18.12.06

CHINE : Dans le sud de la Chine, les montagnards miaos restent à la traîne du décollage économique

Le Monde, 16.12.06

Des silhouettes vagues dansent à petit pas, tournant en rond dans le brouillard et précédées de musiciens soufflant dans leurs sheng - longues flûtes en bambou - qu'ils dressent vers le ciel en produisant une note à deux tons, indéfiniment recommencée. La foule s'est divisée en deux cercles concentriques, l'un pour les femmes, l'autre pour les hommes ; elle forme maintenant une farandole au rythme lent sur la place centrale de Wudong, village de Chine méridionale qui, perché dans la montagne à plus de 1 000 mètres d'altitude, passe une bonne partie de l'hiver la tête dans les nuages.
A l'approche du crépuscule, les maisons de bois aux toits de tuiles recourbés disparaissent dans la brume. Ce soir, c'est le Nouvel An de la minorité miao, une occasion de festoyer pour ces paysans-éleveurs dont le revenu par tête et par an oscille autour de la centaine d'euros. La province du Guizhou, où est situé Wudong, est l'une des plus pauvres de Chine. A ce titre, elle est emblématique de ces régions qui n'ont pas encore recueilli les fruits de la nouvelle - et relative - prospérité du pays. Un rapport récent de la Banque mondiale soulignait qu'en dépit de l'enrichissement de l'empire du Milieu et d'un boom économique qui a permis à 400 millions de Chinois de s'arracher à la pauvreté en un quart de siècle, les écarts ne cessent de grandir entre les paysans les plus pauvres et les citadins.

Sur les quelque 130 millions de personnes qui vivent avec moins de 1 euro par jour en République populaire, plus d'une vingtaine de millions sont classées - c'est le cas des villageois de Wudong - "comme des pauvres de première catégorie". Ceux-là se situent tout en bas de l'échelle des revenus, explique, à Guiyang, chef-lieu du Guizhou, le responsable du département local de la lutte contre la pauvreté, Zhou Peirong. "Au Guizhou, ajoute-t-il, 2,1 millions de personnes ne mangent pas à leur faim."

Les minorités ethniques, au nombre de 55 en Chine, sont souvent les plus touchées par cette pauvreté récurrente. Parmi elles figurent les Miaos, une population de langue tibéto-birmane comptant neuf millions d'âmes et vivant dans les provinces du Sud chinois. Le groupe est apparenté aux Méos (ou Hmong) que l'on retrouve en Birmanie, au Laos, en Thaïlande, au Vietnam.

A Wudong, accessible par une route encore en construction, la réalité est plus en demi-teinte que ne le montrent les statistiques. Les paysans miaos vivent certes très modestement de la culture du riz, du maïs, des céréales et élèvent du bétail. Autosuffisants sur le plan alimentaire, ils consomment tout ce qu'ils cultivent et la vente de thé, de cochons et de moutons ne leur rapporte guère qu'une dizaine d'euros par mois. Mais ils s'accordent tous à dire que leur niveau de vie s'est considérablement amélioré en quelques décennies.

"Nous produisons suffisamment pour ne plus avoir faim, explique Pan Wanxing, 34 ans, secrétaire local du parti. Des aides gouvernementales ont permis de planter du riz à plus haut rendement, même si, en raison de l'altitude, on ne peut faire qu'une récolte par an."

Et il ajoute : "Quand on compare notre situation avec celle des années 1960 ou 1970, le changement est énorme ; à l'époque, Wudong était coupé du monde. Il n'y avait pas de bâtiments administratifs, l'école était une masure en bois, il fallait aller chercher de l'eau de source dans la montagne. Aujourd'hui, une partie de la population dispose de l'énergie du biogaz (manière de recycler les excréments des animaux), chaque foyer ou presque possède une télévision câblée et une trentaine de personnes utilisent même des téléphones portables !"

Aussi reculé qu'il soit, Wudong est relié au réseau mobile de China Telecom. La rupture d'un isolement séculaire avec le reste de la province a donc permis au village de s'extirper de la pauvreté extrême, tandis que les réformes économiques ont eu un impact bénéfique sur cette microsociété soudée par des liens culturels et familiaux très forts.

A l'approche du crépuscule, les maisons de bois aux toits de tuiles recourbées de ce village traditionnel aux très rares signes de modernité disparaissent dans la brume. Pan Qingrong, 50 ans, la démarche un peu hésitante après de nombreux verres, vient de participer à la ronde des villageois. Petit monsieur coiffé d'une casquette Mao bleue, il est né ici et n'en a jamais bougé. "Le passé ? Je préfère ne pas en parler ! J'ai arrêté l'école après quatre années, mon père est mort quand j'étais très jeune, je garde le souvenir de la faim... Mais aujourd'hui, deux de mes trois enfants vont à l'université, j'en suis très fier."

"Vieux" Zidou, 61 ans, qui vient de déposer son sheng près d'un foyer de fortune en plein air, tient un discours similaire. Rigolard, il observe que "dans les années 1950, c'est à cause du modèle soviétique qu'on a crevé de faim !". Il se rappelle cette époque en évoquant "ses courses dans la montagne, durant trois ans pour récolter des herbes sauvages qui étaient ma seule nourriture". Il y a encore quelques années, il ne parlait pas mandarin : il l'a appris en regardant la télévision. Il avoue ne savoir écrire que quelques caractères. A Wudong, les femmes de plus de quarante ans sont encore illettrées et peuvent juste s'exprimer en langue miao. Mais 100 % des enfants sont scolarisés.

Accroupis autour du feu, des jeunes d'une vingtaine d'années relaient le discours de l'ancien. L'un travaille dans une usine de chaussettes de la province du Zhejiang, non loin de Shanghaï ; un autre est artisan au Fujian, une province côtière du Sud. "Ici, lâche l'un d'eux, le développement de notre village est très lent. Il n'y a presque pas d'usines dans notre province même si c'est mieux que du temps de Mao, quand personne ne mangeait jamais de viande !"

Plus tard, réunis autour d'une grande casserole de poulet au gingembre arrosé d'un puissant alcool de riz local, Pan Wanxing, le chef du parti, et le maire du village, Yang Yu, se féliciteront "de la réussite de la Chine d'aujourd'hui". Et le communisme, dans tout ça ? "C'est vrai qu'il a beaucoup évolué en Chine. Mais c'est un système que nous avons adapté."

Sur les 455 habitants, seule une douzaine est inscrite au Parti communiste chinois. Mais Wanxing affirme que le PCC a ici le vent en poupe : "Le nombre des adhérents a doublé depuis l'année dernière." Quant au maire, un jeune homme de 29 ans diplômé des Eaux et Forêts, il ne va pas tarder à devenir membre de plein droit. Pour l'instant, il est encore en "période de probation" et étudie le marxisme et la pensée Mao Zedong.

Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 17.12.06.

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