14.11.06

KIRGHIZ : Le président kirghiz rogne ses pouvoirs et calme la fronde de la rue

(Le Monde - samedi 11 novembre 2006)

Le président kirghiz, Kourmanbek Bakiev, a signé, jeudi 9 novembre, le texte d'une nouvelle Constitution, mettant fin à une semaine de manifestations réclamant sa démission dans les rues de Bichkek, la capitale. Le texte de la nouvelle loi fondamentale, adopté la veille par les députés, fait du Kirghizstan une République présidentielle et parlementaire, une première en Asie centrale ex-soviétique dominée par les potentats.

Satisfaite, l'opposition a aussitôt invité les manifestants à quitter la place de la présidence où ils étaient présents jour et nuit. Les yourtes (tentes traditionnelles de l'Asie centrale) installées sur la place ont été démontées. L'un des chefs charismatiques du Mouvement pour les réformes (opposition), Omourbek Tekebaïev, s'est félicité de l'accord. La Constitution adoptée, a-t-il précisé, "change la situation politique au Kirghizstan, elle donne la possibilité à l'opposition d'exprimer ses revendications ailleurs que dans la rue".

Selon le texte adopté, les parlementaires auront leur mot à dire sur la formation du gouvernement. Le parti vainqueur des prochaines élections (en 2010) nommera le premier ministre avec l'approbation du président. Ce dernier perd la main sur les services de sécurité (SNB), rattachés désormais au premier ministre.

Comme le souhaitait l'opposition, le prochain Parlement comptera 90 sièges, au lieu de 75 actuellement. Le pouvoir de dissolution du Parlement par le président a été restreint. Le consensus entre l'opposition et le chef de l'Etat s'est dessiné, mardi, lorsqu'une commission mixte gouvernement-parlement s'est mise d'accord sur le nouveau texte. Quelques heures plus tôt, les manifestations avaient dégénéré en affrontements. Des blindés étaient apparus au centre-ville.

Selon des témoins joints par téléphone à Bichkek, des "contre-manifestants" amenés de province pour soutenir le président Bakiev avaient jeté des pierres et des bouteilles sur les partisans de l'opposition. La police anti-émeutes était intervenue. Des dizaines de manifestants et de membres des forces de l'ordre avaient été blessés.

Dans une interview publiée, vendredi, par le quotidien russe Kommersant, le premier ministre, Felix Koulov, qui forme depuis seize mois un tandem avec le chef de l'Etat, nie que les contre-manifestants aient été appelés à l'aide par le pouvoir, mais il reconnaît implicitement que certains d'entre eux ont été payés. "Des manifestants de l'opposition ont aussi été payés", argue-t-il.

Le compromis politique paraît fragile. Plusieurs revendications de l'opposition ont été ignorées, comme un changement de statut pour la télévision d'Etat, KTR, ainsi que le limogeage immédiat de plusieurs hauts responsables, dont le procureur général.

Surtout, l'opposition réclamait la démission du président Bakiev, accusé de népotisme et de corruption, et la mise à l'écart de son fils, Maxime, dirigeant de nombreuses entreprises.

Des accusations comparables avaient coûté son poste à l'ex-président kirghiz Askar Akaev, contraint de se réfugier à Moscou au moment de la "révolution des tulipes" en mars 2005. "Une partie des animateurs de mars 2005 sont déçus parce que le président Bakiev (...) non seulement n'a pas rempli ses promesses de réformes, mais a donné les leviers de pouvoir et l'économie à ses proches, à son clan familial", a expliqué le journaliste russe Arkadi Doubnov sur le site Ferghana.ru.

Saluée par la communauté internationale, notamment par les Etats-Unis qui ont une base militaire dans le pays (tout comme la Russie), la sortie de crise est-elle durable ? Selon International Crisis Group, un "think-tank" (centre d'étude et d'analyse) actif dans la région, les tensions subsistent : "Les batailles de rues à Bichkek (...) ont montré que le Kirghizstan est au bord du chaos politique et d'une éventuelle guerre civile."

Marie Jégo