28.12.07

Le Bangladesh renonce à prêter ses trésors

Le Musée Guimet va revoir son programme de la rentrée. L'exposition "Chefs-d'oeuvre du delta du Gange", qui devait ouvrir le 9 janvier, n'aura pas lieu. Lors d'une réunion exceptionnelle, mardi 25 décembre, le gouvernement bangladais a annoncé l'annulation de sa collaboration avec le musée parisien après le vol, samedi 22 décembre, de deux statues de Vishnou, vieilles de 1 500 ans, dans la zone de fret international de l'aéroport de Dacca (Le Monde du 27 décembre). Les 143 pièces restantes vont donc retrouver leurs musées d'origine et les autorités françaises ont été priées de rapatrier 42 oeuvres qui avaient déjà été expédiées le 1er décembre.

Cette décision était attendue. Les deux représentations de Vishnou dérobées, témoignages de l'art de la période Gupta (320-480), avaient été acheminées vendredi soir, avec douze autres caisses, sous escorte policière, du Musée national de Dacca à l'aéroport. Un représentant de l'ambassade de France était également présent. Après le passage en douane, les treize caisses avaient été placées sur des palettes. Le lendemain, alors qu'elles étaient transportées dans l'avion d'Air France, un des conservateurs bangladais a constaté la disparition d'une d'entre elles. L'aéroport a été bouclé. Une heure plus tard, la police retrouvait la caisse vide, dans une pièce d'eau, à proximité. Trente personnes ont été interrogées et quinze d'entre elles se trouvaient toujours, mercredi soir, en garde à vue.

L'affaire provoque une très grande émotion au Bangladesh. Dans ce pays sous état d'urgence, le conseiller chargé de la culture dans le gouvernement provisoire évoque son éventuelle démission. Ce prêt de quelque 180 trésors nationaux balayant les civilisations bouddhiste, hindoue et musulmane marquait, il est vrai, "une première mondiale", comme l'indiquait le très complet catalogue édité par la Réunion des musées nationaux.

Une intense opposition avait vu le jour, notamment depuis le renversement du précédent gouvernement, avec lequel l'affaire avait été initialement menée. Des personnalités du monde des arts, souvent proches des deux grands partis d'opposition, avaient dénoncé le risque de voir ces objets volés ou copiés. "Ils présentaient le Musée Guimet, dans la presse ou sur leurs sites Internet, comme une galerie privée prête à vendre ces oeuvres", précise Jean-François Jarrige, le directeur du musée parisien, qui indique avoir reçu de nombreuses menaces émanant de ces milieux.

Saisie par deux fois, la Cour suprême bangladaise avait pourtant autorisé le transport. Vendredi 21 décembre, les opposants avaient encore organisé une manifestation devant le musée et bloqué les portes avec des chaînes, obligeant la police à intervenir.

Au Musée Guimet, on se désole de cette "affaire qui mêle des intérêts de politique intérieure et le grand banditisme". Au Bangladesh, le trafic illégal des oeuvres d'art est en effet florissant.

Sur cette photo datée du 9 décembre, une statue de bronze du Bangladesh est préparée pour être envoyée au Musée Guimet. | AFP/BERTRAND GUAY

Nathaniel Herzberg et Emmanuel de Roux, Le Monde, 28.12.07

Les deux visages d'un Bangladesh sous les eaux

Le Monde
28-12-2007

En 1971, Henri Kissinger avait qualifié l'économie du Bangladesh de "sans espoir", à laquelle personne ne pouvait rien. C'est une opinion encore largement répandue dans les clubs d'expatriés de Dacca, et au sein des cercles influents des pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les tendances macroéconomiques actuelles, inflation rampante, renforcement des inégalités et économie au ralenti, ainsi que deux catastrophes naturelles successives si rapprochées dans le temps ne peuvent que conforter la voix de ces Cassandre.

L'autre visage de ce pays a été révélé par de récentes études, dont celles de l'économiste Amartya Sen. Le pays est parvenu à mieux réguler la pauvreté de la société que certains géants de la région, comme l'Inde. Le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur le développement humain en 2005 a propulsé le Bangladesh, qui fait partie des pays les moins avancés, dans le groupe des pays de catégorie intermédiaire. Le Bangladesh a su résister aux tempêtes, réduire la pauvreté, allonger l'espérance de vie de sa population et améliorer les indicateurs de niveau de vie. Il compte parmi les bons élèves des Objectifs du millénaire pour le développement, et la sécurité alimentaire s'y est améliorée. Les catastrophes naturelles sont certes de plus en plus fréquentes et les pertes humaines consenties demeurent les plus élevées du monde. Mais malgré tout, les dispositifs d'alerte précoce et les programmes de préparation se sont avérés efficaces : le cyclone du mois de novembre a fait des milliers de victimes ; trente ans plus tôt, les pertes se seraient chiffrées en centaines de milliers.

Loin d'être une cause perdue, le Bangladesh devrait plutôt être considéré comme un modèle pour les pays les plus pauvres de la planète qui souffriront d'une dégradation des conditions mondiales. Si cet Etat peut s'en sortir malgré son extrême pauvreté, la corruption largement répandue, et une instabilité politique chronique, d'autres pays peuvent en faire autant. L'avenir du pays ne différera probablement pas beaucoup du présent : la mauvaise qualité de la construction et une urbanisation effrénée gênent les systèmes naturels de drainage ce qui aggrave les sécheresses localisées du nord et du nord-ouest du territoire, et amplifiera les problèmes actuels tout en en créant d'autres comme l'affaissement des sols de Dacca, dont l'origine est à chercher dans la diminution de la nappe phréatique.

RÉSILIENCE ET VULNÉRABILITÉ

Au-delà des prévisions de montée du niveau de la mer, qui devrait provoquer le déplacement de 30 millions de personnes dans les quarante prochaines années, le Bangladesh s'enfonce lentement dans la mer alors que la chaîne himalayenne gagne en hauteur. L'impact des changements climatiques aggrave ces différents phénomènes et affectera à n'en pas douter, la sécurité alimentaire élémentaire et l'état nutritionnel de ce pays qui lutte de toutes ses forces pour son autonomie alimentaire.

Si les méthodes de préparation aux catastrophes ont permis d'obtenir de bons résultats, l'irrégularité des engagements et les besoins au jour le jour ravalent trop souvent ces dispositifs au rang de priorités de second ordre. Les urgences permanentes sont d'abord l'importation de céréales et de carburant, la production d'électricité ou le développement de l'éducation. Et leur prévalence doit impérativement être garantie grâce à une aide extérieure planifiée.

Quelques jours après le cyclone Sidr, au milieu d'un paysage ravagé par la catastrophe, la vie reprend ses droits, le petit commerce réapparaît et l'on constate peu ou pas d'inflation sur le prix du riz. Quand reprendront les écoles ? Tel est la réalité de ce pays fait de résilience et de vulnérabilité. Pendant six mois, c'est-à-dire jusqu'aux prochaines récoltes, les enfants les plus vulnérables recevront une alimentation plus nutritive pour éviter le phénomène bien connu de second pic de mortalité infantile qui frappe quelques mois après les catastrophes naturelles ou juste avant les récoltes. 2,2 millions de personnes, dont plus de la moitié sont des enfants, bénéficieront du programme du PAM. Son coût est estimé à 52 millions de dollars.

Le Bangladesh doit encore se débattre pour simplement survivre. Il faut des engagements et un soutien sans faille de la communauté internationale dont l'histoire a démontré que le Bangladesh a su en faire bon usage. Cela serait positif pour la région et donc pour le monde.

Douglas Broderick, représentant du Programme alimentaire mondial (PAM) au Bangladesh

14.11.07

Imran Khan : opposant populaire mais solitaire

Article publié le 14/11/2007 sur RFI.fr


Chapo : Les affrontements continuent dans le nord-ouest, 33 combattants islamistes ont été tués. A Lahore, où il participait à une manifestation d’étudiants de l’université du Penjab contre «le dictateur Musharraf», Imran Khan, dirigeant du Mouvement pour la Justice au Pakistan (PTI, opposition) a été arrêté ce mercredi . Imran Khan devrait être inculpé notamment d’«incitation au soulèvement armé» et d’ «appel à la désobéissance civile , en vertu des lois antiterroristes. L’ancienne star de l’équipe nationale de cricket s’était réfugié dans la clandestinité il y a dix jours, au lendemain de la proclamation de l’état d’urgence. Très populaire, Imran Khan n’a toutefois guère de poids politique au Pakistan.


Article
Un fort capital de sympathie mais pas de véritable implantation politique ; une image libérale mais des positions conservatrices et des alliances locales avec les organisations étudiantes islamistes : Imran Kahn, 54 ans, est un personnage compliqué.

Sa notoriété, il l’a d’abord acquise sur les terrains de cricket. En Grande-Bretagne, où dans la foulée de sa première sélection dans un test-match, en 1971, il a fait ses études supérieures (à Worcester et à Oxford). Puis dans son pays, où il est rappelé cinq ans plus tard, pour réintégrer l’équipe nationale, qu’il conduira au sacre mondial en 1992, en Australie. C’est par cette apothéose qu’il conclut sa carrière sportive.

A l’immense aura sportive s’ajoute rapidement la réputation sociale d’Imran Khan. Le jeune et riche retraité ne se contente pas en effet d’alimenter les pages glamour des magazines – son mariage, en 1995, avec Jemima Goldsmith, fille du célèbre et richissime homme d’affaires franco-britannique ‘Jimmy’ Goldsmith (*). Il fait bâtir à Lahore, la capitale du Penjab, sa province natale, un hôpital et un centre de recherches contre le cancer, la maladie qui a emporté sa mère. Les patients les plus pauvres y bénéficient de soins gratuits.

Cette fibre sociale donne peu à peu naissance à une revendication plus politique. Imran Khan dénonce la corruption qui gangrène son pays – Benazir Bhutto est alors Premier ministre- et son système élitiste, qui bloque sa société. Et crée logiquement son parti, le Mouvement pour la Justice (PTI), en 1996.

Seul élu

Depuis, il occupe une place à part dans le paysage politique : connu de tous, apprécié, mais isolé, comme en témoignent crûment les élections législatives de 2002. Imran Khan est le seul candidat du PTI à entrer au Parlement fédéral d’Islamabad. Victime du manque d’implantation de son parti dans le pays, et en particulier d’élus locaux qui, au Pakistan, garantissent pour une bonne part les succès aux scrutins nationaux, en capitalisant les suffrages de groupes entiers d’électeurs auxquels ils peuvent, en retour, apporter des aides concrètes et immédiates.

Le PTI reste donc un parti marginal, en comparaison du PPP de Benazir Bhutto, du MQM (pro-Musharraf) ou encore des deux principales formations islamistes, la Jamaat-i-Islami (JI) et la Jamaat-Ulema-i-Islam (JUI).

Faute de militants et de suffrages, le PTI ne représente donc ni une menace pour le pouvoir, ni un allié incontournable pour le front d’opposition que Mme Bhutto tente activement de constituer autour d’elle.

Ambiguïté

Face à la « machine » PPP, comme face à l’expérience et à l’intelligence politiques de sa dirigeante, Imran Khan ne pèse assurément pas bien lourd. Même s’il est très vraisemblablement considéré comme plus sincère que Benazir Bhutto par ses compatriotes. A l’exception de son acquiescement silencieux du coup d’Etat de 1999, le leader du PTI n’a depuis jamais ménagé ses critiques à l’encontre du pouvoir autoritaire du général Musharraf et de son alliance avec les Etats-Unis. Il fut le seul homme politique pakistanais à tenter de manifester publiquement contre la visite officielle à Islamabad du président des Etats-Unis, George Bush, l’an dernier; l’un des tout premiers à appeler au soulèvement populaire contre l’état d’urgence du 3 novembre, tout en continuant d’accuser les Etats-Unis de coresponsabilité dans cette crise.

Un mélange ambigu de libéralisme politique mais aussi de conservatisme, nationaliste et religieux, qu’illustre sa proximité avec les organisations islamistes étudiantes. Celles-là mêmes, très puissantes à l’université de Lahore, auprès desquelles il a choisi d’être, ce mercredi, pour sa sortie de clandestinité.

(*) Le couple a divorcé en 2004


par Alain Renon

5.11.07

Musharraf, la tentation Bonaparte

Musharraf, la tentation Bonaparte
Samedi, le «général président» a imposé l’état d’urgence au Pakistan et le report des législatives. Un coup de poker dans un pays instable.
Jean-Pierre Perrin
Libération : lundi 5 novembre 2007


Ce n’est pas fréquent que le chef d’un grand Etat musulman ose se comparer à Napoléon. Le «général président» Pervez Musharraf le fait sans complexe. Il loue volontiers le courage et la baraka de l’homme du 18 Brumaire, deux qualités dont il n’est d’ailleurs pas lui-même dépourvu. «Je me considère chanceux. Napoléon a dit qu’en plus de toutes les qualités requises, un leader doit avoir de la chance pour réussir, alors je dois réussir», explique-t-il sur son site Internet. Cette baraka lui a permis notamment de réussir en douceur un premier putsch, le 12 octobre 1999, d’effectuer un retournement spectaculaire après le 11 septembre 2001 pour devenir l’allié privilégié des Américains dans la région et de survivre de justesse depuis à deux tentatives sérieuses d’assassinats. Mais sera-t-elle suffisante pour surmonter la nouvelle tempête qu’il a provoquée samedi : l’imposition de l’état d’urgence et le report des élections législatives prévues en janvier.
«Clivage énorme». Musharraf a justifié ces mesures d’exception par la montée en puissance du terrorisme islamiste et l’opposition de la Cour suprême, laquelle s’apprêtait à statuer sur la légalité de sa réélection au scrutin présidentiel du 6 octobre dernier. Mais, à 64 ans, le «général président», qui porte l’uniforme depuis plus de quarante-cinq ans, va devoir remporter une bataille d’autant plus difficile qu’elle sera en grande partie secrète: maintenir une certaine unité dans une armée de plus en plus troublée par le comportement de son chef. «Il y a un clivage énorme entre les officiers pro et antiaméricains», souligne Mariam Abou Zahab, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales, qui souligne la participation de militaires, curieusement issus de l’armée de l’air, à chacun des attentats ourdis contre lui.

Cette armée est déjà troublée par la vague de déstabilisation que connaît actuellement le Pakistan: le Balouchistan demeure en rébellion, les zones tribales frontalières de l’Afghanistan sont gagnées par des insurgés de la mouvance des talibans et d’Al-Qaeda, la classe moyenne est largement mécontente contre le régime, comme le montre bien le mouvement de protestation des avocats,… Or, ce que la presse pakistanaise appelle «le second putsch» du «général président», risque d’accroître encore cette instabilité en offrant à nombre de volontaires une justification pour gagner les maquis islamistes. De plus, indique Mariam Abou Zahab, «si, ces dernières années, Ayman al-Zawari [le numéro 2d’Al-Qaeda, ndlr] appelait l’armée à éliminer Musharraf, il a depuis changé son discours pour appeler la population à se révolter contre l’armée et la police» . Ce tournant a une explication: l’assaut meurtrier lancé par les militaires contre la mosquée Rouge, en juillet, a indigné une large partie des classes populaires, qui n’admet guère qu’un site sacré puisse être attaqué, fût-il un repaire de fondamentalistes. Depuis, il n’y a jamais eu autant de participants à la prière.

En décrétant l’état d’urgence, Musharraf se lance dans une partie de poker. Il lui faudra donc cette chance qui ne lui a encore jamais manqué. D’abord, au combat, lorsqu’il participe aux guerres de 1965 et 1971 contre l’Inde, notamment au sein d’un commando d’élite. Nommé plus tard chef d’état-major des armées, il remportera la partie contre le Premier ministre Nawaz Sharif qui voulait le destituer et qu’il renversera, le 12 octobre 1999, sans tirer un coup de feu. La baraka, une fois encore, est bel et bien là: revenant ce même jour, de Colombo, au Sri Lanka, pour prendre le pouvoir, son avion se posera sur le tarmac avec des réservoirs quasiment vides.

Devenu chef de l’Etat, il avait promis de restaurer la démocratie après avoir éradiqué la corruption, puis de se retirer. Mais c’est en uniforme qu’il est reconduit pour cinq ans en 2002 par référendum, et en 2007 par scrutin indirect. Nouveau coup de poker après les attentats du 11 septembre 2001, lorsqu’il devient l’allié clé des Etats-Unis dans leur «guerre contre le terrorisme», ce qui n’est pas forcément pour plaire à une population largement antiaméricaine et à un état-major dont les officiers islamistes avaient contribué à la mise en orbite des talibans afghans.

A la différence du précédent dictateur Mohammed Zia ul-Haq (décédé en 1988 dans un mystérieux accident d’avion), qui avait fondé son pouvoir sur une alliance entre militaires et islamistes, Musharraf a fait le pari de rompre cette dernière. Il a ainsi livré aux Etats-Unis Khaled Cheikh Mohammed, l’organisateur des attentats contre le World Trade Center, et 369 autres membres d’Al-Qaeda. Cette alliance stratégique nouée avec Washington ne l’a pas empêché de critiquer les dirigeants américains pour leur invasion de l’Irak.

«Whiskey». Au pouvoir, le «général président» s’est employé aussi à redresser l’image du Pakistan, considéré comme un pays voyou – à cause notamment de ses bombes atomiques fabriquées clandestinement. Cet admirateur d’Atatürk et laïc convaincu – l’un de ses chiens s’appelait «Whiskey» – a aussi œuvré à l’émancipation des femmes, notamment en créant des quotas pour leur permettre d’être élues dans les assemblées provinciales et nationale. Il a aussi amélioré l’économie, trouvées dans un état épouvantable après les années Benazir Bhutto. Il a enfin permis l’amorce d’un dialogue avec New Delhi.

En 2006, ce fils d’une modeste famille de mohadjiroun (réfugiés d’Inde au moment de la Partition en 1947) a publié son autobiographie. S’il fait un peu cliché, le titre n’en est pas moins juste: Dans la ligne de mire. Ce nouveau putsch lui donne l’occasion de l’être encore un peu plus.

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31.10.07

La mer d'Aral est de retour

Article publié le 13 Juillet 2007
Par Hervé Kempf
Source : LE MONDE

L'eau bat mollement la digue de sable. Elle s'étend à perte de vue sous les nuages qui parcourent le ciel bleu. Une yourte est posée sur la plage,un canot silencieux est amarré. Tout est calme. Mais ce paysage serein est extraordinaire : ici, voici trois ans, le voyageur n'aurait vu que des broussailles sous le soleil. Il aurait contemplé une ancienne mer devenue désert, le lieu d'une des plus grandes catastrophes écologiquesdu XX[SUP]e[/SUP] siècle, le symbole de la folie humaine. Mais l'eau revient, démontrant que le pire, s'il est sûr, n'est pas forcément éternel.

Pour prendre la mesure du désastre, il faut aller ailleurs, à Dzhambul, où l'on peut observer ce qui pourrait être des vaisseaux fantômes posés sur la steppe. Mais les carcasses rouillées sont bien réelles, et une étrange mélancolie se dégage des cargos échoués près desquels paissent des chameaux à l'air digne. L'image a beau avoir été vue mille fois, les bateaux abandonnés de la mer d'Aral n'en sont pas moins saisissants.
On pénètre dans les cales qu'éclairent en claire-voie les fissures du plafond, on parcourt les longues poutrelles d'acier qui portaient autrefois les paniers de poissons et les balles de coton, on explore comme un gosse les coursives silencieuses jonchées de débris. Sur le pont supérieur, la proue effilée semble encore tailler sa route dansles flots tandis que, derrière, les touffes d'herbe miment une écumeimpétueuse. Plus loin, un autre navire oublié gîte comme s'il luttaitcontre la tempête en remontant la vague. Mais sous le soleil déclinant,ce ne sont pas des mouettes ou des goélands qui piaillent sur sacarcasse, mais des pigeons qui ressemblent plume pour plume à leurscousins parisiens.
Tout a été si vite : un des six bateaux quireposent encore dans la baie de Dzhambul porte le nom d'Alexei Leonov,le premier cosmonaute à avoir marché dans l'espace, en 1965. Il n'auranavigué que quelques années avant que le retrait de l'eau l'ancredéfinitivement ici, en 1979.

Or voici que la mer revit. A l'est,les pêcheurs ont recommencé à lancer leurs filets. Dans les villagesavoisinants, les maisons se construisent, les antennes de télévisionhérissent les toits, les écoles rouvrent.
L'âme de ce renouveaupourrait être Zhannat Makhambetova, une jeune femme énergique ettoujours prête à rire qui porte la parole de l'association de pêcheursAral Tenesi (la Mer d'Aral). "Ma mère est née sur un de ces cargos, au printemps 1943, raconte-t-elle. C'étaitla guerre, et les hommes étaient partis au front. Les femmes lesremplaçaient à la pêche, et ma grand-mère était en mer quand elle a dûaccoucher."
A l'époque, Aral était la quatrième plus grande étendue d'eau intérieure du monde et couvrait 66 000 km2. De petits cargos la parcouraient, transportant le coton d'Ouzbekistanou le fruit de la pêche des barques environnantes vers le portd'Aralsk, au nord, d'où le chemin de fer les emportait vers Moscou. La région contribuait largement à l'effort soviétique, envoyant, entre1941 et 1945, ses hommes et 50 000 tonnes de poissons. En 1921, déjà,elle avait expédié des wagons de nourriture à la jeune révolution, ce dont Lénine l'avait remerciée par une lettre gravée maintenant dans leparc d'Aralsk.
Mais l'Union des soviets n'a guère été reconnaissante envers les riverains de la mer posée comme une île dansla steppe immense, entre le Kazakhstan et l'Ouzbekistan. A partir des années 50, elle a lancé un plan d'irrigation des plaines longeant le Syr Daria et l'Amou Daria, les deux grands fleuves alimentant la mer, l'un au nord, à travers le Kazakhstan, l'autre au sud, à travers l'Ouzbekistan. Les cultures du coton et du riz se sont développées sur ces étendues désolées dont une région s'appelait auparavant la "steppe de la faim". Privée de la plus grande partie de son approvisionnement en eau, la mer a commencé à se retirer.

"Quand j'étais petite, poursuit Zhannat, née en 1968 à Aralsk, mon père m'emmenait à la plage : il buvait de la bière, je nageais. C'était des moments merveilleux. Et puis, plus je grandissais, plus il fallait aller loin pour atteindre la plage. A l'école, on a commencé à comprendre que la mer se contractait. Mais elle se retirait si naturellement qu'on ne se demandait même pas pourquoi. C'était l'époque du communisme, "Tout va dans la bonne direction, il ne faut pas seposer de question" était l'idée dominante."

Le port animé d'Aralsk a perdu son eau dans les années 1970. La pêche, moteur économique de la région, s'est progressivement éteinte. La mer s'est scindée en deux parties, et a vu sa superficie divisée par trois. Une grande sécheresse, entre 1975 et 1985 a aggravé la situation. Aujourd'hui, les fleuves apportent moins de 10 milliards de mètres cubes à la mer contre 60 autrefois.
La population a commencé à émigrer. "Les pêcheurs sont allés travailler dans d'autres régions, avec ou sans leur famille, dit Shomen Andizbaev, un pêcheur de Karateren, un village posé sur une éminence qui était autrefois la rive. Quand j'ai eu 10 ans, en 1977, mon père est parti sur le lac Balkach, à l'est du pays. Mais il a refusé que sa famille quitte le lieu où ses ancêtresavaient vécu."

La catastrophe était évidente. Le président duKazakhstan a alerté l'ONU dès 1992. L'idée est née qu'une digue entre les deux bassins améliorerait la situation en empêchant l'eau apportée par le Syr Daria de se perdre dans le sud. "Les travaux ont commencé, dit Kudaibergen Sarzhan, ancien ministre de la pêche du Kazakhstan, mais avec l'implosion de l'URSS en 1991, ils ont été suspendus, faute d'argent."

La digue de sable est relancée et achevée en 1996. Surprise : le niveau de la mer remonte, la pêche peut reprendre. "Pour construire cette digue, tout le monde a donné 1 % de son revenu, dit Zhannat Makhambetova. Cela a changé les choses : on a recommencé à croire qu'il y avait un avenir." En 1999, lors d'une tempête, la digue s'écroule.
Mais le fatalisme n'est plus de mise. Le gouvernement kazakh passe un accordavec la Banque mondiale, qui alloue un crédit de 85 millions dedollars. Une digue mieux étayée est reconstruite, divers ouvrages de régulation en amont permettent de faire couler plus d'eau dans le SyrDaria, un projet pour rendre plus efficace l'irrigation est lancé. La digue de Kok-Aral et ses ouvrages entrent en service en août 2005. Le remplissage de la mer du nord se fait en six mois, beaucoup plus rapidement que ce qu'avaient calculé les experts. Et, alors que lapêche était tombée à presque rien dans les années 1990, les pêcheurs attrapent en 2006 près de 2 000 tonnes de limandes, daurades, barbeaux,etc.

"Les différents travaux ont permis d'ajouterenviron 1,3 milliard de mètres cubes aux quelque 3 milliardsqu'apportait le Syr Daria", dit Joop Stoutjesdijk, qui coordonne l'intervention de la Banque mondiale. On prépare maintenant la deuxième phase du projet : une nouvelle digue pour le bassin d'Aralsk et des travaux augmentant encore le débit du Syr Daria. Si tout va bien, Aralsk redeviendra un port en 2011. Et à Dzhambul, les chameaux laisseront place à l'eau. Peut-être verra-t-on les cargos se remettre àflotter et à naviguer.

11.9.07

La reine des parias

Article publié le 11 Septembre 2007
Par Frédéric Bobin
Source : LE MONDE


Extrait :

L'Uttar Pradesh, Etat le plus peuplé de l'Inde, a été conquis par l'idole des « intouchables Behan Kumari Mayawati, alliée à la haute caste des brahmanes. Le mouvement pourrait s'étendre.

Phool Chand, accroupi sur un sentier de briques ocre, a un turban bleu noué sur la tête et un visage déglingué : son oeil droit griffé de stries laiteuses évoque un lointain accident. Phool Chand est un hindou intouchable. Et il est « fier ». « Fier » de la révolution pacifique indienne dont son Etat, l'Uttar Pradesh, est le creuset : la percée politique des siens, cette masse d'exclus qui représente près de 15 % de la population totale, sous-humanité hier méprisée, aujourd'hui en plein réveil.

"...Cet affranchissement - encore très relatif - des dalits de l'Uttar Pradesh a été obtenu par des voies pour le moins insolites. Facilité par le pacte que Mme Mayawati a scellé avec les brahmanes, l'oligarchie qui trône au faîte de la hiérarchie religieuse et sociale hindoue. Foncièrement opportuniste, l'égérie des dalits, dont la rhétorique était jadis violemment antibrahmane, n'a jamais reculé devant les paradoxes pour parvenir à ses fins : la conquête du pouvoir. Ce rapprochement entre l'aristocratie et la plèbe, cette convergence des extrêmes, voilà des années qu'elle y pense et teste la formule. Elle a mis sur pied des "comités de fraternité" réunissant les deux groupes, pour former une sorte d'alliance de revers dirigée contre certaines castes intermédiaires (yadavs, kurmis), dont la récente ascension sociale menace les brahmanes et opprime les dalits. Phool Chand le dit très clairement : "Nous n'avons pas de difficultés avec les brahmanes car nous n'avons pas affaire à eux dans le village. Notre problème, ce sont les yadavs."

Les brahmanes ont fini par rallier l'idole des intouchables. Faut-il que l'élite traditionnelle se sente déstabilisée par la poussée des castes inférieures pour en arriver à quêter le patronage des anciens parias ! "Les brahmanes sont en proie à un sentiment d'insécurité : ils s'accrochent donc à la force montante", explique l'homme d'affaires Prahbat Kumar Barghava, brahmane lui-même. C'est la clé de la réussite de Mme Mayawati. Elle a su élargir son assise sociologique, agréger à sa base d'autres groupes : les brahmanes, mais aussi les couches inférieures des castes intermédiaires et les musulmans. Ainsi a-t-elle rebâti la fameuse alliance "Arc-en-ciel", qui fut jadis la recette de l'hégémonie du Parti du Congrès de Gandhi et Nehru, la matrice de l'Inde indépendante. Mais les dalits sont désormais les artisans de l'alliance, et non plus seulement des figurants."

4.9.07

Arrestation de l'ex-premier ministre Khaleda Zia

04.09.07

DACCA. Premier ministre jusqu'en octobre 2006, Khaleda Zia, chef du Parti nationaliste du Bangladesh (PNB), a été arrêtée, lundi 3 septembre, à son domicile en compagnie de son fils, Arafat Rahman Coco, pour « corruption et abus de pouvoir ».

La commission nationale anticorruption mise en place par l'administration intérimaire soutenue par l'armée lui reproche d'être intervenue dans l'attribution de marchés pour deux terminaux de containers à Dacca et à Chittagong. Mme Zia rejoint en prison sa rivale de toujours et ex-premier ministre, Sheikha Hasina, chef de la Ligue Awami, détenue depuis le 16 juillet pour « extorsion de fonds ». - (Corresp.)

4.8.07

La monstrueuse vivisection de l'Inde

LE MONDE | 04.08.07

A Thoa Khalsa, 84 femmes avalent de l'opium et sautent, l'une après l'autre, dans un puits. Des musulmans occupent ce village du Pendjab en avril 1947, à quelques mois de la partition de l'Inde, et la tradition sikh veut que les femmes s'immolent quand les hommes ne sont plus là pour les défendre. Quatre d'entre elles survivront parce qu'il n'y a pas assez d'eau dans le puits pour les noyer toutes, mais les autres sont des "martyres". En mourant, elles ont préservé l'honneur de la communauté. Martyres aussi ces jeunes filles que leurs pères ont tuées, au sabre ou de leurs propres mains, pour éviter qu'elles ne soient enlevées, violées, converties à l'islam. Mangal Singh, avec ses deux frères, a tué 17 membres de sa famille, enfants, neveux. Dans Les Voies de la partition Inde-Pakistan, Urvashi Butalia recense les cruautés liées à ce chapitre de l'histoire indienne qui, soixante ans après, ronge encore le pays de remords et de chagrin.

Les femmes enlevées - 75 000, selon les estimations - sont violées, vendues, converties de force. Elles sont promenées nues dans les rues, ont les seins coupés, le sexe tatoué des signes de l'"autre" religion. Car, dans l'orgie de violences née de la Partition, une obsession submerge l'Inde : kidnapper, violer la femme de l'"autre" pour l'humilier, l'intimider, détruire sa capacité de reproduction. Obsession qui, par rivalité mimétique, ravage autant les hindous que les musulmans. Mutilées, arrachées à leur communauté, ces femmes sont la métaphore du corps amputé de l'Inde, Mère éternelle - Bharat Mata. Et l'une des caricatures les plus chères aux nationalistes hindous est alors celle d'un corps féminin épousant la forme de l'Inde et Nehru découpant un bras qui représente le Pakistan.

L'indépendance est proclamée le 15 août 1947, en même temps que la partition - bâclée - en deux Etats : l'Union indienne, à majorité hindoue, et le Pakistan, à majorité musulmane. Lord Mountbatten, dernier vice-roi des Indes, et l'Angleterre fuient en courant le joyau de la couronne, devenu un bourbier infernal. Outre les suicides collectifs, des émeutes font des milliers de morts à Rawalpindi (Pendjab) en mars 1947. Ou au Bengale, en novembre 1946, quand des pèlerins hindous massacrent, à Garh Mukhteshwar, des commerçants musulmans. En août 1946, à Calcutta, une Action Day de la Ligue musulmane tourne à la "grande tuerie" : armés de haches, de bâtons, d'épieux ou d'armes à feu, des hommes assassinent, pillent, lors de vrais pogroms, et profanent des mosquées. En représailles, dans le district de Noâkhâli, des musulmans tuent et brûlent des temples.

Tout le monde sait que la Partition tournera au bain de sang, mais, en août 1947, le Congrès pousse un soupir de soulagement. Jawaharlal Nehru, père de l'indépendance, avoue : "Nous étions épuisés. Il fallait qu'on aboutisse. Nous pensions que la Partition serait temporaire." Chef de la Ligue musulmane, Mohammed Jinnah décroche le rêve de sa vie : une Inde indépendante en "deux nations". Mais "nul ne sait où va passer ce Pakistan d'utopie, ce pays de nulle part", écrit l'historien Eric-Paul Meyer. Voté à Londres en juillet, l'Acte d'indépendance de l'Inde ne dit pas un mot des risques d'exode, de déchirement des familles. La commission Radcliffe trace une frontière qui mutile des zones urbaines et rurales, de populations mélangées. Le Pendjab et le Bengale sont à majorité musulmane, mais abritent de grosses minorités d'hindous et de sikhs. Lahore et Karachi, villes de commerçants et de fonctionnaires, sont à majorité hindoue.

Dès que le tracé de la frontière devient officiel, le 15 août, les maisons sont évacuées. A Delhi, ville frontière entre les deux nouveaux pays, la milice hindoue RSF vide les quartiers de leurs occupants musulmans, réfugiés dans les mosquées, pour faire une place aux hindous qui arrivent par convois entiers. Karachi se vide de ses hindous comme Delhi de ses musulmans. Dans les quartiers mixtes, des gens ordinaires massacrent leurs voisins sans autre raison que la différence de religion. C'est la première fois en Inde qu'on élimine physiquement, à une telle échelle, des populations pour aboutir à des zones ethno-religieuses pures.

Des politiques et des prêtres fanatiques attisent les haines. C'est l'heure du grand "nettoyage" - safa'i. Ce récit d'un sikh à la frontière d'Attari : "Un jour, tout notre village s'est retrouvé en route pour un village musulman proche, en vue d'une expédition punitive. Nous sommes carrément devenus fous... Et cela m'a coûté cinquante ans de remords, de nuits sans sommeil. Je n'arrive pas à oublier les visages des gens que j'ai tués." Même écho chez Nasir Hussain, paysan musulman : "En l'espace de deux jours, une vague sauvage de haine nous a submergés. Je ne peux même pas me rappeler combien d'hommes j'ai tués."

La Partition fait de l'Inde un territoire mangé aux mites. Les deux parties, occidentale et orientale, du néo-Pakistan sont séparées par 1 300 kilomètres de territoire indien. Et le nombre des victimes est phénoménal. Parmi les estimations les plus élevées, 1 million de morts en trois mois et un exode humain jamais vu. Quinze millions de personnes passent la frontière dans les deux sens : 9 millions d'hindous et de sikhs venant du Pakistan ; 6 millions de musulmans quittant l'Inde. Un million l'ont franchie à pied dans les kafila, ces colonnes étirées sur des dizaines de kilomètres, hommes et femmes en haillons, affamés, épuisés, écrasés de chagrin, mais trouvant encore un peu de force pour provoquer l'autre. Des milliers de familles sont séparées en une nuit, des vies pour toujours disloquées. Urvashi Butalia : "Il est difficile de séparer deux vies. En séparer des millions est pure folie."

Une "monstrueuse vivisection", avait prévenu le mahatma Gandhi à propos de la Partition. A 77 ans, Gandhi, héros shakespearien, erre halluciné, comme le Roi Lear, dans les ruines et le chaos du monde. De son monde. Il marche dans les rues désertes de Calcutta, où les habitants sont terrés, entre les carcasses calcinées des voitures et les maisons incendiées. Il se rend dans les villages rasés où les vautours rôdent déjà autour des cadavres. Il tient des réunions de prière, écoute le récit des atrocités, "essuie les larmes de tous les yeux", écrit l'écrivaine Christine Jordis dans sa belle biographie. Jusqu'à la dernière minute, sur la planche de bois qui lui sert de lit et d'écritoire, il aura tout tenté : nouer des contacts, jeûner, chercher un accord avec Mohammed Jinnah pour le convaincre de ne pas céder au mirage d'une Inde découpée qui est, pour lui, un contre-sens historique, un non-sens absolu.

Mais Gandhi n'est plus écouté. Il est détesté par les activistes des deux camps, qui ne croient plus, depuis longtemps, aux vertus de l'ahimsa (non-violence). Par les Britanniques, qui l'ont toujours vu en politicien roué ou en saint fanatique. A-t-on jamais vu un opposant prévenant aussi courtoisement la puissance coloniale des actions de résistance civile qui allaient faire de lui le révolutionnaire le plus original du monde ? Les massacres de 1947, l'exode signent l'échec de son combat pour le swaraj, l'émancipation d'une Inde rêvée. Il avait plaidé pour l'harmonie des religions, mais elles se livrent à un impitoyable massacre. Contre l'"intouchabilité", mais cela lui vaut la haine de tous les extrémistes hindous. Contre l'oppression des femmes, mais elles sont les premières victimes du malheur indien. Gandhi a perdu. Il reprend son rouet et sa marche en chantant avec le poète Tagore, son ami : "Marche seul. S'ils ne répondent pas à ton appel, marche seul."

La cruauté de la Partition est restée longtemps un secret trop lourd à porter, un enfantement douloureux qu'il n'est jamais temps de rappeler parce que d'autres orages se profilent. Au Cachemire, par exemple. L'assassinat de Gandhi, le 30 janvier 1948, est resté comme le geste isolé d'un déséquilibré hindou plutôt que le dernier meurtre d'une longue série. L'ironie de l'histoire a voulu que Jinnah meure aussi, de tuberculose, moins de huit mois après lui. Puis les langues se sont déliées, comme par un besoin compulsif d'expliquer, de comprendre, d'exorciser. Mais chaque émeute postérieure - contre les sikhs après l'assassinat d'Indira Gandhi en 1984, la destruction de la mosquée d'Ayodhya en 1992, les massacres antimusulmans du Gujarat en 2002 - réactive le souvenir de la Partition. Soixante ans après, le travail de mémoire a à peine commencé.

La tentation a été longtemps d'opposer deux religions aux valeurs antagoniques : l'islam, monothéiste, égalitariste et prosélyte ; l'hindouisme, polythéiste, hiérarchisé, tolérant. L'islam a conquis l'Inde, qu'il a dominée, bien que minoritaire, pendant six siècles, de la création du sultanat de Delhi à la décadence des Moghols au XVIIIe siècle. Mais la conquête britannique (1715-1818) a mis fin à son hégémonie et mis en lumière sa faiblesse numérique. "L'islam a cessé d'être en Inde la référence politique et culturelle dominante", explique l'islamologue Marc Gaborieau. L'affrontement devenait inévitable. En 1940, Jinnah affirmait : "Les hindous et les musulmans appartiennent à deux civilisations différentes, fondées sur des idées et des conceptions contradictoires."

Cette explication des massacres, appelée "primordialiste", a été défendue par Louis Dumont dans son Essai sur le système des castes (1966). Elle est celle encore des historiens officiels et islamistes pakistanais comme de l'extrême droite hindoue. L'autre thèse, dite "artificialiste", consiste au contraire à nier cette opposition de fond entre islam et hindouisme et à attribuer la catastrophe de la Partition au colonisateur britannique. Au nom du sempiternel principe "diviser pour régner", la réforme Morley-Minto de 1909 cède aux demandes musulmanes d'électorat séparé dans les provinces et transforme les communautés religieuses en circonscriptions électorales.

De quoi attiser la tension entre la Ligue musulmane, fondée en 1906, et le Parti du Congrès (1885), qui regroupe majoritairement les élites nationalistes hindoues. La théorie des "deux nations" naîtra d'un réflexe de peur de la minorité musulmane. Les effets combinés de la démocratie et de la politique du raj (empire) auraient ainsi fait éclater des conflits intercommunautaires étrangers à l'histoire de l'lnde.

Cette thèse s'appuie sur un âge d'or supposé - précolonial - où musulmans et hindous auraient toujours vécu en bon voisinage. Les souverains hindous choisissaient des musulmans comme officiers et gourous, les souverains musulmans des femmes, des généraux et des conseillers hindous. Ils parlent les mêmes langues, ont les mêmes goûts musicaux, architecturaux, culinaires, les mêmes structures familiales (polygamie). Les valeurs qu'ils partagent sont plus nombreuses que celles qui les divisent. Loin d'être "égalitariste", souligne Marc Gaborieau, l'islam indien reproduit des hiérarchies sociales qui ne sont pas si éloignées du système des castes.


Les deux explications, "primordialiste" et "artificialiste", sont tout aussi caricaturales. Malgré des siècles de cohabitation plus ou moins pacifique, les deux cultures sont en fait restées dos à dos : au nom des règles de pureté, on ne mange pas ensemble, on ne se touche pas, on ne se marie pas. Les hindous considèrent l'islam ou le christianisme comme des religions impures et barbares. Musulmans et chrétiens sont, comme les intouchables, au dernier rang de l'échelle. Un sikh raconte ce fait inouï dans le livre d'Urvashi Butalia : "Si un musulman venait vers nous et que nous échangions une poignée de main et que nous avions un paquet de nourriture à la main, cette nourriture était souillée et nous ne la mangions pas. Si nous tenions un chien d'une main et de la nourriture de l'autre, cette nourriture ne posait aucun problème."

La vraie fracture était, en fait, à l'intérieur des deux camps. Face à l'arrogance du colonisateur, les identités se réveillent à la fin du XIXe siècle. Les hindous restaurent les rituels de purification, réactivent le souvenir mythifié du passé prémusulman, reviennent à un esprit de castes rigoureux, au culte de la vache, au sacrifice des veuves. Le nationalisme hindou exploite le mécontentement de populations réticentes à l'occidentalisation de l'Inde et qui se rejoignent dans la référence à un védisme originel qui aurait été perverti par l'islam et le christianisme.


Même évolution chez les musulmans qui veulent "deshindouiser" l'islam, éliminer le culte des idoles, revenir à la lettre du Coran, chasser le soufisme, perçu comme une contamination de l'islam par l'hindouisme. Ainsi, le fondamentalisme islamique naît-il au Bengale et au Pendjab. En 1927, le mouvement de prédicateurs Tabligh (Foi et pratique) - encore très présent en France aujourd'hui - est créé avec cette vocation de purifier, purger ce que des siècles de cohabitation ont pollué. La même année, un intellectuel occidentalisé, Maududi, l'un des inspirateurs des Frères musulmans en Egypte, publie un livre retentissant sur la "guerre sainte", qu'il encourage dans tout le monde musulman, et il fonde, en 1941, le Jamaat al-Islam, qui transformera le Pakistan en République islamique.

La récupération politique de ces extrémismes religieux prépare la tragédie. Milice hindoue, le Rashtriya Svayamsevak Sangh (RSS) organise des manifestations rituelles qui sont autant de démonstrations de force. De son côté, la Ligue musulmane reprend la proposition faite en 1930 par le poète-philosophe Iqbal d'un Etat séparé ayant vocation à rassembler tous les musulmans. Mohammed Jinnah est pourtant tout sauf un islamiste. C'est un réformateur moderne, marié à une ismaélienne, mangeur de porc et buveur de whisky, mais il a compris que la seule façon de créer le Pakistan était d'utiliser les oulémas. "C'est parce que des acteurs politiques ont considéré qu'il était de leur intérêt d'activer ces lignes de clivage religieux, conclut le chercheur Christophe Jaffrelot, qu'elles ont fini par devenir pertinentes, alors qu'elles ne l'étaient pas auparavant." Le scénario était en place pour le pire.

Henri Tincq

20.7.07

Cet islam rigide que les Indiens rapportent des Émirats

Au Kerala (Inde) et à Dubaï (Émirats arabes unis)
Le Figaro - DELPHINE MINOUI 14/10/2007

Chaque année, des milliers de musulmans du Kerala quittent l'Inde pour tenter leur chance dans les pays du Golfe. Contre un modeste salaire, qui sert à nourrir leurs familles restées au pays, ils travaillent sur les gigantesques chantiers et dans les hôtels cinq étoiles. Livrés à la solitude, ils se réfugient souvent dans des pratiques religieuses plus austères que celles de l'Inde du Sud. De Vengara, modeste bourgade du Kerala, à Dubaï, supermarché géant du Moyen-Orient, Le Figaro a suivi le trajet de ces immigrés jusqu'à leur conversion à un islam fondamentaliste.


Quand elle s'aventure entre les étals du marché coloré de Vengara, son petit dernier de 7 mois sous le bras, Maryam Arrakal se transforme en ombre noire. Cette musulmane du Kerala indien, mère de cinq enfants, a récemment troqué, comme beaucoup d'autres, sa jolie tunique multicolore contre une abaya sombre et austère, qui lui recouvre tout le corps et la chevelure. Non pas par conviction, ni par tradition - ici, musulmanes comme hindoues et chrétiennes raffolent de saris aux tons vifs. Mais parce que c'est le cadeau rapporté d'Arabie saoudite par son mari, Kunchava, 42 ans, qui y travaille depuis maintenant douze ans. « Il préfère, murmure-t-elle, que je m'habille ainsi. Il dit que c'est plus conforme au véritable islam. »
Là-bas, à Ryad, Kunchava est employé dans une boutique. Il fait partie des quelque 6 millions de travailleurs immigrés du Kerala, - soit un cinquième des hommes de cette province multireligieuse de l'extrême sud-ouest de l'Inde - partis faire fortune dans les pays du Golfe, où l'islam est la religion dominante. Prêts à tous les sacrifices pour garantir un meilleur avenir à leurs rejetons, ils y travaillent d'arrache-pied, souvent sept jours sur sept, parfois la nuit. Ils y occupent, à 90 %, des postes d'ouvriers, de chauffeurs ou de domestiques. Le soir, ils s'entassent dans des dortoirs poulaillers, où il fait souvent trop chaud, trop humide. Pour optimiser leurs économies, ils ne s'accordent des vacances à la maison que tous les deux ans.
Livrés à la solitude, et dépourvus de loisirs bon marché, ils sont nombreux à se réfugier, comme Kunchava, dans un islam plus rigoriste que celui de l'Inde du Sud qu'ils insufflent à leur famille et à leur communauté lorsqu'ils retournent au pays. Cette transformation commence à menacer l'équilibre culturel de l'État du Kerala. « La renommée du Kerala s'est toujours faite sur l'harmonie qui prévaut entre ses diverses communautés hindoue, musulmane et chrétienne », rappelle l'écrivain Hamid Chennamangloor, un musulman libéral de Calicut, une des plus grandes villes du Kerala. De par la position d'ouverture du Kerala sur l'océan Indien, sa population et sa culture sont le résultat d'un long brassage cosmopolite. Les principales religions y sont représentées, y compris une petite minorité juive. En période de tensions entre hindous et musulmans d'Inde, l'histoire a jusqu'ici prouvé que cet État de 30 millions d'habitants - dont environ 30 % de musulmans - a été épargné par les conflits. « Mais aujourd'hui, s'inquiète l'écrivain, on assiste à de petits incidents, en partie liés à une poussée inédite du fondamentalisme islamique. »
Ce soir-là, il règne une atmosphère lourde à l'aéroport de Calicut. Dans leurs blue-jeans délavés, des milliers de Kéralais au chômage, la trentaine à peine, s'apprêtent à s'envoler pour la première fois sur un des avions charters qui desservent le Golfe, sous le regard embué de leurs épouses. Au-dessus de leur tête, dans la salle d'attente, deux midinettes hindoues, le cou et les mains couverts d'or, se pavanent sur une publicité géante.
Eux qui ont placé leurs modestes économies entre les mains d'un « médiateur », chargé de leur trouver un travail à l'arrivée, rêvent de revenir, ne serait-ce qu'avec un dixième de cette richesse ostentatoire. Selon les estimations officielles, les travailleurs immigrés indiens rapportent au pays l'équivalent de 20 milliards de dollars par an. La moitié de ceux qui travaillent dans le Golfe, est originaire de l'État du Kerala. « Cette ruée vers le Golfe a commencé au moment du boom pétrolier, dans les années 1970 », se souvient le documentariste indien Abbas Pannakal.
À l'époque, son père, un modeste agriculteur, fit partie des premiers à traverser en bateau l'océan Indien pour trouver un emploi aux Émirats arabes unis. Le voyage dura deux mois et coûta la vie à 17 passagers. « Ce sont surtout les musulmans qui tentaient l'aventure, ils étaient prêts à risquer leur vie, car ils n'avaient rien à perdre », raconte-t-il, assis dans la villa familiale de Vengara, toute de bois et de marbre, construite grâce au salaire paternel. « Aujourd'hui, dit-il, c'est plus facile, la clef du bonheur ne se trouve qu'à seulement quatre heures d'avion. » Mais à l'arrivée, c'est souvent le choc culturel.

La grosse horloge du bar de cet hôtel clinquant de Dubaï vient de sonner les coups de minuit. Perdu dans un nuage de fumée, Ahmad Nadjib, visage poupin et polo noir, essuie les insultes d'un cheikh un peu trop éméché tout en servant un cocktail à une prostituée russe. La soirée ne fait que commencer pour ce musulman kéralais de 37 ans, dont treize passés à faire le barman de nuit pour quelque 250 euros par mois. « J'ai honte de ce métier. C'est malheureusement le seul boulot que j'ai trouvé pour pouvoir payer les études de mes enfants et construire une maison au Kerala », souffle-t-il. Avant de s'effondrer, au petit matin, sur le lit en ferraille de son appartement miniature partagé avec sept autres travailleurs immigrés, il n'a qu'une envie, prendre une douche et regarder la télé. « Je me sens sale, j'ai besoin de faire le vide, de me purifier », dit-il.
D'autres, à l'inverse, se ressourcent en lisant le Coran et en fréquentant cinq fois par jour la mosquée du coin. Ils y voient, comme Mohammad Ismayli Olshery Kalathingal, 31 ans, un informaticien originaire de Calicut, une « récompense d'Allah ». « Quand tu assistes au boom financier du Golfe, c'est là que tu réalises tous les miracles de Dieu », dit-il. Depuis son installation à Dubaï, ce père de deux enfants s'est imposé une discipline religieuse qui tranche avec les pratiques plus folkloriques et colorées des musulmans du Kerala.
Hors de question, par exemple, d'emmener sa femme, désormais voilée, au cinéma. « Là-bas, nous sommes en minorité. Nous pratiquons la religion en dilettante. Ici, nous sommes en majorité. Du coup, je me sens plus proche et plus solidaire de mes frères musulmans. J'ai appris l'arabe. Je sympathise pour les causes palestinienne, irakienne et afghane. » Pour ceux qui partent en Arabie saoudite, comme Kunchava, le mari de Maryam Arrakal, la transformation est encore plus flagrante. « Selon la coutume vestimentaire indienne, le nombril reste à l'air. Mais selon le vrai islam, celui que j'ai découvert ici, le corps de la femme doit être couvert », confie-t-il, par téléphone, depuis Ryad.
La propagation de cette vision de l'islam, proche du wahhabisme, commence à inquiéter certains observateurs. Ils y voient une opportunité, pour une multitude d'organisations qui gravitent autour des mosquées, d'influencer des milliers de travailleurs venus d'Asie, et de repérer des candidats potentiels aux attentats suicides. « Une fois, à la sortie de la mosquée, un groupe de barbus m'a invité à leur rendre visite dans une autre mosquée. J'ai refusé, mais qui sait ce qu'ils m'auraient proposé », confie un employé d'hôtel des Émirats.

Ni pancarte ni hôtesse d'accueil. Au sixième étage de cette tour de verre flambant neuve de Dubaï, Abdul Rahman Mohammed Peetee, chemise bleue et mocassins vernis, prêche une fois par semaine « la bonne parole de l'islam », devant un parterre d'immigrés du Kerala. « Vous devez renoncer à vous recueillir sur les tombeaux des saints soufis. Ce n'est pas islamique. Pour comprendre le vrai islam, vous devez étudier la culture arabe, vous devez vous en remettre directement à Dieu et au Coran », lance-t-il à la cantonade. L'association des musulmans du Kerala pour laquelle il travaille est agréée par le centre islamique de Dubaï. Au fil des dernières années, les pays du Golfe ont tissé d'importants réseaux avec les organisations musulmanes des différents pays d'Asie, comme la Jamyiat Eslami ou le Centre Mudjahed, au Kerala indien. Ces dernières aident à « l'encadrement spirituel » de leurs travailleurs émigrés et jouent également un rôle dans la construction locale de mosquées, au style directement inspiré de celui du Golfe. Bien souvent, les immigrés eux-mêmes, de retour au pays, investissent dans ce genre de projets.
Les rues de Vengara, bourgade tropicale du Kerala, en sont la meilleure illustration. Les trente dernières années, les huttes traditionnelles en bois ont cédé la place à de véritables petits châteaux, grâce à l'argent rapporté par les maris. Du Dubaï restaurant au coiffeur Gulf Cut, l'influence du Golfe est flagrante.
Quand ils rentrent au pays, les travailleurs investissent aussi dans l'éducation de leurs enfants, dont le niveau participe largement au taux d'alphabétisation record de 91 % dans le Kerala, devenu l'État le plus progressiste d'Inde. Mais leurs valises sont également remplies d'abayas noires pour les épouses, de valeurs fondamentalistes et de sous, prêts à être injectés dans les mosquées et madrassas locales.
Ouvert il y a 28 ans, le petit orphelinat de Markaz, non loin de Vengara, s'est ainsi transformé en un véritable holding gérant une multitude de supermarchés, d'hôtels, de librairies religieuses et de boutiques de voiles islamiques inspirés du Golfe. Les hommes, eux, sont plus nombreux à se faire pousser la barbe. Lors du Mondial 2006, une organisation sunnite radicale du Kerala est même allée jusqu'à interdire aux jeunes de regarder les matchs de football et de porter des t-shirts frappés de la photo de leurs joueurs préférés. Raison invoquée par Sattar Pathallur, un des leaders du mouvement : « C'est comme vénérer des idoles, ce que notre religion ne promeut d'aucune façon. »
L'écrivain hindou N.G. Narayan ne peut cacher son inquiétude face à ce que certains osent appeler la « colonisation arabe ». « Les hindous, dit-il, avaient l'habitude de participer aux fêtes musulmanes et vice-versa. Mais ce nouvel élan fondamentaliste a réduit les échanges entre les deux communautés. » Il a ses raisons d'être pessimiste. En janvier 2002 et mai 2003, quatorze personnes ont trouvé la mort, près de Calicut, dans des heurts inédits entre musulmans et hindous.
Des nationalistes hindous seraient aussi à l'origine de l'attaque, en février 2005, d'une mosquée de Vallikunnam, qui fit un mort et deux blessés. « Les musulmans eux aussi sont inquiets », souffle Ajai Mangat, journaliste au quotidien Malayalam Manorama. « Si le pouvoir des fondamentalistes musulmans augmente, alors celui des nationalistes hindous augmentera aussi », dit-il.

7.7.07

L’entreprenariat immigré turc en Europe et en Belgique

Revue Regard sur l'Est
http://www.regard-est.com/


Par Altay MANÇO*
Le 01/07/2007

La population turque d’Europe est l'une des plus actives dans le secteur commercial. En Allemagne, moins de 50 000 entrepreneurs d’origine turque créaient déjà près de 200 000 emplois, en 1989. Ils y sont actuellement 60 000 et plus de 85 000 en Europe. Ils emploient plus de 505 000 personnes à travers le continent. Un tiers de ces travailleurs sont d’une origine autre que turque.



Les travailleurs indépendants de nationalité turque regroupaient 850 personnes en 1975, soit environ 10 ans après le début des migrations de travailleurs venant de Turquie. Ce chiffre se montait à 1000 en 1985 et à 1750 dès 1995. Suite à la simplification des procédures d’accès à la nationalité belge en 1995, le nombre de travailleurs indépendants originaires de Turquie s'accroît de façon conséquente. Si l’on estime à 75% le taux d'immigrés turcs acquérant la nationalité belge, les personnes naturalisées disparaissent des statistiques des travailleurs étrangers et il devient difficile d’en calculer le nombre exact. Des extrapolations sont nécessaires sachant que les indépendants peuvent être proportionnellement plus nombreux que d’autres travailleurs à prendre la nationalité belge, compte tenu de la simplification de l'obtention de certaines cartes professionnelles ou d'accès à certains métiers. En 2005, on estimait à 3600 le nombre d’indépendants d’origine turque travaillant en Belgique. Le nombre d’indépendants d’origine marocaine est rigoureusement identique pour une population deux fois plus importante que celle d’origine turque.

Un entreprenariat en croissance exponentielle

La croissance du nombre de travailleurs indépendants est quasi exponentielle depuis le début des années 90 et se poursuit actuellement. En effet, durant les années 70 et 80, ainsi que durant la première moitié des années 90, les indépendants ne représentaient que 5 à 6% de la population active turque de Belgique. Ce taux est actuellement de plus de 15% qui se rapproche des 20% de travailleurs indépendants belges. Cependant, le décompte des seuls travailleurs indépendants turcs ou d’origine turque ne suffit pas à rendre compte de l’importance du phénomène. En effet, à ces indépendants déclarés, il convient d’ajouter des « aidants » et autres collaborateurs occasionnels, souvent membres de la famille de l’indépendant, ainsi que quelques 10 000 gérants de société d’origine turque qui sont, dans un certain nombre de cas, leur propre patron ou de « faux salariés » tirant leur revenu principal de leur commerce. Cette situation conduit à considérer un minimum de 14 000 travailleurs d’origine turque qui en Belgique vivent d’un emploi indépendant ou assimilé. Sur le total de la population active d’origine turque (50 000 travailleurs), on compte ainsi plus de 28% d’indépendants, de gérants et d’ « aidants » soit plus que dans la population globale du Royaume. On peut en déduire qu’à peu près une famille d’origine turque sur trois en Belgique vit du travail indépendant ! Ce constat est à mettre en parallèle avec le taux de chômage (25%) impressionnant au sein de ce public.

Le nombre de femmes travaillant en indépendante est multiplié par plus de 10 entre 1975 et 1985 et passe de 25 à 260. Cette période correspond au lancement des premières petites entreprises familiales au sein de l’immigration turque, très durement frappée par la fermeture des mines qui l’occupaient massivement. Dans certains cas, la main-d’œuvre ainsi libérée s’essayera au petit commerce de proximité en impliquant l’ensemble de la famille dans l’entreprise. Si certains proches pouvaient financer l’expérience, les épouses prêtaient leur nom pour permettre à l’époux de conserver un revenu du travail ou le bénéfice de l’assurance-chômage, tous les membres de la famille travaillant à tour de rôle dans les établissements ainsi lancés. Ce qui explique l'augmentation de 3% en 1975 à 26% seulement 10 ans plus tard de la part des femmes parmi les indépendants turcs.

Il est également possible de noter la corrélation entre le décollage des entreprises créées par des personnes d’origine turque et le maintien d’un flux migratoire régulier de la Turquie vers la Belgique, malgré la fermeture des frontières. Les mariages entre jeunes nés en Europe et ceux vivant en Turquie expliquent, dans une large mesure, les 2 000 entrées annuelles de Turcs en Belgique. Il est probable que ce groupe dont les éventuels diplômes ne seront pas reconnus et qui probablement ne maîtrise pas les langues nationales, devienne une main-d’œuvre captive pour les entrepreneurs turcs de Belgique.

On sait que 43% des établissements commerciaux tenus par des personnes d’origine turque se situent en Flandre et 20% en Wallonie. En revanche, les 37% des commerces localisés à Bruxelles sont sur-représentés par rapport à la population turque de Bruxelles. Cette observation montre l’attractivité des grandes villes pour le commerce ethnique.

Trois commerces turcs sur quatre concernent la vente de détail (alimentation générale). Ce secteur aux marges bénéficiaires faibles constitue, au sein des villes, une des niches laissées aux migrants. Par ailleurs, la vente de détail ne nécessite pas de grandes qualifications. Certains migrants présentent également sur ce marché des avantages relatifs : commercialisation de produits exotiques, connaissance de réseaux commerciaux, etc. Les qualifications et des secteurs au sein de la population des indépendants d’origine turque se diversifient depuis peu.

Et en Europe ?

La comparaison entre divers pays européens apporte quelques informations nouvelles. La proportion plus ou moins importante de travailleurs indépendants au sein de la population active n’est pas fonction de la taille du groupe turc dans le pays considéré. L’Allemagne, la France et les Pays-Bas sont les pays qui comptent le plus de ressortissants turcs en Europe (avec respectivement 3 millions, 370 000 et 360 000 personnes). En revanche, ce n’est pas sur le sol de ces trois pays que les travailleurs indépendants d’origine turque sont les plus nombreux. La part des indépendants turcs est ainsi de 7% en Allemagne, de 18% en France et de 13% en Hollande. On constate que les indépendants turcs sont proportionnellement les plus nombreux au Royaume-Uni (38%) et en Suède (28%) qui comptent respectivement 250 000 et 65 000 personnes d’origine turque. Il est vrai que le cas de la Grande-Bretagne est exceptionnel avec une importante population turque originaire de Chypre, présente depuis longtemps dans la région londonienne. La présence d’une clientèle potentielle pour des produits exotiques et des services spécifiques n’est pas un argument suffisant pour permettre au commerce ethnique de s’épanouir.

On pourrait se demander si un marché de l’emploi offrant des emplois salariés en nombre suffisant ne serait pas un frein au développement des activités indépendantes au sein des migrants. Autrement dit, si la forte activité des immigrés dans le secteur du commerce est une conséquence du chômage… Il n’en est rien : les pays où le taux de chômage est le plus élevé parmi la population active turque ne sont pas les pays où la proportion d’indépendants est la plus forte. Ainsi, en Allemagne et en France où le taux de chômage dépasse les 25% au sein de la population active originaire d’Anatolie, la présence d’indépendants reste modérée, surtout en Allemagne. La Suède et l'Angleterre où le taux de chômage parmi les Turcs est en dessous de 12%, sont deux pays qui comptent les plus grosses proportions d’indépendants. Toutefois, le manque de corrélation entre chômeurs et indépendants n’est pas très significatif, notamment parce que les réglementations qui régissent les marchés de l’emploi varient fortement d'un pays à l'autre. Force est de considérer que si la raréfaction des emplois salariés peut être une condition nécessaire au lancement des initiatives commerciales parmi les migrants, elle n’en constitue pas une condition suffisante, compte tenu du fait que ces commerces, s’adressant pour une bonne part à une clientèle d’abord communautaire, doivent pouvoir compter sur des acheteurs solvables…

L'environnement plus ou moins favorable à la libre entreprise peut également influencer l’activité de commerce indépendant. La position géographique d'un pays, comme celle de la Belgique ou de la région alsacienne, par rapport à l'espace de la diaspora turque en Europe est aussi un facteur favorisant un commerce de transit. Par ailleurs, les futurs indépendants doivent pouvoir compter, par exemple, sur une aide publique dans le lancement de leurs initiatives… et la situation est, là aussi, très variable d’un pays à l’autre.

Bibliographie
L. MULLER et S. de TAPIA (éds), Un dynamisme venu d’ailleurs : la création d’entreprises par les immigrés, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2005, p. 109-136.

* IRFAM, auteur de Valeurs et projets des jeunes issus de l’immigration. L’exemple des Turcs en Belgique, Paris, Montréal, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1998, 158p.
Photo : Altay MANÇO

Les origines géographiques des immigrés turcs en Europe

Revue Regard sur l'Est
http://www.regard-est.com/

Par Stéphane DE TAPIA*
Le 01/07/2007

La «communauté» turque immigrée en Europe étonne souvent par sa capacité d’organisation, ses réticences supposées à l’intégration, son ubiquité qui permet de rencontrer des Turcs un peu partout en Europe, alors que cette immigration est somme toute encore récente. S’agit-il pourtant vraiment d’une communauté, alors que la population européenne d’origine turque compte plus de trois millions de personnes originaires de toute la Turquie?



Un peu de géographie

La Turquie, pays de 72 millions d’habitants, couvre une superficie d’environ 780.000 km_. Elle est donc, à échelle européenne, un pays relativement vaste et peuplé. C’est d’ailleurs l’une des craintes les plus grandes des dirigeants européens face à la demande d’adhésion à l’Union, alors qu’ils voient se profiler le plus vaste et le plus peuplé des Etats membres, en outre de culture musulmane. La Turquie a l’originalité, non pas unique mais ouvertement proclamée par tous les guides touristiques, d’être «à cheval sur deux continents», argument de vente qui a aujourd’hui tendance à se retourner contre elle puisque nombre de responsables politiques, notamment français, insistent lourdement sur une Turquie située en Asie et de ce fait non éligible [1]. De fait, si l’on admet la convention géographique qui fixe les limites entre Europe et Asie sur les crêtes de l’Oural, du Caucase, et sur le cours du Bosphore, détroit qui sépare et unit les deux rives de l’agglomération d’Istanbul, la Turquie européenne ne couvre que 3% du territoire national, face à 97% de territoire asiatique. Et, de fait, la signalétique officielle (routière, touristique) ou la codification technique (codes postaux ou téléphoniques) désignent bien une rive européenne (Trakya, Avrupa Yakasï) et une rive asiatique (Anadolou Yakasï).

De là est née une confusion générale à l’étranger: Anadolou, en turc, reprend simplement la dénomination grecque Anatolia (le point du jour, l’Orient) désignée par la géographie antique romaine comme Asia Minor (Asie mineure). En d’autres termes, une immense région asiatique, dont est originaire la quasi-totalité des immigrés turcs, face à une petite région européenne. Cette Anatolie faisait partie, au 19e siècle, de la «Turquie asiatique» opposée à la «Turquie européenne» [2]. Nul besoin de dire que cette Anatolie renferme bien des contrastes régionaux et des particularités humaines et géographiques. Ce petit rappel historico-géographique de base n’est peut-être pas inutile lorsque l’on évoque les origines géographiques des immigrés turcs présents en Europe (ou ailleurs). Les analyses sur ces origines apparaissent parfois extrêmement confuses, y compris sous la plume d’auteurs turcs a priori pourtant enclins à décrire la réalité de leur pays.

«La région, cette inconnue»

Le géographe Marcel Bazin [3] a ainsi intitulé un de ses articles afin de marquer précisément l’importance de la ville en tant qu’élément structurant -en opposition à la région- dans l’organisation des espaces turcs et iraniens, beaucoup plus fluides que les espaces européens, très marqués par leurs histoires à la fois nomades et impériales, ce qui n’empêche pas les forts sentiments d’appartenance identitaire liés à des phénomènes ethniques, confessionnels, parfois tribaux, centrés autour des bazars des grandes cités sédentaires.

D’où viennent les immigrés turcs? La réponse est unanime: «De la ville de…»! L’erreur, trop souvent commise, est de se contenter de cette réponse qui désigne en fait non pas la ville mais le département d’origine; celui-ci n’est d’ailleurs pas toujours celui de naissance mais celui «d’origine» (d’enregistrement) de la famille. Ainsi, Samim Akgönül, maître de conférences au département d’Etudes turques de l’Université Marc Bloch de Strasbourg, un moment membre du jury du Bac pour la langue turque, nous faisait-il remarquer avec amusement que les élèves interrogés sur leur provenance répondaient Ankara, Aksaray, Kayseri ou Konya… là où l’on aurait dû entendre Strasbourg, Mulhouse, Colmar ou Sélestat! Il s’agit bien du lieu d’origine des parents et non de leur propre lieu de naissance. Cette question correspond en turc à l’interrogation «Nerelisiniz?» («D’où êtes-vous originaires?») pour laquelle la réponse classique est, par exemple «Yozgat’tan!» («De Yozgat!», sous-entendu du département de Yozgat), ce à quoi on ajoute souvent «Itcherden mi, dïshardan m??», («De l’intérieur -du chef-lieu-, de l’extérieur -du monde rural-?»). Altan Gokalp [4] l’a justement relevé, et cette observation reste en grande partie valable malgré plus de quarante ans d’immigration en Europe et la naissance d’une «seconde», voire d’une «troisième» générations, socialisées et scolarisées en Europe et généralement de nationalités européennes. Bien évidemment, certains jeunes ont une réponse différente, pour bien marquer leur ancrage dans leur société de résidence, à laquelle ils se sentent attachés.

Des appartenances sociologiques plus que des logiques territoriales

S’il est une originalité de l’émigration turque, c’est bien qu’elle touche transversalement la totalité du territoire turc et la quasi-totalité de la société, sur des modes et pour des causes évidemment très variables. Le champ migratoire contemporain est si large qu’il touche des populations dont les raisons d’émigrer et les caractéristiques sociales sont extrêmement diversifiées: quel point commun entre un cadre hautement qualifié travaillant aux Etats-Unis, un rural non déclaré travaillant dans le bâtiment au Liban, un ingénieur sur un chantier kazakhstanais, un réfugié kurde ou assyro-chaldéen en Suède ou un chef d’entreprise industrielle en Allemagne, sinon leur nationalité turque de départ? Le champ migratoire actuel couvre Europe occidentale et orientale, Etats-Unis et Canada, Australie, pays arabes producteurs de pétrole, Russie et Asie centrale, Afghanistan et Irak en difficile reconstruction. Trois à quatre millions de personnes sont directement concernées, auxquelles s’ajoutent deux à trois millions de personnes ayant un moment tenté l’aventure de l’émigration, soit au total plus de sept millions de ressortissants turcs concernés en cinq décennies, de 1957 à aujourd’hui.

Comme dans la migration interne, la migration internationale s’organise autour d’un fait sociologique majeur, fréquent au Moyen-Orient comme dans les Balkans: l’existence de réseaux sociaux imbriqués et concurrents fondés sur des solidarités fortes. En Turquie, cela prend deux formes principales: les réseaux de parentèle (akrabalïk) et les réseaux d’originaires d’un même «pays» (hemshehrilik). Pour peu que, comme chez les Kurdes, cela recoupe des segments tribaux, ou, chez les musulmans pratiquants, des réseaux confessionnels et confrériques (tarikat), l’origine géographique se double d’une cohésion interne, ethnique, tribale, politique, religieuse… forte, cadrant plus ou moins avec la parenté et l’alliance. En termes de migrations, on peut caractériser ce phénomène comme une filière migratoire, population apparentée et solidaire, émigrant en collectif, dotée d’une personnalité spécifique et capable de fonctionner sur un mode diasporique transnational. La traduction locale est un groupe de familles qui se connaissaient avant l’émigration (mêmes origines et valeurs, réseaux d’interconnaissance, alliances matrimoniales) et se retrouve localisée sur un même site de résidence en Europe.

Pour illustrer ce propos, prenons le cas des Posof’lou de Flers que l’on retrouve à Bordeaux, en Belgique, Suède et Allemagne ou des Emirdagh’lï de Schaerbeek (agglomération de Bruxelles) que l’on retrouve à Saint-Chamond, mais aussi à Bordeaux, des originaires de Develi qui sont implantés à Vierzon, des Kurdes de Dersim-Tundjeli présents en Bretagne, des Yalvatch’lï de toute la France du sud-ouest. Il s’agit à chaque fois d’une filière migratoire (les Posof’lou de Flers représentent 95% de la population turque de la ville, originaires d’une seule vallée à la frontière géorgienne; celle de Schaerbeek représente la majorité des 20.000 Turcs de Bruxelles, à tel point qu’une ligne charter joint Bruxelles à Ankara pour la desserte de la dite communauté). Ce phénomène, général, est souligné en France, Allemagne, Grande-Bretagne comme aux Pays-Bas, par de nombreux chercheurs ayant travaillé sur l’immigration turque. Chaque lieu d’implantation européen est ainsi lié, souvent sans le savoir, à une (ou plusieurs) petite région d’émigration en Turquie [5].

Est-ce à dire qu’il est impossible de décrire les origines géographiques des migrants turcs? En fait, non. Mais il est nécessaire de bien connaître le terrain de départ en Turquie: chaque cité ou région d’Europe abrite des originaires d’un peu toute la Turquie, mais une ou plusieurs filières y donnent la personnalité spécifique de l’immigration. Des constantes ont été relevées: les Turcs d’Allemagne viennent plus facilement de Turquie égéenne que ceux de France, arrivés plus tardivement, plutôt au début des années 1970, d’Anatolie centrale et orientale, car recrutés sur des modes différents et plus souvent irréguliers au départ. Les Turcs des pays arabes ou de Russie et du Kazakhstan sont plus souvent des Anatoliens orientaux, arrivés durant les années 1980, voire 1990, sur le marché de l’émigration. Donc en fait proches de ceux de France… ou de Suède: la politique favorable à la demande d’asile y a amené, comparativement, plus de Kurdes et d’Assyro-Chaldéens, mais les Yézidis, Kurdes eux-aussi, sont souvent partis vers l’Allemagne. On se rappellera l’échouage en 2001 près de Fréjus d’un cargo surchargé de clandestins [6]: tous les efforts des autorités locales et nationales se sont heurtés à la volonté farouche des passagers de partir vers des villes allemandes ou britanniques où résidaient leurs proches, Kurdes et Yézidis d’origine syrienne; la France a priori ne les intéressait pas! En revanche, d’autres Kurdes, parfois yézidis, souvent turcs cette fois les attendaient en Allemagne. Ce cas illustre parfaitement le caractère transfrontalier de nombre de populations minoritaires turques et moyen-orientales où ce n’est pas l’origine géographique (ou même nationale) stricto sensu qui prime, mais bien l’appartenance de groupe et l’organisation en réseau.

Quelques phénomènes spécifiques viennent encore compliquer le tableau: on rencontre de très nombreux Kurdes parmi les migrants turcs, or ceux-ci sont très rarement originaires de ce que les Turcs appellent l’Anatolie du Sud-Est (Güneydoghou Anadolou) et les intéressés Kurdistan. La raison en est simple: nombre d’entre eux, par le biais d’un exode rural massif, voire de déportations internes récentes ou plus anciennes, sont nés dans les départements occidentaux et particulièrement les métropoles comme Istanbul, Ankara ou Izmir. La Méditerranée, très enclavée et peu peuplée jusqu’aux années 1980, est elle aussi très peu présente dans l’émigration, à la notable exception de la plaine de Tchoukourova (Cilicie) où la ville d’Adana est justement un pôle de croissance attractif [7].


* Chargé de recherche au CNRS, «Cultures & Sociétés en Europe», Strasbourg.

[1] Rappelons, à ce propos, que la Russie, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan ont également un territoire situé «à cheval sur deux continents».
[2] Rumeli, Roumélie, littéralement le pays des Romains/Chrétiens; soit, en turc et en arabe: Rum, Rumî.
[3] Marcel Bazin, «La région, cette inconnue… Réflexion sur l’identité régionale dans le monde turco-iranien», in D. Balland (Ed.), Hommes et Terres d’Islam. Mélanges offerts à Xavier de Planhol, IFRI, Téhéran, 2000, Vol. 53, tome 2.
[4] Altan Gokalp, L'immigration turque en Europe Occidentale: repères et tendances, Travaux de l’Institut de Géographie de Reims, 1986, n° 65/66.
[5] Stéphane de Tapia, «Immigrations turques en Europe: typologies des espaces et des réseaux », Les Dossiers de l’IFEA, Série la Turquie aujourd’hui: Migrations et mobilités internationales: la plateforme turque, n° 13, Istanbul, IFEA.
[6] Le cargo East Sea a échoué le 17 février 2001. Alertés sur la politique restrictive d’accueil de la France, ces réfugiés ont d’abord menti sur leur réelle provenance, se disant Irakiens. Les Kurdes de France, qu’ils soient originaires d’Irak, d’Iran, de Turquie ou de Syrie, se sont alors mobilisés en leur faveur. Certains ont finalement obtenu l’asile en France, d’autres ont rejoint leurs cousins turcs en Allemagne.
[7] Région de prédilection du romancier Yashar Kemal, la plaine d’Adana, lieu de relégation ou de colonisation forcée à l’époque ottomane, est aujourd’hui une plaine drainée et irriguée consacrée au coton et le siège d’une intense activité industrielle.

Photo : Celia Chauffour

4.7.07

Au Pakistan, les islamistes retranchés dans la mosquée Rouge commencent à se rendre

LE MONDE | 04.07.07

Les forces de sécurité pakistanaises assiégeaient toujours, mercredi 4 juillet à Islamabad, la mosquée Lal (ou mosquée Rouge) au lendemain d'affrontements qui ont fait seize morts - dont un journaliste cameraman - et environ 150 blessés. Des centaines de soldats, paramilitaires et policiers, aidés de véhicules blindés, encerclaient ce sanctuaire d'islamistes radicaux, où plusieurs dizaines d'élèves de madrasa (école islamiques) armés sont retranchés, alors que le gouvernement pakistanais sommait les dirigeants de la mosquée de se rendre. Vers 14 heures (heure locale), des groupes d'islamistes commençaient à se rendre, a-t-on appris de source officielle.

Le couvre-feu a été décrété autour de la mosquée. Selon le secrétaire pakistanais à l'information, Anwar Mehmood, les femmes et les enfants ont quitté les deux madrasas liées à la mosquée. "Des efforts sont déployés pour contraindre (les hommes retranchés) de se rendre sans violences", a-t-il précisé.

Abdul Rashid Ghazi, l'un des deux frères qui dirigent la mosquée, a déclaré accepter une reddition conditionnelle. "Nous sommes prêts à déposer les armes si nous avons des garanties écrites que (les forces de sécurité) n'attaqueront pas et qu'ils ne lanceront pas d'opération." Il a démenti la présence de kamikazes à l'intérieur de la mosquée. Il a assuré que les étudiants islamistes retranchés dans la mosquée avaient suffisamment de vivres pour tenir "aussi longtemps qu'Allah le voudra".

Les affrontements ont éclaté, mardi, après que la police a lancé plusieurs salves de gaz lacrymogènes afin de riposter à des étudiants armés de bâtons, accompagnés de jeunes étudiantes vêtues de la burqa, qui s'en étaient pris à des policiers et s'étaient saisis de leurs armes. Alors que la population fuyait les quartiers commerçants de la capitale, des étudiants, protégés par des barricades et par des sacs de sable, ont échangé des tirs avec les forces de l'ordre au cri de "djihad ! djihad !".

" Le sang de nos martyrs ne sera pas versé en vain. Nous sommes prêts pour des attaques-suicides", a déclaré par haut-parleur un mollah. "Notre guerre sainte se poursuivra jusqu'à ce que la charia (loi islamique) soit appliquée dans tout le pays", ajoutait-il.

Plus tard, les étudiants ont incendié un bâtiment du ministère de l'environnement. Une forte explosion a été entendue, vraisemblablement en relation avec les incendies. Les échanges de tirs se sont poursuivis dans l'après-midi.

Ces violences surviennent après des mois de tension autour de la mosquée Rouge dont les chefs n'ont cessé de défier l'autorité du président pakistanais, Pervez Musharraf. Le 23 juin, ils ont enlevé plusieurs civils chinois et pakistanais lors d'une campagne de moralisation. A la mi-mai, ils avaient pris en otages des policiers pour exiger la libération d'étudiants détenus par les autorités. Le 6 avril, ils s'étaient livrés à un autodafé à l'extérieur de la mosquée en brûlant des DVD, cassettes vidéo et magnétoscope, qui représentent à leurs yeux le "vice".

Depuis janvier, une vingtaine d'agents de sécurité avaient été placés aux abords de la mosquée, après l'attaque par les étudiants d'une bibliothèque publique pour enfants. - (AFP.)

Article paru dans l'édition du 05.07.07

29.6.07

La fin de la guerre des deux bégums de Dacca

Le monde, 19 avril 2007

L'armée a sans doute mis fin à la carrière des deux bégums qui se succédaient au pouvoir

par Françoise Chipaux

Agissant en coulisse, l'armée bangladaise, qui soutient le gouvernement, a sans doute mis fin au règne des deux bégums, Sheikha Hasina Wajed et Khaleda Zia, dont la lutte stérile pour le pouvoir qu'elles exerçaient tour à tour depuis plus de quinze ans a miné le pays.

Chef du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), la bégum Khaleda Zia devrait quitter Dacca dans quelques jours, sans doute pour l'Arabie saoudite. Un exil accepté en échange de la clémence accordée à ses deux fils accusés de corruption et arrêtés. Le plus jeune des fils, Arafat Rahman, arrêté dimanche, a été libéré mardi 17 avril et les poursuites engagées contre son fils aîné, Tarique Rahman, arrêté il y a un mois, ont été "suspendues" pour six mois.

La bégum Zia a été premier ministre depuis 2001 jusqu'en octobre 2006, date à laquelle elle a remis le pouvoir, comme l'exige la Constitution, à une administration intérimaire en charge d'organiser les élections.

Sa "rivale", la bégum Sheikha Hasina Wajed, qui fut premier ministre entre 1996 et 2001, et est chef du principal parti d'opposition, la Ligue Awami, en vacances actuellement aux Etats-Unis où elle est allée voir ses enfants, a pour sa part été inculpée la semaine dernière de meurtre après la mort de quatre hommes au cours de manifestations violentes, en octobre 2006, à Dacca.

ETAT D'URGENCE

Elle est aussi accusée d'avoir touché des commissions d'un homme d'affaires en échange d'un contrat du gouvernement pour la construction d'une centrale électrique en 1998.

Sheikha Hasina a nié les charges et affirmé qu'elle rentrerait au Bangladesh mais les autorités ont fait savoir que, dans ce cas, elle serait arrêtée.

Le Bangladesh est sous le régime de l'état d'urgence depuis le 11 janvier et dirigé par un gouvernement intérimaire de technocrates, soutenu par l'armée, dont la principale tache devait être d'organiser les élections législatives prévues le 21 janvier et annulées sine die.

Le chef de l'exécutif, Fakhruddin Ahmed, a affirmé, il y a quelques jours, qu'il croyait "fermement que les élections parlementaires si attendues (pourraient) avoir lieu avant la fin de 2008", ajoutant : "Nous sommes déterminés à remettre le pouvoir à un gouvernement élu après la tenue d'élections libres et justes en réalisant les programmes et réformes administratives nécessaires dès que possible."

Depuis l'instauration de l'état d'urgence, les autorités, appuyées par 60 000 soldats, ont choisi plutôt d'engager une bataille anticorruption, arrêtant des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles d'anciens ministres du Parti nationaliste du Bangladesh et de la Ligue Awami. Elles ont aussi interdit toutes activités politiques.

Pour l'instant, les Bangladais regardent, plutôt satisfaits, la campagne anticorruption mais déjà des inquiétudes se font jour quant à la volonté de l'armée de garder, à l'avenir, un oeil sur la politique.

22.6.07

Combien de pauvres en Inde ?

LE MONDE | 30.05.07 |

Comment mesurer la pauvreté ? En Inde, la question embarrasse les statisticiens autant que les hommes politiques. Dans un pays où 28 % de la population vivrait au-dessous du seuil de pauvreté, l'enjeu est crucial.

Tous les cinq ans, le gouvernement central indien donne une estimation calculée à partir d'un échantillon de 150 000 foyers, représentatifs de la population indienne. Entre 226 et 282 millions d'Indiens vivraient avec moins de 8 euros par mois.


L'Inde recense aussi les pauvres, avec d'autres critères, en calculant le nombre de cartes "below poverty line" (sous le seuil de pauvreté) dont bénéficient ceux qui vivent sous ce seuil. Elles donnent droit à de nombreuses aides gouvernementales, comme un logement gratuit, l'accès à une formation ou encore la distribution de produits alimentaires. Les vingt-huit Etats régionaux sont chargés d'identifier les titulaires.

Les résultats sont surprenants. Ils indiquent que la moitié de la population indienne vivrait sous le seuil de pauvreté. En fait, chaque gouvernement régional gonfle les chiffres, pour obtenir puis distribuer le maximum de subventions, dans un but électoral. Les résultats sont aussi faussés par la pratique de la corruption. Dans les villages, les cartes sont parfois distribuées au mieux-offrant. Les notables paient pour obtenir la carte des pauvres et jouir de ses privilèges. Ou encore le chef du village distribue la carte aux membres de sa caste. En 2002, dans le Gujarat, dans l'ouest de l'Inde, de 25 % à 35 % des foyers riches détenaient la carte des pauvres, alors que 10 % à 15 % des pauvres en étaient privés.

En 2006, la Cour suprême a donc demandé la création d'une commission gouvernementale pour redéfinir les critères du seuil de pauvreté. Cette dernière pourrait s'inspirer d'une réforme entreprise dans le Gujarat.

Le gouvernement régional fixe lui- même la notation associée à chaque critère pour établir le nombre de points au-dessous desquels la carte de pauvreté est délivrée. "S'agissant du critère de la propriété foncière, un hectare de terrain dans les terres arides du Gujarat n'a pas la même valeur qu'un hectare de terrain dans les plaines fertiles du Penjab", explique Himanshu, chercheur au Centre des sciences humaines de New Delhi.

"Mais le risque est que la mesure de la pauvreté ne soit plus uniforme dans tout le pays", poursuit-il. Le Gujarat a aussi décidé de rendre publique la liste des titulaires de la carte "below poverty line" afin de lutter contre la corruption. Si l'Inde suivait cet exemple, les pauvres ne seraient plus exclus des statistiques qui mesurent la pauvreté.
Julien Bouissou

17.6.07

1 600 noms pour trop de Chinois

Avec seulement 1 600 patronymes pour 1,4 milliard d’habitants en Chine, l’administration a quelques problèmes. Criez «Wang Wei» dans une rue chinoise, par exemple, et des dizaines de têtes vont se retourner. Il existerait en effet 93 millions de Whang, 92 millions de Li et 88 millions de Zhang, les trois noms de famille les plus répandus, suivis de Chen, Zhou et Lin. Selon une récente enquête du ministère de la Sécurité publique, 85 % des Chinois se partageraient seulement 100 patronymes. Les autorités envisagent de modifier la loi qui veut que seul le nom du père soit transmissible, et de permettre d’accoler le nom maternel. Le fils de M. Zhou et Mme Zhu pourra désormais s’appeler Zhou, Zhu, Zhouzhu ou Zhuzhou. Un moyen de créer 1,8 million de nouveaux noms de famille. P.N. (à Pékin)

15.6.07

Conservatrice et influente, l'Eglise roumaine entretient un climat favorable aux populistes

LE MONDE | 12.06.07

Les 700 policiers et gendarmes mobilisés pour protéger la "marche de la diversité" des homosexuels roumains, le 9 juin, ont eu du mal à contenir la contre-manifestation de l'extrême droite, autoproclamée "marche de la normalité".

Malgré la dépénalisation officielle de l'homosexualité en 2002, les Roumains, dont 87 % se revendiquent de l'Eglise orthodoxe, restent peu compréhensifs à l'égard des minorités sexuelles. "La Roumanie a fait des progrès en termes de législation mais la société n'est pas encore au niveau de la loi, sans compter l'opposition de l'Eglise orthodoxe", affirme la révérende canadienne Diane Fisher, qui oeuvre depuis plusieurs années en faveur de la communauté homosexuelle roumaine.


L'homosexualité est considérée par l'Eglise orthodoxe comme un "péché mortel". "La Patriarchie roumaine désapprouve les manifestations des minorités sexuelles sur le domaine public, lit-on dans un communiqué signé par la direction de l'Eglise orthodoxe. La Gay Pride est une offense contre la moralité de la vie publique, contre l'institution sacrée de la famille et un danger pour la formation des jeunes générations exposées à la corruption morale."

Malgré l'adhésion de la Roumanie à l'Union européenne, l'Eglise orthodoxe garde sa réputation d'institution conservatrice qui tarde à faire son aggiornamento. En mars, elle s'est retrouvée, une fois de plus, au premier plan de la vie publique roumaine lors d'un débat sur la présence des icônes dans les écoles publiques, qui a divisé la société roumaine.

Profitant de l'adhésion à l'UE, une poignée d'associations militant pour les droits de l'homme ont demandé le retrait des icônes des écoles publiques. "L'Etat privilégie l'Eglise orthodoxe et ne respecte pas la séparation des pouvoirs", s'insurge Remus Cernea, président de l'association pour la liberté de conscience.

ENLEVER LES ICÔNES DE L'ÉCOLE

La polémique avait débuté dans la petite ville de Buzau, située au sud-est de la Roumanie, où un professeur de philosophie avait décidé de défier l'Eglise, en déposant une plainte contre la présence des icônes dans les écoles, auprès du conseil national contre la discrimination, une institution publique indépendante. "Les croyants ne peuvent pas tout décider même quand leur religion est majoritaire, lance le jeune professeur Emil Moise. Nous ne sommes pas un Etat religieux, nous ne vivons pas dans une société islamique. Nous avons un Etat de droit, une Constitution et elle doit être respectée. Personne n'est au-dessus des lois. Les icônes n'ont pas leur place sur les murs des écoles publiques."

A la surprise générale, le conseil contre la discrimination a donné raison au professeur et proposé aux autorités d'enlever les icônes des écoles. L'Eglise orthodoxe a protesté avec véhémence et bloqué cette décision. "Ni l'Eglise, ni le ministère de l'éducation, ni le Parlement, ou quelconque autre institution de ce pays, ne peut intervenir dans le règlement de ce problème, déclare Costel Stoica, porte-parole de l'Eglise. J'estime que les seuls autorisés à donner leur avis sont les parents, les élèves et les professeurs."

Les réactions contre la Gay Pride du 9 juin, à Bucarest, ont confirmé une fois de plus l'énorme poids que l'Eglise orthodoxe continue d'avoir en Roumanie. Les populistes exploitent la situation pour tenter de séduire un électorat sensible aux questions religieuses. Gigi Becali, patron du club de football Steaua et leader du parti populiste de la Nouvelle Génération, a dénoncé la "marche de Satan" des homosexuels. Etoile montante de la politique roumaine - il est l'homme politique le plus populaire en Roumanie après le président Traian Basescu, selon les sondages -, très populaire dans le milieu des prélats roumains, M. Becali a fait interdire l'hymne de son équipe de football, Whe are the champions, chanté par le soliste du groupe Queen, Freddie Mercury, au prétexte que "ce type était un homosexuel, donc un fou".
Mirel Bran

Human Rights Watch dénonce la politique chinoise d'urbanisation forcée des bergers tibétains

LE MONDE | 12.06.07

Le gouvernement chinois a forcé, depuis 2000, environ 700 000 bergers tibétains à abandonner leurs pâturages des hauts plateaux, dénonce l'organisation de défense des droits de l'homme Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié dimanche 10 juin.

S'appuyant sur des entretiens avec 150 bergers entre juillet 2004 et décembre 2006, HRW explique que cette stratégie de dépeuplement et d'urbanisation obligatoire s'inscrit dans la poursuite de la "sinisation" du Tibet depuis que le royaume du dalaï-lama a été envahi par l'Armée populaire de libération, en 1950.


Publié sous le titre : "Personne n'a le loisir de refuser" (de quitter ses terres), citation extraite d'une conversation avec l'un des bergers, le rapport fustige cette politique "qui viole les droits sociaux économiques" de ces pasteurs tibétains, sous le prétexte de "civiliser" et de "moderniser" la vie de certains de ces habitants du Toit du monde.

"Les autorités chinoises soutiennent que l'urbanisation forcée des bergers tibétains est le moyen de leur apporter le progrès, écrit le responsable pour l'Asie de HRW, Brad Adams, mais ces mêmes autorités ne se soucient pas de comprendre ce que les Tibétains veulent et traitent durement ceux qui protestent." Cette politique, appliquée de manière radicale dans plusieurs préfectures de la province du Qinghai, est aussi à l'oeuvre, affirme le rapport, dans la Région autonome du Tibet proprement dite ainsi que dans les zones de peuplement tibétain des provinces du Ganzu, du Sichuan et du Yunnan. "On détruit nos communautés et nos vies en nous empêchant de vivre sur nos terres, nous qui sommes bergers depuis des générations", remarque l'un d'eux.

Pour les autorités, il s'agit de reloger ces bergers, parfois forcés d'abattre leur cheptel, dans les tristes "colonies" alignant leur déprimante architecture aux abords des bourgs du haut plateau.

S'inscrivant dans la politique de développement du Grand Ouest chinois, cette stratégie a été justifiée il y a deux ans par un haut responsable comme "le moyen le plus efficace de restaurer les terres dans leur état originel". Les autorités mettent en effet en avant leur souci écologique et soutiennent qu'il est nécessaire de créer des no man's land et de reboiser afin d'éviter, notamment dans le secteur des "trois rivières" de la province du Qinghai, l'érosion des sols, la déforestation jouant un rôle dans les inondations qui frappent régulièrement les provinces situées en aval.

Le rapport de HRW admet que la Chine a toutes les raisons de se soucier de la protection de l'environnement mais redoute que, dans le cas des quelque 2,5 millions des bergers des hauts plateaux, il s'agisse plus de "détruire la culture tibétaine et (d')assimiler de force les Tibétains dans la société chinoise".
Bruno Philip

10.6.07

Pakistan : Ces femmes talibans qui militent pour la charia

Au Pakistan, les étudiantes de la Mosquée rouge d’Islamabad prônent la guerre sainte

Sorties dans la rue en mars dernier, voilées de leur hijab noir de la tête aux pieds et armées de bâtons, elles sont près de 6 000 filles à avoir réclamé l’instauration de la charia et d’un tribunal islamique. Des revendications qui courent toujours. Elles veulent aussi que le gouvernement reconstruise les sept mosquées, bâties sans autorisation, qu’il a démolies récemment.

Un défi aux autorités
Ces femmes ont déjà multiplié les actes de “talibanisation” en tout genre : pression sur les vendeurs de films et de musique indiens et occidentaux, les obligeant à fermer leur commerce ; kidnapping d’une mère maquerelle, connue du quartier, qu’elles ont retenue plusieurs jours dans leur école ; et enfin, prise en otages de six policiers qu’elles ont relâchés la semaine dernière en échange de talibans retenus par les forces armées gouvernementales. Aujourd’hui, elles occupent toujours la bibliothèque pour enfants située dans l’enceinte de la mosquée et adjacente à leur “madrassa” (école coranique) — la Jami Hafsa — dont elles ont pris possession en janvier dernier. Depuis, elles sont devenues les leaders et les figures de proue d’une menace islamiste réelle et dont la détermination défie les autorités.

“Un islam pur”
Ramla Saeed est l’une d’elles. Elle a 21 ans, feuillette sans intérêt un livre en manipulant avec nervosité son téléphone portable. “Détruire une mosquée, c’est profaner Allah ! Musharraf est allé trop loin (lire encadré ci-dessous). Il mérite que l’on détruise au moins sept ministères…” Scandalisée, Ramla ne décolère pas. “On ne libérera la bibliothèque que lorsqu’une première pierre aura été posée. Pas avant !” Résolues à poursuivre leur “guerre sainte” – l’instauration d’un “islam pur” au Pakistan – elles avouent que, après une trêve qui fait suite au début des négociations sur la reconstruction des mosquées entre le gouvernement et la Mosquée, elles veulent poursuivre leurs actions de “talibanisation”.

“Grâce à nous, des commerçants ont déjà fermé leurs boutiques, ne vendent pas de films obscènes, un bordel a été fermé et le gouvernement a libéré des étudiants, assure Ramla. Notre action pour l’Islam commence à porter ses fruits, on ne va pas s’arrêter là.”

Ces femmes talibans sont bercées dans l’idéologie radicale des deux religieux qui dirigent la Lal Masjid (la Mosquée rouge) : Abdul Aziz et son frère Ghazi Abdul Rashid. Ils disent lutter au nom du djihad, sont proches de groupes extrémistes interdits et menacent aujourd’hui les autorités d’attentats suicide si le gouvernement les attaque. Une surenchère d’autant plus préoccupante que le président et général Musharraf semble incapable de répondre à ces menaces.
Pauline Garaude

9.6.07

Les Russophones dans le collimateur des inspecteurs des langues estoniens

Le Monde

'est une école de la banlieue de Tallinn comme il en existe plusieurs dizaines dans la capitale estonienne : un établissement russophone où des professeurs d'origine russe enseignent à des enfants de langue maternelle russe. Une banalité dans cette ancienne République soviétique où près de 30 % des 1,34 million d'habitants sont russophones, essentiellement d'origine russe, arrivés pour la plupart au temps de l'occupation soviétique entre 1944 et 1991.


Ce jour-là, Helga Laasi et Anne Romet, deux fonctionnaires estoniennes de l'Inspectorat des langues, vont contrôler le niveau d'estonien de sept enseignants russophones de cette école. "Présentez-vous", commence Mme Romet, chargée de poser les questions. Jevgeni, un professeur de sports de 48 ans, né en Estonie, donne son nom. "Où avez-vous travaillé auparavant ?" Silence. L'inspectrice répète sa question. L'homme donne le nom d'une autre école de Tallinn. "Vous apprenez le ski à vos élèves en hiver ?" Long silence. Requestion. Puis, enfin, une réponse lapidaire : "Ils ne vont pas skier car c'est trop cher." "Vous aimez que les filles jouent au foot ?" "Oui." "Mais ce n'est pas un sport pour les filles ?" L'inspectrice veut le pousser à discuter. Le prof répond par monosyllabes. Les questions se poursuivent ainsi, pendant une dizaine de minutes.

L'exercice est pénible. L'enseignant est nerveux, bloqué. Il y a trois mois, Amnesty International a qualifié l'action de l'Inspectorat des langues de "répressive et punitive par nature" et de "contre-productive dans son objectif de promouvoir l'intégration sociale". Cette action touche aussi bien les secteurs public et privé. Lors des affrontements qui ont éclaté, fin avril, à propos du déplacement de la statue d'un soldat soviétique à Tallinn, beaucoup de russophones ont expliqué que leur ras-le-bol venait de ce sentiment de discrimination qu'ils ressentent à cause de la langue, dont on exige un niveau de connaissance progressif pour avoir accès à certains emplois et à la citoyenneté.

Dans la salle d'examen, Helga Laasi, qui prenait des notes jusque-là, lève les yeux : "Vous avez un niveau d'estonien très bas. Ce n'est pas le niveau requis pour votre catégorie professionnelle. Vous devez passer le certificat d'aptitude." Conciliabule entre les deux inspectrices, qui se demandent combien de temps elles lui laisseront pour se mettre à niveau.

"PAS D'AMENDE"

Il existe trois niveaux requis, le premier notamment pour les chauffeurs de taxi ou les coiffeurs, le deuxième pour les enseignants comme Jevgeni ou les employés d'Etat, le dernier pour les médecins. L'enseignant est crispé sur son siège. "Vous devrez passer le premier niveau en octobre et le deuxième en juin 2008." Lecture du protocole de l'entretien, précision sur le coût des cours, dont une partie sera remboursée s'il réussit. L'enseignant signe. "Vous avez maintenant une chance d'améliorer votre niveau et, pour cette première fois, nous ne vous donnerons pas d'amende." Il sort.

Sa langue se délie enfin, en russe : "Je sais que si j'échoue, je pourrais avoir une amende d'un mois de salaire, mais je peux aussi perdre mon poste." En 2006, près d'une soixantaine de personnes sur 3 000 inspectées ont été sanctionnées.

"Nous sommes un petit pays et nous devons protéger notre langue", dit Helga Laasi. Depuis le 1er mars, la loi sur les langues a été renforcée. Les écoles sont particulièrement visées car, à partir de septembre, même les établissements russophones devront augmenter le nombre de matières enseignées en estonien. "Environ 70 % des enseignants russophones ont un niveau insuffisant", note Ilmar Tomusk, directeur de l'Inspection depuis 1995. "Beaucoup de Russes d'Estonie attendent que le russe devienne langue officielle, comme le demande un parti russophone. Les plus de 40 ans sont donc assez peu motivés." Le russe, deuxième langue officielle ? Ilmar Tomusk n'y croit pas. "Les politiciens n'accepteraient jamais (...), cela coûterait trop cher. Puis il faudrait l'ajouter comme langue de travail à Bruxelles..."
Olivier Truc
Article paru dans l'édition du 05.06.07.