6.2.07

INDE : Les artistes fascinés par les téléopérateurs

INDELes artistes fascinés par les téléopérateurs
Des milliers de jeunes Indiens troquent leur identité pour obtenir de meilleurs salaires dans les centres d'appels. De plus en plus de documentaires, de romans et de séries télévisées se penchent sur ce phénomène.
"Je ne suis jamais allé aux Etats-Unis, mais je sais faire la différence entre un accent texan et un accent californien", affirme Sambuddha, alias Sam, dans les pages du quotidien indien Business Standard. Il semble plutôt à l'aise avec ce pseudonyme, qui lui a été donné au centre d'appels Epicenter, à Bombay, où il est chef de service. Il motive, menace, crie sur ses subordonnés pour doper les ventes, mais toujours avec un accent américain soigné. "L'argent est extrêmement important pour moi", déclare ce manager qui apparaît dans le documentaire primé de Samir Mallal et Ben Addelman Bombay Calling [L'appel de Bombay], diffusé sur la chaîne National Geographic le 15 août 2006, à l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance.

Mallal était amusé lorsqu'il a appris, par exemple, qu'"il arrive que des employés mémorisent les scores des matchs de base-ball pour pouvoir plaisanter avec leurs clients". Il souhaitait donc faire un film sur les bouleversements économiques et culturels en Inde. Mais lui et son acolyte ne sont pas les seuls à s'être penchés sur les conséquences de l'essor des centres d'appels dans le pays. Il y a aussi Chetan Bhagat, l'auteur d'un roman, One Night @ the Call Center [Une nuit au centre d'appels], dont les six personnages évoluent dans le même environnement. Il ne faut pas non plus oublier la documentariste Sonali Gulati, qui vit à Richmond, en Virginie, avec son film intelligent et personnel, Nalini By Day, Nancy By Night [Nalini le jour, Nancy la nuit], ou encore Ashim Ahluwalia, de Bombay, qui a réalisé John and Jane. L'un comme l'autre se sont penchés sur les jeunes Indiens de la classe moyenne prêts à s'occidentaliser pour réaliser leurs rêves et gagner de l'argent grâce aux services délocalisés.

Le petit écran n'est d'ailleurs pas en reste. La chaîne câblée Star One, par exemple, a lancé India Calling, une série qui met en scène Chandni, qui quitte Chandigarh à la recherche de sa sœur dans la capitale économique indienne et finit téléopératrice. Quant à la chaîne de télévision PSBT, elle a soutenu les réalisateurs Barath Murthy et Sreejith Karanavar pour leur film Sixth Sheikh's Sixth Sheep's Sick, "une exploration de la vie d'employés de centres d'appels à Calcutta et de leur façon de gérer leur environnement virtuel", affirment les auteurs. Mais d'où vient cet engouement des réalisateurs, écrivains et documentaristes pour ce phénomène ? Pour Samir Mallal, la vie d'un employé de centre d'appels est fascinante. "Voilà des jeunes issus des classes moyennes qui, tout d'un coup, se retrouvent avec plein d'argent et dépensent comme ils ne l'ont jamais fait", explique-t-il. "Des hommes et des femmes s'y côtoient tous les jours, ajoute-t-il. Je voulais me pencher sur les répercussions que cette vie a sur ces individus. Comment trouvent-ils l'équilibre entre les traditions et les exigences de leur boulot ?" Le tournage de son film n'a duré qu'un an, mais il dit avoir enquêté en visitant de nombreuses entreprises et en passant du temps avec un certain nombre de leurs salariés.

Pour l'écrivain Chetan Bhagat, "les centres d'appels font désormais partie de la culture indienne, c'est pour ça que j'ai voulu ancrer un récit dans cet environnement". Il a travaillé à l'adaptation de One Night @ the Call Center pour le cinéma. Le film, réalisé par Atul Agnihotri, devrait sortir en Inde à la mi-2007. Certes, comme le dit le romancier, le centre d'appels est aujourd'hui entré dans la mentalité indienne, mais il a aussi sa face cachée, dévoilée récemment dans une émission diffusée par une chaîne info. "Je devais contrôler ma vessie", a raconté un ancien employé de centre d'appels dans Life's Like That [C'est ça la vie], "je n'avais pas le droit de quitter mon poste de travail sans l'autorisation de mon supérieur." Une autre y évoquait les avances que lui avait faites son patron après l'avoir convoquée dans son bureau.

Heureusement, la plupart des films et documentaires ne s'en tiennent pas aux anecdotes et veillent à dresser un tableau complet de cet univers. Wendy, un personnage de Bombay Calling, témoigne ainsi que "les pertes d'appétit, les troubles du sommeil et l'angoisse des mauvais résultats tuent à petit feu". "Zéro vente en trois jours, et on risque la porte, ajoute-t-elle. C'est le revers de la médaille, la contrepartie du fric, de l'indépendance et des supersoirées." Samir Mallal est d'accord. "C'est un boulot épuisant et impitoyable, et il nous semblait important de dévoiler cet aspect des choses, en tant que réalisateurs", assure-t-il. La majorité des créateurs ont en effet à cœur de montrer les aspirations et les illusions de ces employés, souvent venus de province. "Mon livre a rencontré beaucoup de succès dans les petites villes indiennes", confirme d'ailleurs Chetan Bhagat. Quant au documentaire Bombay Calling, il a reçu plusieurs récompenses, dont le grand prix du jury au festival du cinéma indien de Los Angeles et le prix du documentaire le plus novateur au festival Doxa de Vancouver.

Finalement, il n'y a que India Calling qui ferme les yeux sur les mauvais côtés des délocalisations. La série a totalement changé de cap, pour n'être plus qu'une énième saga familiale. "Les feuilletons doivent inviter au rêve", reconnaît Shailja Kejriwal, la directrice de création de la chaîne Star. "Pour nous, le centre d'appels n'est rien de plus qu'une toile de fond." En fait, ce qu'il faut surtout retenir, pour Samir Mallal, tient en une phrase : "Ici, les jeunes courent après le nouveau rêve indien et ils sont prêts à tout pour réussir dans une économie mondialisée."

A voir, dans le cadre des Mardis de Courrier international : John et Jane, du cinéaste indien Ashim Ahluwalia, mardi 6 février à 20 h 30 au cinéma MK2 Quai de Seine, à Paris.
Nanditta Chibber et Abhilasha Ojha, Business Standard (Bombay)

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