28.12.06

MONGOLIE : Les Mongols rêvent d'ailleurs

Le Monde
Article paru dans l'édition du 15.12.06

Ils sont des milliers à avoir fait le trajet, à cheval, ou entassés dans des voitures qui ont envahi l'immense plaine, roulant sur toute la largeur de la route en plusieurs files, mais aussi sur les bas-côtés. La foule se répand entre les yourtes où sont vendus boissons et khuushuur (fameux beignets de viande de mouton). De riches éleveurs exhibent la coûteuse ceinture en argent qui ferme leur grand manteau traditionnel en soie. Les jeunes cavaliers foncent à bride abattue dans toutes les directions.

Oulan-Bator n'est qu'à 30 kilomètres et la course équestre disputée aujourd'hui dans la steppe par des chevaux de 3 ans, est à ne manquer sous aucun prétexte : elle est de bon augure. "J'ai pu toucher un cheval de la course et porter sa sueur à ma tempe. Cela porte bonheur, c'est ce que tout le monde essaie de faire !", se félicite Manda, une femme d'affaires de 45 ans, en émergeant de l'incroyable mêlée qui suit l'arrivée des concurrents : des enfants de 7 ans ! Manda dirige, avec un partenaire coréen, une société mixte qui importe des voitures d'occasion de Corée : acheminés par bateau en Chine, les véhicules parviennent en Mongolie par le train. Face à la concurrence, qui s'intensifie, Manda veut se lancer dans la construction. "Des sociétés coréennes, japonaises et russes sont de plus en plus actives ; il y a beaucoup de projets immobiliers, c'est le moment !", dit-elle.

Avec ses bâtiments décrépits de l'ère soviétique, Oulan-Bator fait certes pâle figure face aux capitales d'Asie du Nord ou du Sud-Est. Mais tout s'y accélère : la circulation automobile et les embouteillages, la croissance économique et le chômage ; le ballet des gouvernements et celui des manifestants devant le Parlement, les visites d'investisseurs et de dignitaires étrangers ; l'afflux de nomades aux portes de la ville et les virées de touristes étrangers au fin fond des steppes.

Après seize ans d'ouverture, de démocratisation et de libéralisme, la Mongolie extérieure cherche sa place sur la grande marelle des économies mondiales. Banni jusqu'en 1990, le culte bon enfant de Gengis Khan fait flotter un parfum de reconquête sur ce "milieu des empires" longtemps ballotté entre Russes et Chinois. Cette année, les fêtes traditionnelles étaient placées sous le signe d'un anniversaire hautement symbolique : les 800 ans de la fondation de la Nation mongole par Gengis Khan, en 1206.

L'aéroport international d'Oulan-Bator porte désormais le nom du célèbre conquérant et, depuis juillet, sa statue géante domine la place Sukhbaatar. De la vodka aux boissons énergétiques, on ne compte plus les tentatives d'exploiter le "fils du Loup bleu" à des fins commerciales. Sur ce micromarché de 2,5 millions d'habitants - dont 40 % de nomades - "Gengis Khan" est ainsi devenu sans conteste la marque régnante. D'autant plus aisément que les multinationales, toutes à la conquête de la Chine voisine, l'ont épargné : il n'y a ni McDo ni Starbucks dans la capitale - seule ville digne de ce nom dans un pays grand comme trois fois la France.

De la mondialisation, la Mongolie connaît mieux les ONG que les gestionnaires de fonds : c'est l'un des premiers récipiendaires d'aide au développement par tête d'habitant - 35 % de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté. Mais l'ancien satellite de l'URSS a découvert qu'il a une carte à jouer grâce à des réserves minérales et énergétiques abondantes : le gisement d'Oyu Tolgoi, que prospecte l'investisseur canadien Ivanohe Mines dans le désert de Gobi, s'est révélé être l'une des premières réserves de cuivre du globe. Son exploitation pourrait doper le produit national brut mongol de près de 30 % les premières années. Outre les métaux, le sous-sol mongol est également riche en charbon et en uranium.

En cette année de fierté retrouvée, la petite nation a donc cru pouvoir adopter une série de lois, plutôt pénalisantes, sur la fiscalité et l'exploitation des ressources minérales. Elles prévoient une lourde taxation des exportations de métaux au-delà d'un certain cours, un doublement des royalties, et la possibilité pour l'Etat d'entrer en participation dans l'exploitation des gisements jugés stratégiques, même quand leur exploration est financée par le privé. Ces textes ont refroidi l'ardeur des sociétés de prospection.

"Nous avons désormais une place sur la carte minière du monde. Auparavant, on ne savait même pas que nous avions autant de ressources ! Mais la présence des étrangers et la perspective qu'ouvrent ces richesses ont réveillé les ambitions des Mongols et aiguillonné le sentiment patriotique. Tout cela a conduit à un certain populisme !", estime Tsakhiagiyn Elbergdorj, ancien premier ministre et chef du Parti démocrate, aujourd'hui dans l'opposition. Il est vrai que les ex-communistes du Parti populaire révolutionnaire mongol (PPRM), qui ont succédé au gouvernement de coalition de M. Elbergdorj au début de janvier - après avoir dominé la vie politique de 2000 à 2004 -, ont toutes les raisons d'être démagogues tant leur administration est perçue comme corrompue : la trêve de l'été passée, la place Sukhbaatar est redevenue le siège de manifestations régulières.

"Il y a eu des abus très graves, poursuit M. Elbergdorj. Il ne s'agit pas de jeu politique ici. (...) Si nous ne parvenons pas à combattre la corruption, la prochaine génération ne nous pardonnera pas. Je ne veux pas qu'on nous accuse d'avoir apporté la corruption et non la démocratie." Optimiste malgré tout, l'ancien leader étudiant, qui fit chuter la dictature communiste à l'hiver 1990, ajoute : "Les richesses minérales, ça ne veut pas dire grand-chose si nous ne sommes pas capables de les réinvestir dans l'éducation et la santé. (...) On ne veut pas devenir un nouveau Nigeria. L'avantage des derniers arrivants comme nous, c'est d'apprendre des erreurs des autres. Le modèle, c'est plutôt le Canada, l'Australie ou le Chili" .


Dans ce quitte ou double, la Mongolie sait qu'elle devra s'entourer des bons partenaires et jouer serré vis-à-vis de ses puissants voisins. La Russie, qui continue d'être présente dans plusieurs opérations minières, est désormais tenue à distance des meilleurs sites. En apparence, ce sont les compagnies nord-américaines, australiennes, mais aussi japonaises et européennes (Areva vient de signer un accord-cadre dans l'exploration d'uranium), qui ont les faveurs d'Oulan-Bator.

Mais c'est l'appétit démesuré de la Chine pour les matières premières qui justifie l'ampleur des investissements que sont prêts à faire les grands groupes en Mongolie. Rio Tinto, deuxième compagnie minière au monde, est ainsi entrée le mois dernier dans le capital d'Ivanohe Mines. Une configuration qui signifie que Pékin, à la faveur de généreux prêts, mais aussi de financements pas toujours transparents et de pressions discrètes, veille au grain.

Or toute menace de domination chinoise enflamme les passions nationalistes en Mongolie. "Nous avons peur de perdre notre indépendance et de devenir une colonie chinoise", admet G. Baasan, la représentante de la Mongolian Free Seniors Association, un mouvement de retraités qui manifeste régulièrement devant le Parlement. Comme elle, les divers mouvements contestataires mongols dénoncent la collusion des ex-communistes avec des entrepreneurs chinois, mais aussi la mainmise des hommes politiques sur les licences minières.

Parce qu'elle est la seule nation démocratique d'Asie centrale, et la plus stable de la région, la Mongolie est choyée par Washington, qui lui accorde des crédits et toutes sortes de traitements préférentiels. Oulan-Bator a répondu présent lorsqu'il fallut envoyer des troupes en Irak. En remerciement, George W. Bush a effectué, en 2005, la première visite d'un président américain sur le sol national.

Les Mongols sont cependant de plus en plus réalistes vis-à-vis du rêve américain. "Quoi qu'on dise, on ne peut pas imaginer qu'il y ait un jour des bases américaines en Mongolie. Nous sommes trop dépendants des importations chinoises. Si la Chine ferme les frontières, l'économie s'effondre", assure O. Magnaï, le jeune leader du Mouvement pour une société saine. "Les Mongols attribuent le titre de "troisième voisin" aux pays qui soutiennent leur indépendance. Ce titre fut longtemps réservé aux Américains. Désormais, il y a les Japonais, les Coréens, et officiellement, depuis cette année, les Français ainsi que tous les Européens", explique un diplomate français.

Pour de nombreux Mongols, le "troisième voisin" est surtout le pays le mieux disposé à les accueillir - ou pour lequel l'obtention du visa est la plus aisée. L'ouverture du pays a conduit à un exode des talents : "Je veux aller aux Etats-Unis. Mon frère est là-bas depuis trois ans, il est voiturier à Las Vegas. Il a une maison. Je veux voir à quoi ça ressemble, car c'est le pays numéro un. Après je reviendrai ici", assure Temulen, un jeune comédien.

La Corée, elle, est désignée comme le "paradis des Mongols" pour les perspectives qu'elle offre aux moins fortunés. Quelque 20 000 à 40 000 Mongols travailleraient de manière illégale au pays du Matin-Calme. D'autres rêvent du Japon, où le lutteur Dolgosuren Dagvadorj, sous le nom d'"Asashoryu", domine le sumo depuis 2003. Gengis Khan, lui, avait toujours échoué dans ses tentatives de conquête de l'Archipel.

Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 15.12.06

22.12.06

Turkménistan : A Achkhabad, la succession se joue en coulisse

Le Monde - 22.12.06
Qui va succéder à Saparmourad Niazov, le "président à vie" de la République ex-soviétique du Turkménistan, décédé d'une crise cardiaque dans la nuit du 20 au 21 décembre ? Pour le moment, le vice-premier ministre turkmène, Gourbangouly Berdymoukhammedov, 49 ans, dentiste de formation et parent du "guide suprême", selon l'opposition, a été nommé président par intérim. S'adressant à la population depuis le fauteuil du "président prophète", le nouvel homme fort du pays a indiqué qu'il resterait en fonction jusqu'à l'organisation de l'élection présidentielle.



L'ENJEU DU GAZ

UN CINQUIÈME DES RÉSERVES MONDIALES.

Le Turkménistan est à la recherche de voies de sortie pour son gaz autres que celles de Gazprom.

RUSSIE.

A l'heure actuelle, elle contrôle le principal gazoduc. Le Turkménistan est maître d'une seule conduite, qui le relie à l'Iran. 60 milliards de mètres cubes sont livrés chaque année à Gazprom, contre 10 milliards à l'Iran.

CHINE.

En avril, le Turkménistan s'est engagé à lui livrer annuellement 30 milliards de mètres cubes et ce pour trente ans. L'accord signé alors entre Saparmourad Niazov et le président chinois, Hu Jintao, prévoit la construction d'un gazoduc entre les deux pays.

La date et la liste des candidats seront décidées par le Conseil populaire, dont les 2 500 membres se réuniront le 26 décembre, deux jours après les funérailles. Il s'agit d'une première, aucune élection n'ayant été tenue depuis la présidentielle de 1992. Qui seront les heureux élus ? Le fils du président, Mourat Niazov, la trentaine, installé à Moscou, se présentera-t-il ? Que va faire l'opposition en exil ? Alors que les spéculations vont bon train, une lutte a lieu en coulisse. Ainsi, le président du Parlement, Ovezgeldy Ataïev, qui, selon la Constitution, aurait dû devenir président par intérim, a été écarté en raisons de poursuites judiciaires brusquement lancées contre lui.

MILLIERS DE PRISONNIERS POLITIQUES

Jeudi 21 décembre, Avdy Kouliev, chef de l'Union des forces démocratiques du Turkménistan, a indiqué, depuis la Suède où il vit en exil, qu'il s'était entendu avec d'autres représentants de l'opposition réfugiés en Europe pour rentrer au pays et créer un front commun. Mais sera-t-il seulement autorisé à rentrer ? Interrogé par Radio Svoboda, il a d'emblée écarté la possibilité d'une succession dynastique comme elle s'est produite en 2004 en Azerbaïdjan, la république pétrolière qui fait face au Turkménistan, de l'autre côté de la mer Caspienne.

Selon M. Kouliev, si Saparmourad Niazov l'avait voulu, "il aurait pu désigner son fils", mais, méfiant de nature, "il n'avait confiance en personne". Et ce fils, jadis ministre des affaires étrangères, né d'une mère russe et installé depuis des années à Moscou, "ne connaît ni la langue ni les coutumes turkmènes".

Un argument de poids joue pourtant en sa faveur. En tant qu'héritier, c'est lui qui va contrôler les flux financiers tirés de la vente du gaz et du pétrole à l'étranger. Des millions de dollars engrangés par le Turkmenbashi (littéralement, "la tête des Turkmènes") dorment sur des comptes en Europe, notamment à la Deutsche Bank en Allemagne, croit savoir l'opposition. Mourat Niazov va-t-il réussir à s'entendre avec les forces en présence pour partager les revenus juteux des exportations ?

Si une lutte a lieu pour la succession, elle aura lieu dans les coulisses et pas dans la rue. La population du pays, coincée entre l'héritage soviétique et le poids des traditions, est soumise, et consciente des risques encourus en cas de désobéissance. Le clan des durs, représentés par le ministre de la défense et par le garde du corps du président, rétablirait l'ordre.

Une inconnue subsiste. Que va-t-il advenir des milliers de prisonniers politiques jetés en prison au gré des foucades du Turkmenbashi ? Ont-ils la moindre chance d'être libérés ? Parmi eux, une figure politique, l'ex-ministre des affaires étrangères Boris Chikhmouradov, condamné à 25 ans de prison en 2002 pour la préparation d'un attentat qui faillit coûter la vie au président, pourrait émerger.

L'incertitude ambiante n'est pas sans inquiéter la Russie, principal acheteur du gaz turkmène via son monopole Gazprom. Détenteur d'un cinquième des réserves de gaz de la planète, le Turkménistan désertique est un acteur de poids sur la scène de l'énergie, mais il est enclavé et ne peut faire sortir son gaz autrement que par les gazoducs contrôlés par le monopole russe. Gazprom, qui achète le gaz turkmène à 65 dollars pour 1 000 mètres cubes, le revend ensuite le double à l'Ukraine, le triple à la Turquie ou aux consommateurs européens.

Devenu un chaînon essentiel de la fourniture d'or bleu aux marchés mondiaux, le Turkménistan attire également les convoitises de la Chine et de l'Iran, avec lesquels le président défunt avait multiplié les contacts.

Marie Jégo
Article paru dans l'édition du 23.12.06

20.12.06

En TURQUIE, le business selon le Coran

Le Monde - 20.12.06


C'est 90 % de travail et 10 % d'islam." A en croire Saffet Arslan, l'une des grandes fortunes de la ville, voilà le secret de la réussite de Kayseri. "Nous ne serons jamais une ville réputée pour sa culture ou sa vie nocturne. Quand on travaille seize heures par jour, on n'a pas le temps."

Cité grise et tirée au cordeau d'à peine 1 million d'habitants, logée au coeur du plateau anatolien, Kayseri l'austère s'est hissée au rang de quatrième centre économique de la Turquie. Sur la zone industrielle, la plus vaste du pays avec 800 fabriques et 40 000 ouvriers, une nouvelle usine ouvre chaque jour, pour produire des meubles en série, des pièces métalliques ou du textile haut de gamme.

Et les grands patrons locaux, les "tigres anatoliens", ont le vent en poupe. Laborieuse et pieuse, moderne et conservatrice, l'ancienne Césarée est devenue le centre névralgique du "capitalisme vert", un modèle de développement pour la Turquie du premier ministre Erdogan, où l'islam voisine avec la science et la raison.

Sous un grand portrait d'Atatürk, le mufti de Kayseri assure que "le Coran dit qu'il faut travailler dur. Le Prophète aussi était un commerçant. Il faut être riche pour aider les autres". Et les businessmen kayseriotes ne ménagent pas leur peine : au bureau après la première prière, ils ne le quittent pas avant 21 heures. "Ici, on travaille plus qu'ailleurs, sourit fièrement Saffet Arslan, l'oeil pétillant derrière une énorme moustache poivre et sel. Et encore, quand on sort dîner ou qu'on se retrouve en famille, c'est pour parler affaires."

A Kayseri, le Coran fait office de cahier des charges. Même la mondialisation est un ordre divin, si l'on en croit Mahmut Cingillioglu, dirigeant local de la Müsiad, l'association des patrons musulmans. "Le Prophète dit qu'il faut être bienveillant pour le monde entier. Donc nous voyageons beaucoup. J'ai visité plus de 70 pays et demain je pars prospecter au Mali."

Ces hommes d'affaires religieux pratiquent un capitalisme agressif, et leur marché est mondial. "Nous travaillons, nous partageons, nous sommes honnêtes... C'est notre croyance, acquiesce Yavuz Narin, jeune administrateur d'une petite fabrique de meubles. Et nous réinvestissons dans l'usine tout ce que nous gagnons plutôt que de le dépenser bêtement." Baignés dans une culture patriarcale et traditionnelle, ces ascètes du capitalisme érigent leur discipline de vie en modèle, prônent l'exemplarité : "Je ne sors pas, je ne bois pas. Je n'ai ni villa à Antalya ni montre à 15 000 dollars", constate Saffet Arslan. Passée la dernière prière de la journée, Kayseri se vit en famille et s'endort doucement. Les tentations sont limitées, les lieux où l'on sert de l'alcool, rarissimes.

Le vendredi, les ouvriers convergent par milliers vers la grande mosquée de la zone industrielle. Construite au milieu des usines par les industriels eux-mêmes, elle accueille près de 6 000 travailleurs pour la grande prière hebdomadaire. "Ici, ce sont de bons musulmans", se réjouit l'imam. Des dizaines de bus sont affrétés par les patrons pour leurs employés. Une manière de rationaliser le temps de prière. Kayseri est d'ailleurs la seule ville du pays où le prêche du vendredi est à heure fixe. A midi pile. La religion mise au service du travail a doucement assoupli la pratique.

"Les gens de Kayseri veulent être modernes, proeuropéens et religieux", confirme Shafak Civici, l'une des rares femmes chef d'entreprise, qui dirige une petite usine de meubles, la Sefes. Dynamique et polyglotte, née en Allemagne, elle reconnaît que certains collègues masculins refusent encore de lui serrer la main. "Bien sûr, ils sont très conservateurs, mais ils s'ouvrent." Pour les femmes de Kayseri, il reste difficile de trouver une place sur le marché du travail. Les affaires restent une affaire d'hommes.

Mais leur efficacité et leur rigueur puisée dans le Coran ont valu aux entrepreneurs de Kayseri d'être qualifiés de "calvinistes de l'islam", par un rapport remarqué, publié par l'institut de recherche allemand ESI. Le sociologue Hakan Yavuz ajoute que "la Turquie a vécu une silencieuse Réforme islamique" sur le modèle protestant. Les patrons de Kayseri n'ont pas tous compris le parallèle. Certains l'ont pris comme une insulte ou une offensive de missionnaires chrétiens qui chercheraient à les convertir.

L'"Homo islamicus" de Kayseri rappelle parfois le paternalisme social des patrons catholiques du nord de la France. "Si par exemple la ville a besoin d'hôpitaux, l'Etat n'en construit pas. Nous nous réunissons et les finançons", explique Yavuz Narin. Ecoles, hôpitaux, stades, centres sociaux ou culturels... Les équipements publics sont financés par les dons charitables des entrepreneurs, par la zakat, l'un des cinq piliers de l'islam. Un mode de gestion vertueux. A Kayseri, l'eau est potable, les bidonvilles ont quasiment disparu, un tramway moderne est en projet. Les habitants sont fiers de cette ville propre et ordonnée dessinée par un urbaniste allemand dans les années 1950. Et grâce aux asevi, des cantines pour les pauvres, 20 000 personnes sont nourries chaque jour.

La priorité des "calvinistes islamiques" est l'éducation. La famille Boydak, la plus puissante de la ville, est une contributrice généreuse : on ne compte plus les écoles à son nom. Sur le campus universitaire aussi, chaque bâtiment porte le nom de son mécène.

Dans le bourg d'Hacilar, qui compte 20 000 habitants et 9 des 500 premières entreprises du pays, ce lien est particulièrement fort. L'association patronale d'entraide culturelle offre des bourses à 350 étudiants chaque année. Des enfants d'Hacilar qui partent étudier à Istanbul, en Europe ou aux Etats-Unis. "45 % sont des filles", souligne fièrement Halit Özkaya, directeur général de l'usine de câble HAS.

L'AKP de Recep Tayyip Erdogan voudrait faire de Kayseri sa cité modèle. Le premier ministre ne manque pas une occasion de saluer le "miracle anatolien", savant mélange de conservatisme social, de libéralisme économique et d'innovation scientifique. "Kayseri est un laboratoire pour toute la droite islamique et conservatrice", analyse Erkut Emcioglu. C'est à Kayseri qu'a été créée la Müsiad, le patronat musulman, et que l'AKP a réalisé ses meilleurs scores aux dernières élections. Le clan kayseriote est surreprésenté dans les cercles du pouvoir à Ankara.

Le chef du groupe AKP au Parlement, le président de la puissante Union des chambres de commerce sont natifs de Kayseri. Le ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, y revient fréquemment rendre visite à son père, ancien ouvrier.

Dans son bureau, Mustafa Arslan, le représentant du parti d'opposition kémaliste (CHP) déprime. Les législatives de 2007 pourraient donner lieu à un nouveau raz-de-marée des conservateurs. "Je n'accepte pas que nous devenions une vitrine de l'idéologie AKP, se lamente-t-il. Pour moi, la seule modernité, c'est celle d'Atatürk."

Guillaume Perrier

18.12.06

CHINE : Dans le sud de la Chine, les montagnards miaos restent à la traîne du décollage économique

Le Monde, 16.12.06

Des silhouettes vagues dansent à petit pas, tournant en rond dans le brouillard et précédées de musiciens soufflant dans leurs sheng - longues flûtes en bambou - qu'ils dressent vers le ciel en produisant une note à deux tons, indéfiniment recommencée. La foule s'est divisée en deux cercles concentriques, l'un pour les femmes, l'autre pour les hommes ; elle forme maintenant une farandole au rythme lent sur la place centrale de Wudong, village de Chine méridionale qui, perché dans la montagne à plus de 1 000 mètres d'altitude, passe une bonne partie de l'hiver la tête dans les nuages.
A l'approche du crépuscule, les maisons de bois aux toits de tuiles recourbés disparaissent dans la brume. Ce soir, c'est le Nouvel An de la minorité miao, une occasion de festoyer pour ces paysans-éleveurs dont le revenu par tête et par an oscille autour de la centaine d'euros. La province du Guizhou, où est situé Wudong, est l'une des plus pauvres de Chine. A ce titre, elle est emblématique de ces régions qui n'ont pas encore recueilli les fruits de la nouvelle - et relative - prospérité du pays. Un rapport récent de la Banque mondiale soulignait qu'en dépit de l'enrichissement de l'empire du Milieu et d'un boom économique qui a permis à 400 millions de Chinois de s'arracher à la pauvreté en un quart de siècle, les écarts ne cessent de grandir entre les paysans les plus pauvres et les citadins.

Sur les quelque 130 millions de personnes qui vivent avec moins de 1 euro par jour en République populaire, plus d'une vingtaine de millions sont classées - c'est le cas des villageois de Wudong - "comme des pauvres de première catégorie". Ceux-là se situent tout en bas de l'échelle des revenus, explique, à Guiyang, chef-lieu du Guizhou, le responsable du département local de la lutte contre la pauvreté, Zhou Peirong. "Au Guizhou, ajoute-t-il, 2,1 millions de personnes ne mangent pas à leur faim."

Les minorités ethniques, au nombre de 55 en Chine, sont souvent les plus touchées par cette pauvreté récurrente. Parmi elles figurent les Miaos, une population de langue tibéto-birmane comptant neuf millions d'âmes et vivant dans les provinces du Sud chinois. Le groupe est apparenté aux Méos (ou Hmong) que l'on retrouve en Birmanie, au Laos, en Thaïlande, au Vietnam.

A Wudong, accessible par une route encore en construction, la réalité est plus en demi-teinte que ne le montrent les statistiques. Les paysans miaos vivent certes très modestement de la culture du riz, du maïs, des céréales et élèvent du bétail. Autosuffisants sur le plan alimentaire, ils consomment tout ce qu'ils cultivent et la vente de thé, de cochons et de moutons ne leur rapporte guère qu'une dizaine d'euros par mois. Mais ils s'accordent tous à dire que leur niveau de vie s'est considérablement amélioré en quelques décennies.

"Nous produisons suffisamment pour ne plus avoir faim, explique Pan Wanxing, 34 ans, secrétaire local du parti. Des aides gouvernementales ont permis de planter du riz à plus haut rendement, même si, en raison de l'altitude, on ne peut faire qu'une récolte par an."

Et il ajoute : "Quand on compare notre situation avec celle des années 1960 ou 1970, le changement est énorme ; à l'époque, Wudong était coupé du monde. Il n'y avait pas de bâtiments administratifs, l'école était une masure en bois, il fallait aller chercher de l'eau de source dans la montagne. Aujourd'hui, une partie de la population dispose de l'énergie du biogaz (manière de recycler les excréments des animaux), chaque foyer ou presque possède une télévision câblée et une trentaine de personnes utilisent même des téléphones portables !"

Aussi reculé qu'il soit, Wudong est relié au réseau mobile de China Telecom. La rupture d'un isolement séculaire avec le reste de la province a donc permis au village de s'extirper de la pauvreté extrême, tandis que les réformes économiques ont eu un impact bénéfique sur cette microsociété soudée par des liens culturels et familiaux très forts.

A l'approche du crépuscule, les maisons de bois aux toits de tuiles recourbées de ce village traditionnel aux très rares signes de modernité disparaissent dans la brume. Pan Qingrong, 50 ans, la démarche un peu hésitante après de nombreux verres, vient de participer à la ronde des villageois. Petit monsieur coiffé d'une casquette Mao bleue, il est né ici et n'en a jamais bougé. "Le passé ? Je préfère ne pas en parler ! J'ai arrêté l'école après quatre années, mon père est mort quand j'étais très jeune, je garde le souvenir de la faim... Mais aujourd'hui, deux de mes trois enfants vont à l'université, j'en suis très fier."

"Vieux" Zidou, 61 ans, qui vient de déposer son sheng près d'un foyer de fortune en plein air, tient un discours similaire. Rigolard, il observe que "dans les années 1950, c'est à cause du modèle soviétique qu'on a crevé de faim !". Il se rappelle cette époque en évoquant "ses courses dans la montagne, durant trois ans pour récolter des herbes sauvages qui étaient ma seule nourriture". Il y a encore quelques années, il ne parlait pas mandarin : il l'a appris en regardant la télévision. Il avoue ne savoir écrire que quelques caractères. A Wudong, les femmes de plus de quarante ans sont encore illettrées et peuvent juste s'exprimer en langue miao. Mais 100 % des enfants sont scolarisés.

Accroupis autour du feu, des jeunes d'une vingtaine d'années relaient le discours de l'ancien. L'un travaille dans une usine de chaussettes de la province du Zhejiang, non loin de Shanghaï ; un autre est artisan au Fujian, une province côtière du Sud. "Ici, lâche l'un d'eux, le développement de notre village est très lent. Il n'y a presque pas d'usines dans notre province même si c'est mieux que du temps de Mao, quand personne ne mangeait jamais de viande !"

Plus tard, réunis autour d'une grande casserole de poulet au gingembre arrosé d'un puissant alcool de riz local, Pan Wanxing, le chef du parti, et le maire du village, Yang Yu, se féliciteront "de la réussite de la Chine d'aujourd'hui". Et le communisme, dans tout ça ? "C'est vrai qu'il a beaucoup évolué en Chine. Mais c'est un système que nous avons adapté."

Sur les 455 habitants, seule une douzaine est inscrite au Parti communiste chinois. Mais Wanxing affirme que le PCC a ici le vent en poupe : "Le nombre des adhérents a doublé depuis l'année dernière." Quant au maire, un jeune homme de 29 ans diplômé des Eaux et Forêts, il ne va pas tarder à devenir membre de plein droit. Pour l'instant, il est encore en "période de probation" et étudie le marxisme et la pensée Mao Zedong.

Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 17.12.06.

11.12.06

GEORGIE : les Kurdes yézides de Tbilissi

10.12.06
www.caucaz.com
Article paru dans l'édition du 10/12/2006

Par Nicolas LANDRU à Tbilissi

« Centre international kurde de culture et d’information » annonce l’entrée d’un sous-sol, dans une ruelle des pentes de Mtatsminda, à Tbilissi. Dans les locaux, si une partie de la communauté se réunit les jours de fêtes, la gardienne Erika Mouradian est souvent seule. Cette fois-ci, l’attente de musiciens devant venir d’Arménie pour animer le centre aura été vaine. Visible et active à l’époque soviétique, la communauté kurde yézide de Tbilissi est aujourd’hui terriblement amoindrie. Déstructurée et divisée, elle est sans doute la minorité la plus fragilisée en Géorgie.



Le foyer du Centre ne contient que deux tables et une télévision. Mais il est richement décoré : drapeau et étoile kurde, icône-photo de Lalish, centre religieux yézide d’Irak, aux symboles de la religion : flocon, paon, trois coupoles, flamme éternelle. Et d’immenses portraits d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK arrêté par les services secrets turcs en 1999, condamné à mort puis gracié sous pression internationale, figure charismatique et internationale du mouvement de libération kurde en Turquie.

Les évènements survenus en Géorgie en 1999 lors de son arrestation sont révélateurs de la situation de la communauté kurde en Géorgie. Quelques centaines de personnes sortaient dans les rues de Tbilissi pour manifester leur soutient à Öcalan, leader de la cause kurde. Une autre partie de la communauté, ne se reconnaissant pas dans ce combat, s’opposait à cette mobilisation.

Quand à la compréhension des problèmes des kurdes au sein de la société géorgienne, elle peut être illustrée par cette anecdote : on dit souvent que lorsque le chef de la police de Tbilissi apprit que des Kurdes protestaient à Samgori, en banlieue, à cause de l’arrestation d’un certain Öcalan, il donna l’ordre à ses troupes de libérer ce bandit. Criminels ou balayeurs – les femmes arpentant les rues de Tbilissi à la levée du jour pour nettoyer la ville sont presque exclusivement kurdes, cette profession leur étant réservée – voilà globalement l’image que leur réserve la société. D’ailleurs, triste hasard ou non, en géorgien, kurde se dit « kurti », et voleur « kurdi ».

Au son de la télévision kurde

Dans le Centre, Erika a accès aux six chaînes de télévision kurdes, dont ROJ, la voix du PKK diffusée depuis le Danemark, et MED-TV, basée en Belgique. Régulièrement, on lui apporte d’Arménie la presse écrite en arménien, en russe et en kurde. Pas de journal kurde en géorgien. Le centre est entièrement dévoué à la cause kurde internationale : un journal russophone s’intitule Kurdistan libre ; un autre, Amitié, titre « Öcalan, notre leader ».

Face à la télévision constamment allumée, Djémal explique l’injustice faite aux Kurdes, quand toutes les autres nations ont obtenu un territoire. La construction d’un Etat du Kurdistan, tel est son rêve. Erika, à l’annonce de la condamnation à mort de Saddam Hussein, accusé d’exécution de milliers de Kurdes, éprouve une joie sans bornes ; justice a été faite.

Autre signe d’identification à la cause kurde internationale parmi les Yézides de Tbilissi : lors du tournoi de football organisé par la Fédération Géorgienne de Football et l’UNDP entre groupes religieux de Géorgie en décembre 2006, l’équipe yézide s’intitule « Barzani », en référence à la plus grande tragédie kurde de l’histoire irakienne, l’arrestation par Saddam Hussein de tous les porteurs du nom Barzani en 1983, et leur disparition.

Kurdes ou Yézides ?

Pourtant l’identification de cette population du Caucase à la cause kurde internationale est loin d’être évidente. Dans la salle principale du Centre, parmi drapeaux kurdes et portraits d’Öcalan, les symboles yézides sont tout aussi fièrement affichés. Dans l’arrière-salle se trouve un temple, où les fidèles viennent célébrer les jours saints. « C’est notre religion kurde », dit Erika.

Or les différences religieuses parmi les kurdophones, et surtout dans le Caucase, brouillent fortement les identités. Quand la majorité des Kurdes, en Turquie, Irak ou Syrie, sont des musulmans sunnites, les Yézides pratiquent une ancienne religion vénérant le paon, symbole du démon devenu ange, la flamme et le soleil, en un curieux syncrétisme de zoroastrisme, christianisme, islam et judaïsme.

Les identités collectives ayant été longtemps formées autour de principes religieux, deux communautés distinctes se sont développées ; en Géorgie, le recensement de 1926 compte environ 10.000 Kurdes et 2000 Yézides ; puis les autorités soviétiques n’ont plus reconnu qu’une seule communauté kurde. Cependant, la plupart des musulmans ayant été déportés par Staline en 1944, les Yézides sont dénombrés à 18.329 contre 2.514 musulmans par le recensement de 2002. En outre, de par le facteur religieux, les kurdes musulmans se sont, comme en Arménie, fortement intégrés dans la communauté azérie ; ils ont souvent été recensés comme azéris, et certains de ceux présents en Géorgie de nos jours ont même la citoyenneté azérie.

Au sein de la communauté yézide pourtant, les clivages sont encore importants. Entre « ethniquement yézides », « d’ethnie kurde et de religion yézide » ou simplement « ethniquement kurdes », groupements, organisations et individus affichent tous les cas de figure. Dans le petit centre de Mtatsminda, si le mot « yézide » n’est pas une fois évoqué, la principale organisation culturelle de la communauté en Géorgie est « l’Union des Yézides de Géorgie », qui ne se reconnaît pas de lien avec les kurdes musulmans ou le mouvement du PKK. Les manuels scolaires arméniens mentionnent la « nation yézide », mais pour cette raison, plusieurs organisations de Tbilissi se sont plaintes à l’ambassade d’Arménie. La communauté a peu de chances d’arriver à un consensus.

Marginalisation et morcellement

L’Arménie comprend, avec près de 40.000 âmes, la plus importante communauté kurde yézide du Caucase, qui est également la plus organisée et la plus visible. En Géorgie, ils étaient recensés 33.331 en 1989 et 20.843 en 2002, mais les associations locales n’en estiment pas plus de 6.000.

Chiffres gonflés pour masquer l’émigration désastreuse en Géorgie ? Dans les années 1980, la communauté était encore bien visible à Tbilissi ; la ville comprenait l’un des théâtres du monde kurde les plus réputés. Exclus des positions publiques et de la plupart des circuits professionnels, sans porte-parole ni organisation fédératrice, les Kurdes yézides occupent aujourd’hui, selon un rapport de la fédération internationale des droits de l’homme, la position sociale la plus fragile du pays.

Dans le centre de Mtatsminda, les femmes parlent de leurs fils en Russie, de leurs filles en Allemagne, en France ou au Canada. En réalité, la communauté a littéralement fondu depuis 1989, et son taux d’émigration est le plus élevé parmi les minorités de Géorgie.

Signe de son morcellement, les jeunes, sans avenir ici, vont bien souvent tenter leur chance en Arménie, alors que la situation économique y est sur bien des points pire qu’en Géorgie.