9.10.06

RUSSIE KALMOUKIE : dans le fief de Kirsan Ilioumjinov • Le prince des échecs est kalmouk

(Courrier International - Octobre 2007)
La Kalmoukie, république bouddhiste du nord-ouest de la Caspienne, est régentée par un milliardaire qui a fait des échecs une quasi-religion d’Etat.
Les échecs, raison d’être de la Kalmoukie
Caroline Poiron/fedephoto
Leninskaïaa plochtchad – la place Lénine – se situe au centre d’Elista. C’est de cette place que commence la prospekt Chakhmatov, l’avenue des Echecs, qui longe le monument du joueur d’échecs avant de continuer en direction du sud-ouest, vers le Daghestan et la Tchétchénie, à travers l’aride steppe kalmouke. Elista est la seule capitale au monde qui possède une avenue dédiée au jeu d’échecs. Et son gouverneur, le milliardaire Kirsan Ilioumjinov, est également le président de la Fédération internationale des échecs (FIDE). Le jeu des échecs est la raison d’être de cette minuscule République de l’absurde. En Kalmoukie, les échecs sont enseignés à l’école et imposés à tous, qu’ils soient enfants, commerçants, retraités ou femmes au foyer. Ilot bouddhiste coincé entre des républiques musulmanes et orthodoxes, la Kalmoukie est protégée et reste à l’écart de ses turbulents voisins grâce à l’étendue aride et vide de la steppe, peuplée de brebis et de chameaux. Elle est l’une des trois républiques bouddhistes russes, avec la république de Touva et la république de Bouriatie. D’une superficie comparable à celle de l’Ecosse, mais avec une population quatre fois moins importante que celle de Milan, le pays est dirigé par l’un des gouverneurs les plus autoritaires de la Fédération russe. Les Kalmouks, peuple mongol venu de Chine et des steppes du Kazakhstan, sont fiers d’être les seuls représentants de la culture asiatique en Europe.
Lorsqu’il fut élu, en 1993, Kirsan Ilioumjinov était le plus jeune président élu de l’Histoire. Aujourd’hui âgé de 43 ans, il a conservé la même allure estudiantine et le même physique de jeune homme longiligne, maigre et boutonneux. Les gens du peuple l’appellent affectueusement par son prénom. Grâce à lui, les échecs ne sont pas seulement un simple jeu, mais l’expression de l’âme du pays, le passe-temps national et l’emblème du drapeau de la République. Personne ne saurait dire si on jouait aux échecs avant l’élection d’Ilioumjinov, mais les habitants d’Elista affirment qu’ils étaient déjà populaires à l’époque soviétique. Ilioumjinov a été élu président de la FIDE parce qu’il avait promis que sa ville serait la capitale mondiale des échecs et qu’il serait, lui, le porte-parole du jeu d’échecs dans le monde. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ilioumjinov a façonné la Kalmoukie à l’image des échecs, et a transformé ses sujets en ambassadeurs zélés des échecs dans le monde. Dans la Fédération russe, douze champions d’échecs sur vingt sont originaires d’Elista. Sur le site officiel de la FIDE (www.fide.com), on peut télécharger l’autobiographie d’Ilioumjinov, The President’s Crown of Thorns [La Couronne d’épines du président], dans laquelle il explique sa vision du monde. Les échecs sont devenus hobby national par décret présidentiel. Les règles du jeu sont enseignées à tous les enfants, sans exception, dès la maternelle et l’école primaire. “Mais seuls les élèves les plus prometteurs sont envoyés dans des écoles spéciales”, explique le responsable d’un bureau de l’immeuble de la City Chess. Tout Kalmouk veut s’assurer que les touristes en visite à Elista ne partiront pas sans avoir vu au moins vu la City Chess, un quartier composé de petits pavillons blanc, rose et bleu ciel, chacun disposant de sa place de parking, de sa poubelle, de son interphone et, souvent, d’une grande plaque en métal avec le nom du propriétaire. Il a été construit pour accueillir les XXXIIIes Jeux olympiques mondiaux des échecs, en 1998, comme le montrent les affiches publicitaires décolorées qui couvrent encore les murs de la ville. Critiquée lors de sa construction, en pleine crise financière d’août 1998, la City Chess est considérée aujourd’hui avec plus de clémence, dans la mesure où elle a permis de faire connaître Elista dans le monde entier. Les rues sont dédiées aux tours, aux rois et aux dames de l’échiquier, les lampadaires sont ornés de fantaisies bouddhistes, et les ruelles disposées en éventail donnent directement sur l’étendue déserte de la steppe. Comme il n’y avait pas assez d’argent, la City Chess est restée inachevée… Ce quartier se situe à quelques kilomètres du centre de la ville. Dès qu’on s’en approche, les rues se vident. Les habitants sont rares, car les prix de l’immobilier sont trop élevés. La City Chess est devenue le quartier huppé de la capitale. Des hôtels et des ministères ont pris place dans ses maisons bleues et blanches. Le restaurant branché est le Flamingo, un bâtiment rose où l’on rencontre des hommes d’affaires à n’importe quelle heure de la journée. La nuit, le Flamingo se transforme en discothèque, dont la piste de danse est un gigantesque échiquier. Et, quand on ne danse pas, on y organise d’immenses parties d’échecs. Au milieu de la place de la Dame-Noire, se dresse le Palais des échecs, qui abrite le musée des Echecs, des restaurants et des bars, ainsi que des salles où se déroulent des tournois d’échecs.
Les visiteurs sont accueillis par quatre échiquiers géants avec des pièces de 1 mètre de haut. Les jeunes couples kalmouks se font photographier à côté des tours et des fous. Le hall de l’immeuble est recouvert des portraits des plus grands joueurs d’échecs de tous les temps. C’est le Français François-André Danican Philidor, le plus célèbre grand maître du XVIIIe siècle, qui ouvre le bal. Puis c’est au tour de l’Américain Paul Morphy et de tous les grands joueurs contemporains, de Bobby Fischer à Garry Kasparov. Naturellement, Ilioumjinov figure en bonne position, sourire radieux en prime. En ce samedi après-midi, le musée des Echecs de la City Chess organise les épreuves de sélection pour le tournoi d’échecs provincial, une compétition intergénérationnelle au cours de laquelle s’affronteront des enfants de moins de 10 ans et des octogénaires. On nous montre un petit garçon en veste à carreaux, chemise et cravate ficelle. “C’est le nouveau Kasparov”, affirme l’un des surveillants du tournoi. Izav, 9 ans, est sérieux comme un pape. Mais, pour la Kalmoukie, il est impossible de vivre uniquement des échecs. Voilà pourquoi l’autre passe-temps du jeune président est la religion. Les rues d’Elista sont couvertes d’images représentant Kirsan Ilioumjinov étreignant des chefs religieux du monde entier, toutes religions confondues : juifs, chrétiens et, bien sûr, bouddhistes. Il y a trois ans, on pouvait voir ses portraits à chaque carrefour, ici dans les bras du pape, là dans ceux d’un rabbin. Aujourd’hui, la plupart ont été enlevés. La ville compte des dizaines de petits temples bouddhistes, dont le dernier en date est situé place Lénine. La statue du père de la Révolution a d’ailleurs été reculée de quelques dizaines de mètres pour faire place à un nouveau monument bouddhiste. Mais il n’est pas question de faire disparaître totalement Lénine. La légende raconte que son grand-père était kalmouk, et tous les habitants d’Elista considèrent Vladimir Illitch Oulianov comme l’un des leurs. Mais toutes les statues d’Elista ne sont pas des symboles religieux : en témoigne Ostap Bender, héros mythique du roman Les Douze Chaises [d’Ilf et Petrov, 1928], un joueur d’échecs comme par hasard… Dans la banlieue de sa capitale, Ilioumjinov vient de faire construire ce que l’on considère ici comme “le plus grand temple bouddhiste d’Europe”, un bâtiment aussi grand qu’une montagne, trois fois plus haut que les pavillons des alentours. “Nous sommes presque aussi fiers de ce temple que de la City Chess”, explique un chauffeur de taxi avec enthousiasme, “notre Kirsan fait connaître la Kalmoukie dans le monde entier”. Mais, surtout, pour ses fidèles de Kalmoukie, Kirsan est devenu mythique le jour où il a fait venir le dalaï-lama à Elista. La dernière visite du chef des Tibétains en Russie remontait à 1993 et, depuis, aucun visa ne lui avait été accordé. Ilioumjinov a réussi à le faire venir en Kalmoukie. Grâce à Vladimir Poutine, le dalaï-lama a obtenu un visa spécial de quelques heures, pas trop long pour ne pas inquiéter le grand partenaire chinois, mais suffisant pour une courte visite, de nuit et sans aucune publicité, au cours de laquelle il a eu le temps de bénir le lieu où sera construit “le plus grand temple bouddhiste d’Europe”. Pour voir le dalaï-lama, les gens ont accouru des quatre coins du pays et des républiques de Touva et de Bouriatie. “Qu’est-ce qu’il est fort, notre Kirsan : il n’y a que lui pour réussir à faire venir le dalaï-lama en Kalmoukie”, lance Valentina, fervente croyante et femme de ménage du monastère de Khouroul. La visite du chef spirituel bouddhiste a souvent été interprétée comme une mission politique : les relations entre Poutine et Ilioumjinov sont difficiles à comprendre, mais Moscou se montre cependant compréhensif envers Elista. Alors qu’on voit de nombreuses affiches représentant Ilioumjinov avec les chefs religieux du monde entier, il n’y en a aucune avec le président russe. A Elista, Vladimir Poutine est un parfait inconnu. Sa visite, en juin 2005, s’est déroulée dans l’anonymat le plus complet, sans bain de foule ni manifestation de bienvenue. Ilioumjinov défie constamment l’autorité de Moscou, qu’il accuse d’ingérence économique et politique, allant pratiquement jusqu’à menacer de créer une mystérieuse “Constitution de la steppe” qui se substituerait à la Constitution de la Fédération russe. Cela ne l’a pas empêché de recevoir, en 2005, une nouvelle confirmation de sa fonction de président, ou plutôt de glava, “chef” en russe. Dans la capitale kalmouke, tout le monde s’attendait à ce qu’Ilioumjinov soit confirmé à son poste et, dans la ville, on raconte qu’il aurait dépensé 5 millions de dollars pour être réélu. Seul Nikolaï Ochirov, unique député indépendant du Parlement kalmouk, se montre réservé. “Cette nomination ne signifie qu’une seule chose, à savoir que Poutine n’est pas libre de faire ce qu’il veut”, affirme-t-il.
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ourtant, dans les rues de la capitale, tout le monde semble soutenir le jeune autocrate. Rares sont ceux qui osent le critiquer ouvertement. Mais il suffit de parcourir les journaux des années précédentes pour comprendre que le soutien de la population masque un sentiment de résignation envers une situation impossible à modifier. En 2002, après la réélection d’Ilioumjinov au poste de président, puis dans le courant de 2003, après les élections à la Douma, la frêle opposition kalmouke était descendue dans la rue pour protester. La manifestation la plus importante a eu lieu en septembre 2004, donnant lieu à 89 arrestations – un record. Le mouvement protestataire fut ensuite étouffé par les forces de sécurité. La visite du dalaï-lama, quelques mois plus tard, dont rêvait la population kalmouke depuis une dizaine d’années, est tombée à pic. Ilioumjinov a obtenu de nouveau l’approbation de son peuple et la situation s’est stabilisée. Un grand merci au Kremlin.
Les critiques les plus importantes à l’égard d’Ilioumjinov portent sur sa gestion de l’économie nationale. Un Russe ayant choisi de vivre à Elista dit de lui qu’il est corrompu et enclin au népotisme. Il montre dans les rues tous les supermarchés, les bowlings, le billard, l’IKEA local ou les cabinets d’assurances qui ont des liens avec sa personne ou certains de ses fidèles. Nikolaï Ochirov assure que l’ensemble de l’économie dépend du pouvoir personnel d’Ilioumjinov, et il l’accuse d’avoir fait de la Kalmoukie son fief personnel. “Sans son autorisation, on ne peut rien posséder en Kalmoukie”, insiste-t-il. A Elista, le salaire moyen s’élève à 60 euros par mois environ. Il n’y a pas d’industries et aucune entreprise étrangère n’est prête à investir. L’idée de faire de la Kalmoukie un nouveau Koweït – c’était le slogan avec lequel Ilioumjinov s’était présenté à l’élection, en 2000 – est oubliée, même dans les rêves de ses défenseurs les plus acharnés. Pourquoi le Koweït pour modèle ? Parce que, d’après les études kalmoukes, la République possède autant de pétrole que ce pays. Ces théories sont confirmées par le vice-ministre de l’Energie. Valeri Viktorovitch Badmakhalgaev explique en effet qu’il prévoit la mise en œuvre de grands projets d’étude pour évaluer les énormes réserves pétrolières encore inexplorées. L’oléoduc CPC (Caspian Pipeline Consortium) traverse toute la Kalmoukie. Il transporte le pétrole kazakh du gisement de Tengiz jusqu’au port de Novorossisk, sur la mer Noire, où il est embarqué pour rejoindre les centrales thermiques de toute l’Europe. “Jusqu’à présent, l’oléoduc ne transportait que du pétrole kazakh, mais il va bientôt devoir desservir également les gisements kalmouks”, assure le ministre. Les bénéfices liés au passage du CPC vont entièrement au budget central russe, ce qui ne satisfait pas du tout la Kalmoukie. Un autre projet ambitieux concerne la construction du port de Lagan, sur la mer Caspienne. Le projet prévoit le déblocage de plusieurs millions de dollars, et la date de réalisation du port est prévue pour 2007. “Ce délai vous semble trop court ?” demande le ministre sur un ton irrité. “N’oubliez pas qu’Ilioumjinov a fait construire la City Chess en deux ans, et le nouveau monastère en douze mois.” La Kalmoukie possède une main-d’œuvre nombreuse et bon marché. Un grand nombre de travailleurs viennent du nord du Caucase, de pays comme le Daghestan ou la Tchétchénie. Des hommes qui ont fui leur maison pour chercher, dans cette enclave bouddhiste, un havre de paix à offrir à leur famille. Les Kalmouks sont des gens hospitaliers. Ils se disent satisfaits de cette présence, même s’ils considèrent les étrangers comme responsables de l’augmentation des prix dans le pays, notamment dans l’immobilier.

* En français dans le texte.

(Diario, Milan)
Margherita Belgiojoso
Diario della Settimana

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