (contre 800 aux Etats-Unis), mais l'AIE estime que leur nombre va exploser et que la demande de carburant progressera de plus de 4,6 % par an au cours des deux prochaines décennies.

Pour alimenter cette demande future, les plus grands complexes industriels jamais réalisés depuis la seconde guerre mondiale sortent de terre dans le nord de la Chine, des régions très riches en charbon. Le pays prend ainsi une avance sur les Etats-Unis, indique Peter Fairley, spécialiste de l'énergie, dans un récent article de Technology Review, revue du Massachussets Institute of Technology.

La province du Shaanxi et la Mongolie-Intérieure abritent les mines et les usines géantes de Shenhua Group. Sur 31 000 km2, la première entreprise charbonnière chinoise extrait et transforme directement le charbon en liquide grâce au procédé Bergius. La numéro deux chinoise, Yankuang, a des projets dans la même région avec le procédé Fischer-Tropsch. Le marché potentiel séduit de grands groupes étrangers : des projets avec l'anglo-néerlandais Shell et le sud- africain Sasol sont à l'étude dans le nord de la Chine.

Groupe majoritairement public, Shenhua prend de gros risques financiers en développant des projets technologiquement aussi complexes. A partir de quand cela sera-t-il rentable ? Avec un baril à 30 dollars, répondent les autorités. A 45 dollars, corrigent des experts occidentaux plus prudents. De toute façon, assurent certains observateurs, le gouvernement soutiendra ces programmes jusqu'à la production du premier baril au nom de la sécurité énergétique du pays. Rentables ou non. Autre obstacle au développement de la liquéfaction du charbon : l'eau. Dans ces contrées aux mines géantes, c'est la pénurie d'"or bleu" qui risque de compromettre la production à grande échelle, assurent certains experts chinois.

Après l'alimentation du parc automobile, celle des centrales électriques est le second débouché de ces carburants de synthèse. Pour l'instant, les initiatives dans ce domaine sont moins avancées, notamment en raison du manque d'incitations économiques et politiques des autorités chinoises pour pousser les compagnies productrices d'électricité à renoncer au charbon sale et à se tourner vers des techniques plus respectueuses de l'environnement.

Pour autant, des projets prometteurs sont sur les rails. A l'instar de FutureGen, lancé par le ministère américain de l'énergie (2003), et de l'HypoGen européen (2004), les Chinois élaborent leur propre programme expérimental, baptisé GreenGen : il en sortira, au milieu de la prochaine décennie, un prototype de centrale de grande taille capable de produire sans polluer de l'électricité et de l'hydrogène à partir du charbon, tout en captant et en séquestrant le CO2 et les autres gaz à effet de serre produits au cours du processus.

Ce programme prévoit de développer le procédé IGCC (cycle combiné à gazéification intégrée), une technologie pour l'instant non mature et encore très chère. Cette approche prévoit, en bout de chaîne, le captage et la séquestration du CO2 sous terre. La Chine possède, dans ce domaine, un vaste terrain d'expérimentation, puisque les géologues estiment que les aquifères et les réservoirs naturels vidés de leur pétrole pourraient emprisonner pas moins de 1 000 milliards de tonnes de CO2, selon M. Fairley. De nombreux groupes, notamment français (Institut français du pétrole, Alstom...), y travaillent en collaboration avec la Chine.

Les exigences environnementales ont transformé la filière charbon, naguère fruste, en une succession de procédés (gazéification et liquéfaction, production combinée d'électricité et hydrogène, captage et séquestration du C02) aussi complexes que ceux du pétrole ou du nucléaire. Mais cette phase de transition technologique, vitale pour la Chine et le monde, prendra de longues années. La planète peut-elle attendre jusqu'en 2020 ?
Jean-Michel Bezat
Article paru dans l'édition du 08.04.07.

1 commentaire:

serenade a dit…

N'en déplaise à Lula ou à George Daboliou, l'éthanol ne peut être qu'une solution partielle à la lutte contre le réchauffement planétaire. S'il fournit de l'énergie, il prive en même temps certaines populations d'une source de nourriture indispensable.
Une solution innovante et quelque peu iconoclaste est développée sur le blog www.thedino.org dans un billet intitulé “ETHANOL”.
Bonne lecture et bisous