5.1.07

Voyage autour de la mer Noire, par Thomas Ferenczi

Le Monde, Article paru dans l'édition du 05.01.07.

Parce qu'il refuse de payer la nouvelle taxe imposée par les autorités ottomanes sur la traversée du Bosphore, un riche marchand de Constantinople, le seigneur Kéraban, décide de regagner sa villa de Scutari par le chemin inverse : il fera le tour de la mer Noire pour rentrer chez lui sans s'acquitter de cet impôt "inique" et "vexatoire", même si ce voyage doit lui coûter beaucoup plus cher que la modeste contribution demandée par le gouvernement. Comme le train ne lui plaît pas et que le bateau lui donne le mal de mer, il lui faudra parcourir en chaise de poste, pendant quarante-cinq jours, près de 3 000 kilomètres à travers les terres souvent inhospitalières qui bordent ce vaste lac intérieur, connu dans l'Antiquité sous le nom de Pont-Euxin.

Le roman de Jules Verne qui raconte cette tumultueuse odyssée s'intitule Kéraban le têtu. Publié en 1883, il n'est pas le plus connu de l'auteur des Voyages extraordinaires, mais il constitue une bonne leçon de géographie pour qui veut s'aventurer, sur les pas du seigneur Kéraban, aux confins orientaux de l'Europe. "Du moment que le seigneur Kéraban prétendait suivre le périmètre de la mer Noire, son itinéraire allait d'abord se développer sur le littoral de la Roumélie, de la Bulgarie et de la Roumanie pour atteindre la frontière russe", explique l'auteur. Le voyageur passerait ensuite par la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride, puis le Caucase et la Transcaucasie, avant de longer l'Anatolie jusqu'à retrouver le Bosphore "sans avoir rien payé de la taxe nouvelle".

Les pays qui entourent la mer Noire sont aujourd'hui l'Ukraine au nord, la Russie et la Géorgie à l'est, la Turquie au sud, la Bulgarie et la Roumanie à l'ouest. Avec l'entrée de ces deux derniers Etats dans l'Union, celle-ci est désormais riveraine. Cette mer qui fut naguère fortement insérée dans l'espace soviétique est devenue en grande partie européenne, et elle le sera plus encore quand la Turquie puis éventuellement l'Ukraine adhéreront à leur tour. L'importance stratégique de la mer Noire, lieu de passage du gaz et du pétrole de la mer Caspienne et moyen d'accès à la Méditerranée par les détroits du Bosphore et des Dardanelles, n'est plus à démontrer. Elle explique les convoitises dont cette zone est l'objet depuis longtemps.

Pourtant l'Union européenne manque d'une stratégie claire à l'égard des pays de la région. En réalité, elle en a trois, souligne Marius Vahl, chercheur au Centre for European Policy Studies (CEPS), un institut bruxellois : l'adhésion pour la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie, la politique de voisinage pour l'Ukraine et la Géorgie, un nouveau partenariat stratégique pour la Russie. Alors que l'Europe s'efforce de développer à ses frontières à la fois une "dimension nordique" et une "dimension euroméditerranéenne", elle ne s'est pas encore dotée, regrette cet expert, d'une "dimension mer Noire", faute du soutien actif de ses membres. La Bulgarie et la Roumanie se proposent précisément de contribuer à la recherche de cette nouvelle "synergie", selon l'expression d'un autre analyste du CEPS, Fabrizio Tassinari, qui invite l'UE à concentrer ses efforts de coordination sur cinq secteurs prioritaires : l'environnement, les transports, l'énergie, la sécurité intérieure, la démocratie.

L'Union européenne devra faire preuve de beaucoup de détermination pour organiser cette coopération. Il lui faudra associer aux discussions la Russie et la Turquie, qui sont les deux principales puissances de la région. Avec l'une comme avec l'autre, les relations ne sont pas au beau fixe. Russes et Turcs ont montré, dans leurs négociations avec Bruxelles, qu'ils sont des interlocuteurs opiniâtres. Relisons Jules Verne : l'entêtement du seigneur Kéraban n'a d'égal que l'obstination d'un autre de ses personnages, le Russe Michel Strogoff.

Thomas Ferenczi

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