4.1.07

Le malaise du Liaoning, ou l'envers de la croissance chinoise

Le Monde 27.12.06
(Comment une région chinoise invente un nouvel Etat providence)

'est une "boutique" en forme d'inventaire à la Prévert : sur le trottoir, étalé sur une méchante bâche, Lao Liu a disposé un extraordinaire bric-à-brac. Casquette vissée sur le crâne, cet ancien ouvrier de 60 ans, qui a perdu son emploi, survit en gardant les vélos sur un parking d'immeuble tout en arrondissant des fins de mois difficiles en vendant tout et n'importe quoi dans ce quartier de Shenyang, grande ville de cette région du nord-est chinois qui était autrefois la Mandchourie.

Un boulier, deux claviers d'ordinateur, une raquette de badminton, un baladeur, un fer à repasser, une machine à coudre, un cadenas, une calculatrice de poche, des fils électriques vendus au poids... Tels sont les produits proposés par M. Liu à l'attention du chaland... "Avant, je travaillais dans une usine de réparation automobile puis l'entreprise a périclité et je me suis retrouvé sans travail", soupire-t-il.

M. Liu n'est pas à proprement parler un chômeur. En Chine, il a le statut de xiagang, expression signifiant qu'il a été "débarqué" de son entreprise mais reste, en théorie, liée à cette dernière en touchant encore une partie de son salaire même s'il ne travaille plus... Une situation sociale dont l'ambiguïté est à l'aune d'une époque qui a vu le démantèlement des grandes entreprises "malades", autrefois fleurons d'une industrie lourde dont s'enorgueillissait le régime.

Depuis des mois, M. Liu vit dans ce quartier sinistré où des usines désaffectées aux vitres fracassées exhibent leurs carcasses non loin de magasins de meuble ultramodernes et de nouveaux lotissements réservés à une poignée d'"enrichis" de fraîche date. Sa "maison" est une ruine sans chauffage, exposée aux vents mauvais de l'hiver mandchou, où son épouse, une dame courbée, vêtue d'une chemise traditionnelle constellée de taches, prépare un maigre repas dans la cour de cette ancienne imprimerie désaffectée. Ses revenus sont limités mais lui permettent de joindre les deux bouts, grâce à la réactivation d'une certaine "protection sociale" : outre l'équivalent de 40 euros par mois que lui rapporte son travail de gardien de bicyclette, un fonds public lui verse une trentaine d'euros.

Il constate, sans émotion apparente : "Aujourd'hui, il y a des gens qui possèdent des frigos et la télé. Avant, tout le monde avait un travail. Les temps changent..." Dans la province industrielle du Liaoning, le chiffre cumulé des "vrais" chômeurs, des "débarqués" comme M. Liu, des personnes "en attente d'un emploi" (une catégorie encore différente) a atteint, ces dernières années, des centaines de milliers.

Le passage à l'économie de marché, surtout après la relance des réformes par l'ancien dirigeant Deng Xiaoping au début des années 1990, a provoqué dans cette ex-Mandchourie hyper-industrialisée, un cataclysme social. Dès 1986, quatre réglementations avaient, en théorie, mis fin à l'assurance de l'emploi à vie dans les entreprises publiques. Après l'"électrochoc" de 1989 et les "événements" de Tiananmen, écrit dans son ouvrage La Condition chinoise (Editions Karthala, 2006) le chercheur Jean-Louis Rocca, "les dirigeants du parti semblent considérer que la stabilité politique nécessite un nouveau "contrat social". La thèse d'une économie publique prospère et moderne, capable de continuer à absorber et à sécuriser la main-d'oeuvre urbaine ne tient plus." Cependant, "il ne s'agit pas de privatiser mais de dégager du magma informe de l'industrie d'Etat un certain nombre de grands groupes modernes semblables aux conglomérats coréens ou japonais". Il faut désormais laisser tomber les petites entreprises et conserver les grosses. Celles-ci devront se transformer en sociétés par actions mais couvertes par le "chapeau rouge", expression indiquant que leur capital est encore détenu par des organismes publics. Qui, souvent, avantagent les anciens apparatchiks locaux... Un séisme va faire trembler le monde du travail chinois après l'annonce de la disparition progressive des danwei, les unités de travail : une page se tourne sur un demi-siècle de socialisme.

Le Liaoning s'efforce aujourd'hui de jeter les bases d'un "projet pilote" destiné à reconstituer un système de protection sociale. Une quadrature du cercle : il est pour le moins délicat d'importer le système d'Etat-providence européen, parce que l'Etat ne peut totalement le financer, et pas non plus le système d'assurance-maladie à l'américaine, parce que les individus et les entreprises sont souvent incapables de payer, comme le soulignent des articles de la presse chinoise.

Au département des affaires sociales de Shenyang, chef-lieu du Liaoning, le vice-responsable Yang Shunchang explique les grandes lignes du projet, en prenant pour exemple l'assurance santé : selon lui, grâce à un échafaudage combinant cotisation et subventions - la création d'un "fonds public" financé par l'Etat et un système de participation individuelle - "85 % des travailleurs des entreprises privées, publiques et étrangères sont couverts par l'assurance-maladie".

Quant aux xiagang, comme Lao Liu, "il n'y en a presque plus", soutient M. Yang. "On a résolu le cas de 300 000 personnes en accordant des subventions, en reclassant des personnes "débarquées" ou en ayant accordé des compensations de licenciement." Un moyen commode de ne pas considérer comme chômeurs des gens qui, de facto, ne sont pas parvenus à retrouver ailleurs un emploi... "Les "shiye" (chômeurs), poursuit-il, touchent 230 yuans (23 euros) par mois pendant deux ans mais sans bénéficier de l'assurance-maladie." Et les retraites dans une Chine en état de vieillissement accéléré ? "Le problème est résolu, tranche-t-il, l'allocation retraite n'est plus à la charge de l'entreprise, elle est versée par un fonds de pension financé par l'Etat central et la municipalité."

Non loin de Shenyang, dans un parc de la ville de Fushun, Han Jinzhong, 63 ans, casquette, bleu de travail, rumine le passé en se promenant dans le parc d'un lotissement pour ouvriers. "Je travaillais dans une aciérie et les 1 200 yuans (120 euros) de ma retraite ne sont pas suffisants pour vivre. Alors j'ai dégotté un emploi provisoire dans le même secteur. Je travaille comme journalier. Ça me rapporte 20 yuans par jour. Dans le monde d'aujourd'hui il faut bien se démener pour assurer les fins de mois."

Bruno Philip

Aucun commentaire: