10.2.07

GEORGIE : Les minorités religieuses restent dans l’ombre en Géorgie

© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 29/01/2007 | Par Nicolas LANDRU

Par Nicolas LANDRU à Tbilissi

Jusqu’à la « révolution des roses », la Géorgie avait attiré l’attention internationale en raison des agressions commises par des factions radicales de l’église orthodoxe à l’encontre de religions minoritaires, d’églises chrétiennes surtout. La nouvelle équipe au pouvoir a pris des mesures spectaculaires dans le cadre plus large de la lutte contre la criminalité. Parmi lesquelles, l’arrestation en mars 2004 du prêtre défroqué Bassili Mkalavichvili, meneur charismatique d’attaques sur les minorités religieuses. Le discours officiel mentionne souvent cette date comme la fin des « persécutions ». Cette vision, si elle s’appuie sur une réelle amélioration, occulte pourtant l’activisme de groupes orthodoxes fondamentalistes et cache mal le malaise des groupes minoritaires dans la société géorgienne. Les évènements survenus lors de la publication du livre Pour la vérité et la justice sur l’église d’Ivlita montrent que les problèmes rencontrés par les minorités religieuses depuis près de vingt ans sont toujours d’actualité.


A la fin des années 80, le Front Populaire Géorgien énonce les valeurs d’une Géorgie souveraine. Les activistes du renouveau national associent étroitement l’identité géorgienne à l’orthodoxie, parce qu’elle était notamment la religion royale de l’âge d’or, au 12e siècle, référence principale de la construction nationale. Alors que les populations géorgiennes ont au cours des siècles professé diverses confessions et que d’autres groupes ethnico-religieux sont profondément implantés sur le territoire, l’orthodoxie – qui représente en 1989 la religion d’origine d’à peine deux tiers des habitants – devient une condition sine qua non d’adhésion à la nation.

Au sein de ce renouveau religieux, intervenant après 70 ans d’athéisme d’Etat, les autres religions sont perçues comme des menaces. Le premier président de la Géorgie indépendante, Zviad Gamsakhourdia, déclarait devant la mosquée de Batoumi, capitale de l’Adjarie, alors république autonome traditionnellement peuplée de Géorgiens musulmans : « Etes-vous Géorgiens ou non ?».

Lors des troubles de la guerre civile, les minorités ethniques et religieuses sont les premières cibles des organisations nationalistes. Dès 1989, les dévots de Krishna sont persécutés par le groupe paramilitaire des Mkhedrionis. En particulier les églises chrétiennes « non traditionnelles », celles que les canons nationaux ne reconnaissent pas comme historiquement implantées en Géorgie et qui présentent une potentielle concurrence à la foi orthodoxe, sont victimes de vexations. Sous la période Chevardnadze, la paralysie de la société, la corruption des forces de l’ordre et des tribunaux laissent ces groupes avec peu de moyens de défense.

Des fondations orthodoxes radicales sont créées dans les années 90, avec pour mission d’éradiquer les hérétiques : sectes, protestantismes, mais aussi catholicisme. Des confréries extrémistes se forment. Les organisations Mdzleveli ou Djvari visent assemblées, réunions, constructions, personnes isolées ou symboles religieux ; les autodafés se multiplient. Les témoins de Jéhovah, présents dans le pays depuis les années 50, deviennent les cibles d’agressions, tout comme les baptistes et adventistes du septième jour. Au début des années 2000, les attaques du Père Bassili atteignent des sommets. La « révolution des roses » viendra mettre un terme à l’impunité constante de ce type d’agression.

Les violences depuis « Père Bassili »

L’arrestation du Père Bassili, surmédiatisée, n’a pas éliminé le fondamentalisme – contrairement à ce que le pouvoir cherche souvent à montrer. Certes, les bases d’un Etat de droit ont été posées et les auteurs de violences sont plus régulièrement inquiétés par les forces de l’ordre. Que celles-ci ne prennent plus directement part aux agressions et n’emprisonnent plus les témoins de Jéhovah est en soi un progrès décisif. Les tribunaux ne sont plus tronqués ou le sont moins ouvertement. D’après Beka Mindiachvili, médiateur du gouvernement, il y aurait eu environ 800 attaques contre les témoins de Jéhovah jusqu’à l’arrestation du Père Vassili. Depuis, une trentaine ont été enregistrées. Pourtant, les mesures de début 2004 n’ont pas embrayé sur un traitement de fond du problème.

Certains prêtres extrémistes sont encore largement actifs : le métropolite Kalistrat de Koutaïssi profère de violents sermons contre les catholiques, historiquement importants en Imérétie. Le Père David Isakadze de l’église de Dighomi à Tbilissi s’en prend aux pentecôtistes, ou tente de « transformer » les assyriens catholiques en orthodoxes. Récemment, il traitait le pasteur évangélique de « singe de Luther ». Beka Mindiachvili énumère agressions sur personnes et bâtiments ou insultes ayant porté tort à des groupes religieux en 2006 ; elles n’atteignent pas la gravité ni le nombre de ces dernières années, mais restent une constante de l’actualité géorgienne, souvent négligée par les médias.

Si le changement de régime a marqué un certain renforcement de la légalité, la promotion de l’église orthodoxe au sein du pouvoir depuis 2003 va de pair avec un deuxième renouveau religieux. Paradoxalement, alors que leur situation s’est concrètement améliorée, les minorités religieuses se sont subséquemment retrouvées dans une position sociale non moins délicate.

Les pressions de la société

Le Catholicos orthodoxe, Ilia II, n’a jamais incité à la violence. Les actions violentes sont l’œuvre de groupes marginaux ; mais certains observateurs les considèrent portées par un climat d’intolérance baignant la société géorgienne. Alors que pour beaucoup de politiciens, les réponses seraient dans le renforcement de l’Etat de droit, Emil Adelkhanov, activiste des droits de l’homme, y voit un problème beaucoup plus profond : « Il faudrait procéder à une éducation générale de la société, au sens des Lumières. L’ignorance est la base de l’intolérance.»

La falsification de l’histoire religieuse donne les conditions d’une animosité envers les autres religions. Les médias de masse jouent souvent un rôle négatif à cet égard, en servant une publicité pro-orthodoxe. La chaîne de télévision Imedi par exemple se réfère uniquement à l’orthodoxie. Quand les autres religions n’y sont pas montrées négativement, elles sont souvent, de même que les minorités ethniques, ignorées des médias géorgiens.

En outre, l’intervention violente de groupes orthodoxes dans des questions de société montre qu’ils se positionnent en gardiens de la morale nationale. Début 2006 par exemple, des fondamentalistes ont attaqué le cinéma Roustavéli pour avoir montré le film Da Vinci Code. Le combat contre les autres religions participe de la même politique.

La question du statut

Les religions minoritaires ont en 20 ans perdu beaucoup d’adeptes. Comme beaucoup de non-Géorgiens ont géorgianisé leur nom, nombre de Géorgiens d’origine non orthodoxe se sont convertis à cette religion, par sécurité ou pour éviter l’ostracisme. Aujourd’hui, le phénomène est flagrant en Adjarie, revenue sous le giron de Tbilissi en 2004 : en juillet 2006, la troisième conversion en masse se déroulait à Kobouléti, où trois cent musulmans ont embrassé la foi orthodoxe.

Depuis 2002, un concordat donne à l’église orthodoxe un statut exceptionnel, alors qu’aucune autre religion n’a reçu de statut légal. Les privilèges contractés sont nombreux : son clergé est exempté de service militaire, les bases de l’orthodoxie sont enseignées à l’école, les diplômes d’universités orthodoxe ont valeur officielle, douze jours saints orthodoxes sont fériés, etc.

En perte de terrain et officiellement discriminés, les autres groupes religieux expriment différentes revendications. Certaines organisations protestantes ou musulmanes ont choisi de se faire enregistrer comme ONG. Les catholiques et les apostoliques arméniens, entre autres, revendiquent le statut de personnes juridiques légales au même titre que l’église orthodoxe, sans résultat.

La querelle des églises

Ces deux communautés ont en commun un second problème : celui des églises catholiques ou arméniennes avant l’époque soviétique, investies lors de l’indépendance par des prêtres orthodoxes. D’autres sont propriété d’Etat, lequel refuse de les restituer. Le contentieux concerne six églises pour chaque communauté. La sensibilité du problème dans l’opinion publique, qui y voit une menace à la nation orthodoxe, dissuade les politiques d’accorder leurs réclamations aux minorités.

L’affaire de l’église d’Ivlita intervient dans ce contexte. Il s’agit d’une église en Meskhétie, catholique avant l’époque soviétique, située dans un village majoritairement catholique. Elle a été récemment occupée par un prêtre orthodoxe, qui y a vandalisé les tombes de missionnaires français et autres signes de catholicisme. Le théologien Nougzar Papouachvili et le prêtre catholique Gabriele Bragantini ont publié un livre Pour la vérité et la justice sur l’église d’Ivlita qui y dénoncent un « vol de patrimoine ».

Lors des présentations du livre, le 25 octobre et le 27 novembre 2006, des membres des groupes « Union des Parents Orthodoxes » et « Société de Saint David le Reconstructeur », menés par le Père David Isakadze, ont fait irruption. Ils ont insulté les auteurs et leurs partenaires et tenté de les atteindre physiquement. « Je connais bien ces gens », explique le Père Bragantini, « ce qui est arrivé est pour moi chose courante », tout en montrant une pile de publications dénonçant l’hérésie catholique et appelant à la haine à son encontre.

Si les violences en Géorgie ont été réduites par l’instauration d’un règne minimal de la loi, cette anecdote est révélatrice d’un climat ambiant encore peu favorables aux religions minoritaires. Dénoncées comme une menace par les fondamentalistes orthodoxes, peu d’espace public leur est laissé. Malgré leur nombre et leur poids, elles s’affichent peu et sont largement ignorées des discours politiques et des manuels scolaires. « La situation actuelle n’est pas dramatique, on n’assassine pas les groupes minoritaires dans la rue », conclut Emil Adelkhanov. « Mais tous les facteurs sont rassemblés pour qu’à tout instant, cela empire ».

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