28.12.06

MONGOLIE : Les Mongols rêvent d'ailleurs

Le Monde
Article paru dans l'édition du 15.12.06

Ils sont des milliers à avoir fait le trajet, à cheval, ou entassés dans des voitures qui ont envahi l'immense plaine, roulant sur toute la largeur de la route en plusieurs files, mais aussi sur les bas-côtés. La foule se répand entre les yourtes où sont vendus boissons et khuushuur (fameux beignets de viande de mouton). De riches éleveurs exhibent la coûteuse ceinture en argent qui ferme leur grand manteau traditionnel en soie. Les jeunes cavaliers foncent à bride abattue dans toutes les directions.

Oulan-Bator n'est qu'à 30 kilomètres et la course équestre disputée aujourd'hui dans la steppe par des chevaux de 3 ans, est à ne manquer sous aucun prétexte : elle est de bon augure. "J'ai pu toucher un cheval de la course et porter sa sueur à ma tempe. Cela porte bonheur, c'est ce que tout le monde essaie de faire !", se félicite Manda, une femme d'affaires de 45 ans, en émergeant de l'incroyable mêlée qui suit l'arrivée des concurrents : des enfants de 7 ans ! Manda dirige, avec un partenaire coréen, une société mixte qui importe des voitures d'occasion de Corée : acheminés par bateau en Chine, les véhicules parviennent en Mongolie par le train. Face à la concurrence, qui s'intensifie, Manda veut se lancer dans la construction. "Des sociétés coréennes, japonaises et russes sont de plus en plus actives ; il y a beaucoup de projets immobiliers, c'est le moment !", dit-elle.

Avec ses bâtiments décrépits de l'ère soviétique, Oulan-Bator fait certes pâle figure face aux capitales d'Asie du Nord ou du Sud-Est. Mais tout s'y accélère : la circulation automobile et les embouteillages, la croissance économique et le chômage ; le ballet des gouvernements et celui des manifestants devant le Parlement, les visites d'investisseurs et de dignitaires étrangers ; l'afflux de nomades aux portes de la ville et les virées de touristes étrangers au fin fond des steppes.

Après seize ans d'ouverture, de démocratisation et de libéralisme, la Mongolie extérieure cherche sa place sur la grande marelle des économies mondiales. Banni jusqu'en 1990, le culte bon enfant de Gengis Khan fait flotter un parfum de reconquête sur ce "milieu des empires" longtemps ballotté entre Russes et Chinois. Cette année, les fêtes traditionnelles étaient placées sous le signe d'un anniversaire hautement symbolique : les 800 ans de la fondation de la Nation mongole par Gengis Khan, en 1206.

L'aéroport international d'Oulan-Bator porte désormais le nom du célèbre conquérant et, depuis juillet, sa statue géante domine la place Sukhbaatar. De la vodka aux boissons énergétiques, on ne compte plus les tentatives d'exploiter le "fils du Loup bleu" à des fins commerciales. Sur ce micromarché de 2,5 millions d'habitants - dont 40 % de nomades - "Gengis Khan" est ainsi devenu sans conteste la marque régnante. D'autant plus aisément que les multinationales, toutes à la conquête de la Chine voisine, l'ont épargné : il n'y a ni McDo ni Starbucks dans la capitale - seule ville digne de ce nom dans un pays grand comme trois fois la France.

De la mondialisation, la Mongolie connaît mieux les ONG que les gestionnaires de fonds : c'est l'un des premiers récipiendaires d'aide au développement par tête d'habitant - 35 % de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté. Mais l'ancien satellite de l'URSS a découvert qu'il a une carte à jouer grâce à des réserves minérales et énergétiques abondantes : le gisement d'Oyu Tolgoi, que prospecte l'investisseur canadien Ivanohe Mines dans le désert de Gobi, s'est révélé être l'une des premières réserves de cuivre du globe. Son exploitation pourrait doper le produit national brut mongol de près de 30 % les premières années. Outre les métaux, le sous-sol mongol est également riche en charbon et en uranium.

En cette année de fierté retrouvée, la petite nation a donc cru pouvoir adopter une série de lois, plutôt pénalisantes, sur la fiscalité et l'exploitation des ressources minérales. Elles prévoient une lourde taxation des exportations de métaux au-delà d'un certain cours, un doublement des royalties, et la possibilité pour l'Etat d'entrer en participation dans l'exploitation des gisements jugés stratégiques, même quand leur exploration est financée par le privé. Ces textes ont refroidi l'ardeur des sociétés de prospection.

"Nous avons désormais une place sur la carte minière du monde. Auparavant, on ne savait même pas que nous avions autant de ressources ! Mais la présence des étrangers et la perspective qu'ouvrent ces richesses ont réveillé les ambitions des Mongols et aiguillonné le sentiment patriotique. Tout cela a conduit à un certain populisme !", estime Tsakhiagiyn Elbergdorj, ancien premier ministre et chef du Parti démocrate, aujourd'hui dans l'opposition. Il est vrai que les ex-communistes du Parti populaire révolutionnaire mongol (PPRM), qui ont succédé au gouvernement de coalition de M. Elbergdorj au début de janvier - après avoir dominé la vie politique de 2000 à 2004 -, ont toutes les raisons d'être démagogues tant leur administration est perçue comme corrompue : la trêve de l'été passée, la place Sukhbaatar est redevenue le siège de manifestations régulières.

"Il y a eu des abus très graves, poursuit M. Elbergdorj. Il ne s'agit pas de jeu politique ici. (...) Si nous ne parvenons pas à combattre la corruption, la prochaine génération ne nous pardonnera pas. Je ne veux pas qu'on nous accuse d'avoir apporté la corruption et non la démocratie." Optimiste malgré tout, l'ancien leader étudiant, qui fit chuter la dictature communiste à l'hiver 1990, ajoute : "Les richesses minérales, ça ne veut pas dire grand-chose si nous ne sommes pas capables de les réinvestir dans l'éducation et la santé. (...) On ne veut pas devenir un nouveau Nigeria. L'avantage des derniers arrivants comme nous, c'est d'apprendre des erreurs des autres. Le modèle, c'est plutôt le Canada, l'Australie ou le Chili" .


Dans ce quitte ou double, la Mongolie sait qu'elle devra s'entourer des bons partenaires et jouer serré vis-à-vis de ses puissants voisins. La Russie, qui continue d'être présente dans plusieurs opérations minières, est désormais tenue à distance des meilleurs sites. En apparence, ce sont les compagnies nord-américaines, australiennes, mais aussi japonaises et européennes (Areva vient de signer un accord-cadre dans l'exploration d'uranium), qui ont les faveurs d'Oulan-Bator.

Mais c'est l'appétit démesuré de la Chine pour les matières premières qui justifie l'ampleur des investissements que sont prêts à faire les grands groupes en Mongolie. Rio Tinto, deuxième compagnie minière au monde, est ainsi entrée le mois dernier dans le capital d'Ivanohe Mines. Une configuration qui signifie que Pékin, à la faveur de généreux prêts, mais aussi de financements pas toujours transparents et de pressions discrètes, veille au grain.

Or toute menace de domination chinoise enflamme les passions nationalistes en Mongolie. "Nous avons peur de perdre notre indépendance et de devenir une colonie chinoise", admet G. Baasan, la représentante de la Mongolian Free Seniors Association, un mouvement de retraités qui manifeste régulièrement devant le Parlement. Comme elle, les divers mouvements contestataires mongols dénoncent la collusion des ex-communistes avec des entrepreneurs chinois, mais aussi la mainmise des hommes politiques sur les licences minières.

Parce qu'elle est la seule nation démocratique d'Asie centrale, et la plus stable de la région, la Mongolie est choyée par Washington, qui lui accorde des crédits et toutes sortes de traitements préférentiels. Oulan-Bator a répondu présent lorsqu'il fallut envoyer des troupes en Irak. En remerciement, George W. Bush a effectué, en 2005, la première visite d'un président américain sur le sol national.

Les Mongols sont cependant de plus en plus réalistes vis-à-vis du rêve américain. "Quoi qu'on dise, on ne peut pas imaginer qu'il y ait un jour des bases américaines en Mongolie. Nous sommes trop dépendants des importations chinoises. Si la Chine ferme les frontières, l'économie s'effondre", assure O. Magnaï, le jeune leader du Mouvement pour une société saine. "Les Mongols attribuent le titre de "troisième voisin" aux pays qui soutiennent leur indépendance. Ce titre fut longtemps réservé aux Américains. Désormais, il y a les Japonais, les Coréens, et officiellement, depuis cette année, les Français ainsi que tous les Européens", explique un diplomate français.

Pour de nombreux Mongols, le "troisième voisin" est surtout le pays le mieux disposé à les accueillir - ou pour lequel l'obtention du visa est la plus aisée. L'ouverture du pays a conduit à un exode des talents : "Je veux aller aux Etats-Unis. Mon frère est là-bas depuis trois ans, il est voiturier à Las Vegas. Il a une maison. Je veux voir à quoi ça ressemble, car c'est le pays numéro un. Après je reviendrai ici", assure Temulen, un jeune comédien.

La Corée, elle, est désignée comme le "paradis des Mongols" pour les perspectives qu'elle offre aux moins fortunés. Quelque 20 000 à 40 000 Mongols travailleraient de manière illégale au pays du Matin-Calme. D'autres rêvent du Japon, où le lutteur Dolgosuren Dagvadorj, sous le nom d'"Asashoryu", domine le sumo depuis 2003. Gengis Khan, lui, avait toujours échoué dans ses tentatives de conquête de l'Archipel.

Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 15.12.06

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