19.2.07

Le Turkménistan reste obsédé par son défunt "Grand Homme"

LE MONDE | 19.02.07 |

Pour les écoliers et étudiants du Turkménistan, rien ne semble avoir changé depuis la mort de leur tyran, il y a deux mois. Comme de son temps, ils ont passé ces dernières semaines à faire ce qui les occupait avant tout : répéter chants et danses à la gloire du "Turkmenbachi" ("Père de tous les Turkmènes"), Saparmourad Niazov, pour l'une des nombreuses fêtes qu'il avait instaurées - le 19 février, jour de son anniversaire et "Fête du drapeau".

L'avant-veille, des milliers d'entre eux grelottaient de froid, en costume national, placés dès l'aube le long d'avenues désertes menant aux constructions Bouygues que le nouveau président inaugurait ce jour-là. Une université et une académie militaire, semblables aux autres palais élevés dans la capitale grâce au gaz turkmène. Faits de marbre blanc, de dômes et de statues dorées du "Grand Homme", ils s'allongent sur des kilomètres à la place d'habitations anciennes, rasées par quartiers entiers. Leurs occupants, chassés sans préavis ni compensation, quittent la ville, qui prend des allures de désert. Des tas tout frais de briques, gardés par des policiers, montrent que ces démolitions continuent malgré la mort du dictateur.

Des écoliers transis qui attendent le passage du nouveau président - élu, disent-ils, "pour suivre la voie" de l'ancien - avouent leur espoir de pouvoir désormais entrer à l'Université. L'ancien président ne le permettait donc pas ? "Si, si, lui, il voulait bien, mais il ne savait pas que des corrompus demandaient pour ça de l'argent..." Et cela va-t-il changer ? "On espère, on sait pas", dit une voix timide.

En quinze ans de dictature de plus en plus paranoïaque, le "Turkmenbachi" a divisé par six le nombre des étudiants du pays, appelés à mémoriser les "enseignements philosophiques, historiques et scientifiques" de son Ruhnama (Livre spirituel).

"Quiconque le lit au moins trois fois ira au Paradis", avait-il dit. Pour avoir refusé de considérer ce "livre saint" à l'égal du Coran, un ex-grand mufti croupirait dans une des prisons-mouroirs du pays. Et d'où on livra à sa famille le corps, apparemment torturé à mort, d'une correspondante locale de Radio Liberté qui avait aidé l'an passé des journalistes français.

La succession du "président à vie", que chacun savait malade, fut vite organisée par ses proches, conscients, dit-on, de la nécessité de corriger de tels "excès". Le défunt disait d'ailleurs que son peuple, enfin mûr pour la démocratie, devra choisir son successeur entre plusieurs candidats - lui-même gardant toutefois la présidence du Conseil du peuple... Fin décembre, les 2 504 membres de ce Conseil ont donc, pour la première fois, voté réellement - et non à l'unanimité - pour choisir cinq candidats en plus du favori désigné, l'ancien dentiste Gourbangouli Berdimoukhamedov. Déjà nommé président par intérim et chef des armées, ce dernier était sûr d'être "élu" par le peuple le 11 février. Mais son score de 89 % viendrait aussi de ses promesses de réformes - les autres candidats n'eurent pas le droit d'en donner.

Il promit ainsi de rallonger d'un an les études secondaires et universitaires (ces dernières étaient limitées à deux ans de théorie, dont beaucoup de Ruhnama). Ce fut sa première promesse traduite en décret, signé au lendemain de son investiture. Il a aussi promis d'employer les détenteurs de diplômes étrangers et d'envoyer des jeunes étudier en Occident.

"DU PAIN ET DU THÉ"

Une autre promesse - "offrir Internet à tous" - reçut le même jour un semblant de réalisation : deux cafés Internet, de cinq places chacun, furent ouverts en centre-ville (l'un face à l'hôtel servant d'ambassade aux Allemands, Anglais et Français). "Il est vide car les gens ne sont pas encore au courant", dit un préposé. Après avoir payé et donné son nom, la journaliste du Monde a pu ouvrir le site, américain, de Radio Liberté, mais l'accès à un site indépendant sur la région, www.ferghana.ru, était bloqué. Une adolescente venue avec sa mère calcula que le prix de l'heure revenait au vingtième d'un salaire mensuel moyen (70 dollars, soit 53 euros) et ressortit tristement.

Car dans cette capitale aux éclats dignes d'un émirat du Golfe, les gens, pour la plupart, sont restés pauvres. Mais à l'étranger croisé dans la rue, ils savent tenir le discours convenu : "Le Turkmenbachi nous a tout donné. L'eau, le sel, le gaz et l'électricité sont gratuits, l'essence et les loyers le sont presque. Et nous avons la stabilité."

Discours parfois presque sincère : "Si je n'étais pas loin des enfants, qui ont étudié à Moscou et ne reviendront pas, je serais mieux ici qu'en Russie, où règnent vol et violence", dit Natacha, qui n'a pas voulu faire comme plus des deux tiers des Russes du Turkménistan, partis sans laisser de relève aux postes de techniciens, enseignants ou médecins qu'ils y occupaient. "Heureux" se disent aussi les rares promeneurs croisés près des nouveaux parcs, mosquées et musées de la ville, en général vides ou fermés, mais objets de visite imposée par les accompagnateurs affectés aux rares journalistes admis dans le pays.

Ces guides une fois disparus, c'est l'envers de la médaille qui peut toutefois apparaître. "Je n'aurais jamais cru que je serais à la rue, au soir de ma vie, dans le quartier de mes ancêtres, avec mes fils au chômage", pleure une sexagénaire dont la maison sans étage risque fort d'être bientôt démolie. "Aller en province chez ma soeur ? Elle vit encore plus mal que nous, uniquement de pain et de thé. Ils mentent, ceux qui disent qu'il n'y a pas de famine dans le pays, mais dire la vérité ici, c'est risquer la mort."

DES TABOUS LEVÉS

Cette femme ne croit pas aux autres promesses du nouveau président, qui lèvent pourtant des tabous : "Créer des emplois" au pays prétendument sans chômage, "réformer l'agriculture" avant d'avoir à déplacer des populations affamées, "construire des hôpitaux dans les provinces" où ils furent fermés et "lutter contre le trafic de drogue", trop visible pour continuer à être nié.

Rude programme dans un pays sans cadres, après les purges de plus en plus rapides du "Turkmenbachi", qui décapitait des ministères entiers pour emplir ses prisons. Mais les puissances étrangères disent y croire, elles qui cherchent les bonnes grâces du nouveau président d'un pays menacé d'implosion, mais fournisseur de gaz et situé entre Russie, Iran et Afghanistan.
Sophie Shihab

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