9.10.06

CHINE . Les concours mandarinaux : Quand la Chine inventait l’égalité des chances

(Courrier International sept 2007)
Abandonné il y a un siècle par la cour impériale des Qing, le système des concours mandarinaux suscite un peu de nostalgie. Malgré ses défauts, il demeure pour beaucoup de Chinois un symbole d’équité.

On considère souvent que Hong Xiuquan (1813-1864) a choisi le chemin de l’opposition à la dynastie Qing (1644-1911) en prenant la tête du mouvement rebelle des Taiping, après son quadruple échec aux concours mandarinaux. Le système des examens officiels avait fini par faire de ce jeune adolescent plein d’ambition un homme d’âge mûr, sans avenir – en dehors d’un emploi de précepteur, l’un des rares “débouchés” possibles pour les recalés aux concours mandarinaux. Ce système, alors en vigueur en Chine depuis plus de mille ans, sélectionnait année après année l’élite dont les gouvernants avaient besoin. Mais il a produit un nombre plus important encore d’êtres comme Hong Xiuquan, rejetés par le système, sans que, bien souvent, personne se souciât de leur sort.
Quoi qu’il en soit, les concours mandarinaux ont toujours été, depuis leur apparition jusqu’à l’époque où vivait Hong Xiuquan, le meilleur moyen d’ascension sociale pour les enfants issus de familles ordinaires qui voulaient accéder aux sphères dirigeantes (et, pour cela, ils furent vantés par bien des visiteurs européens). En étudiant les classiques confucéens et en participant aux concours successifs organisés de manière unifiée par l’administration, ceux-ci pouvaient même espérer surpasser largement les personnes héritières de hautes fonctions du simple fait de leur naissance.
En 1947, dans le cadre d’une étude statistique assez renommée sur les concours mandarinaux et la mobilité sociale, les sociologues Pan Guangdan et Fei Xiaotong ont analysé 915 copies vermillon – c’est-à-dire des copies recopiées à l’encre rouge par des tiers pour éviter que les examinateurs ne reconnaissent l’écriture des candidats – de l’époque des Qing. Grâce aux inscriptions portées sur les copies à la rubrique “lieu de résidence”, ils ont pu déterminer que 52,5 % des candidats admis étaient originaires de grandes agglomérations, 6,34 % de petites villes et 41,16 % de communes rurales. A l’époque, 90 % de la population chinoise habitait en zone rurale. La proportion de 41,16 % de reçus au concours issus de zones rurales leur semblait assez élevée. Au milieu du XXe siècle, aux Etats-Unis, la population rurale représentait 44,1 % de l’ensemble, mais ne donnait que 21,2 % des scientifiques et 13,9 % des hommes de lettres. Aussi les sociologues en ont-ils conclu que “la mobilité sociale, en apparence forte aux Etats-Unis, est en réalité assez faible, alors qu’en Chine, à l’époque des concours mandarinaux, la mobilité sociale était beaucoup plus élevée qu’elle ne le paraissait. En d’autres termes, l’ascenseur social incarné par les concours semblait en panne alors qu’il ne l’était pas.”
En quelque mille trois cents ans d’existence, le système chinois des examens officiels n’a cessé d’inspirer confiance au simple quidam. “La régularité du système des concours mandarinaux était telle que celui-ci a réussi à se perpétuer de dynastie en dynastie. Même les empereurs n’osaient pas ou ne pouvaient pas le modifier à leur gré. C’était un phénomène qui s’apparentait au rythme naturel des mois et des saisons”, affirme Liu Haifeng, directeur de l’Institut de recherches sur l’éducation à l’université de Xiamen. Cette stabilité quasi immuable avait pour fondement le principe de l’égalité des chances. Tout au long de l’histoire du concours, les différentes modifications ont toujours visé à renforcer son caractère équitable. Sous les dynasties Sui (589-618) et Tang (618-907), le système en était encore à ses balbutiements. La nature et les modalités des épreuves étaient très diversifiées : les examens ne portaient pas seulement sur l’étude des classiques, mais comportaient aussi des sujets tels que l’arithmétique ou le droit. Cela avait certes l’avantage de sélectionner des hommes de talent ayant plusieurs cordes à leur arc, mais, comme les critères de jugement étaient en grande partie subjectifs, les cas d’injustice étaient assez fréquents. Il fallut attendre le règne de l’empereur Shenzong (1067-1085), sous la dynastie Song (960-1279), pour que soient réformés les sujets d’examen. De l’ancien système il ne subsista que les épreuves pour le titre de jinshi [docteur]. De nouvelles règles imposèrent de répondre aux questions uniquement en conformité avec les annales officielles des concours. Sous les Ming (1368-1644) et les Qing, non seulement il devint nécessaire de s’en tenir strictement aux interprétations des textes confucéens données par les deux frères Cheng [Cheng Hao (1032-1085) et Cheng Yi (1033-1108)] et par Zhu Xi (1130-1200), de l’école du principe d’ordre [connue en Occident sous le nom de néoconfucianisme], mais de sévères contraintes de style et de nombre de caractères furent désormais imposées pour les dissertations. Tout cela visait à rendre plus objectifs les sujets d’examen et les critères de notation, autrement dit à réduire au minimum les éléments subjectifs au moment de la correction.
Les examens revenaient au rythme naturel des mois et des saisons

On assista également à une amélioration du système sur le plan technique. Sous la dynastie Song, les feuilles d’examen devinrent anonymes : le haut des cahiers d’épreuve, où étaient mentionnées des informations personnelles telles que le nom et l’adresse, était découpé ou scellé. Par la suite, on vit aussi apparaître le système du “recopiage”, destiné à éviter que les examinateurs ne reconnaissent une écriture. Il était alors demandé à des copistes d’établir des doubles des cahiers d’épreuve des candidats, et c’étaient ces copies qui étaient corrigées par les membres du jury. Malgré tout, l’histoire des concours mandarinaux est émaillée de controverses sur l’égalité devant les examens selon l’origine géographique des candidats. La première remonte à l’époque des Song du Nord (960-1127). Face au nombre de plus en plus important de lettrés originaires du sud du pays qui s’illustraient dans les concours mandarinaux, le clan du Nord, représenté par Sima Guang (1019-1086), proposa d’instaurer des quotas de sélection selon les régions, lesquelles pourraient proposer des candidats dans des proportions fixées, cela afin de rétablir l’équilibre entre le Nord et le Sud. Le clan du Sud, avec à sa tête l’historien Ouyang Xiu (1007-1072), défendait, quant à lui, un recrutement fondé sur le seul mérite, sans faire de distinction selon l’origine géographique des candidats. Pour finir, ce fut l’opinion de Ouyang Xiu qui prévalut, accentuant la domination des lettrés du Sud. Cette tendance atteignit son apogée au début de la dynastie Ming. En 1397, lors de la session de la deuxième lune, l’ensemble des cinquante-deux candidats admis étaient originaires du sud du pays, ce qui provoqua la colère des lettrés du Nord. Ceux-ci envoyèrent une lettre de doléances à l’empereur de l’époque, Zhu Yuanzhang (1328-1398), dans laquelle ils estimaient que les examinateurs avaient avantagé les candidats méridionaux et réclamaient une seconde correction des épreuves. Finalement, l’empereur lui-même s’acquitta de cette tâche, et les soixante et un nouveaux admis provenaient tous du nord du pays. Après cette affaire, le déséquilibre de recrutement entre les candidats du Nord et du Sud s’améliora quelque peu. Vers le milieu de la dynastie Ming fut mis en place un nouveau système d’examens, divisant le pays en trois zones : nord, centre et sud, avec des quotas d’admission différents. Ce système fut à son tour remplacé à l’initiative de l’empereur Kangxi (1662-1722), de la dynastie Qing, par un recrutement au niveau provincial. Le nombre de reçus était proportionnel à celui des candidats de chaque province. C’est un principe qui est resté en vigueur dans le système des examens officiels et dont on retrouve même des traces dans le concours actuel d’entrée à l’université (gaokao).
Thomas H. C. Lee, historien de l’éducation et professeur à l’université de New York, estime que le caractère égalitaire des concours mandarinaux est au cœur du système. Depuis sa création, les différentes mesures adoptées ont toujours cherché à développer davantage l’égalité des chances. Pour lui, les fondateurs des concours mandarinaux ont cependant négligé une question essentielle : si l’on ne fournit à l’ensemble du pays qu’une seule échelle de valeurs et qu’un seul mode de pensée, toute action visant à promouvoir l’égalité finit par entraîner une sclérose idéologique et une perte de puissance créatrice. Ce fut effectivement le plus gros défaut du système des examens officiels dans la dernière période de leur existence.

L’enseignement de base est orienté vers la préparation aux épreuves

Yuan Weishi, professeur à la faculté d’histoire de l’université Sun Yat-sen, à Canton, estime tout à fait rationnel ce système qui sélectionnait les talents d’une façon plus équitable que l’ancien système aristocratique en vigueur sous les Sui. Pourtant, après la dynastie Ming, en raison du rétrécissement des canaux de mobilité offerts aux hommes de mérite et aussi à cause du contenu des épreuves, limité strictement au cadre du bagu wen [dissertation sur les textes canoniques rédigée selon les huit périodes successives de la rhétorique chinoise classique], les examens officiels dégénérèrent en un système réactionnaire et arriéré, affirme-t-il.
Sous les Ming et les Qing, les gouvernants intégrèrent complètement le système des examens officiels dans le cursus des établissements scolaires. Les matières qui n’étaient pas des épreuves du concours furent abandonnées, et les cours se focalisèrent sur la réussite au concours, avec, au cœur de l’enseignement, les dissertations types du style bagu wen. On peut se demander si les candidats aux concours impériaux “en bavaient” vraiment plus qu’un étudiant d’aujourd’hui pour réussir le concours d’entrée à l’université. Selon les estimations du chercheur japonais Miyaki Chisadu, un candidat aux concours impériaux devait connaître par cœur plus de 400 000 caractères anciens pour comprendre parfaitement les classiques confucéens tels que les Quatre Livres et les Cinq Ouvrages canoniques. Aujourd’hui, un étudiant ordinaire, pour réussir le concours d’entrée à l’université, doit passer, outre les évaluations habituelles de milieu et de fin de semestre, une multitude d’épreuves se succédant à un rythme infernal, remplir des milliers de copies et s’astreindre à un temps d’étude quotidien de plus de dix heures. Pour finir, son avenir se joue sur une seule épreuve, ce qui est encore plus cruel que les concours mandarinaux trisannuels… Par une étrange analogie, l’importance du concours d’entrée à l’université dans les études actuelles est telle que l’enseignement de base en est devenu un simple appendice. Mais il faut bien avouer que le concours a si bien fait la preuve de son impartialité et de son équité qu’il serait difficile de le remplacer par un autre mode d’évaluation des acquis de l’enseignement.
En 1989, la Chine a amorcé une première véritable réforme dans le mode de recrutement de ses fonctionnaires [remplaçant le système d’affectation des étudiants diplômés, en déshérence]. Sous l’égide conjointe du département de l’organisation du Parti communiste et du ministère des Affaires du personnel a été instauré un examen de recrutement d’agents pour les organismes publics relevant de l’autorité centrale. Mais c’est seulement en 1994 qu’un examen pour le recrutement des fonctionnaires a véritablement été mis en place sur une grande échelle. Cette année-là, le ministère des Affaires du personnel a publié des “dispositions provisoires concernant le recrutement des employés de l’Etat”, c’est-à-dire un règlement qui marquait officiellement l’instauration d’un examen à ces fins spécifiques. Une enquête statistique montre que, fin 2003, 700 000 fonctionnaires avaient été recrutés ainsi, soit presque l’équivalent du nombre de reçus à chaque session des concours mandarinaux de second grade. De nos jours, les défauts d’un système éducatif obnubilé par la préparation des examens font l’objet de nombreuses critiques. Malgré cela, le 25 octobre 2005, une enquête publiée par le Centre de recherches sur la jeunesse chinoise (CRJC) et intitulée “Situation et espoirs des élèves chinois du primaire et du collège concernant leurs études et leur vie quotidienne” montrait qu’à Pékin 58 % des écoliers étaient favorables à un examen d’entrée au collège, tandis qu’au niveau national le pourcentage dépassait les 63 %.
Ainsi, alors que la suppression de l’examen d’entrée au collège visait au départ à alléger la charge de travail des écoliers, ceux-ci semblent pourtant préférer cette formule. Pour le directeur adjoint du CRJC, Sun Yunxiao, cet état d’esprit s’explique principalement par le fait que la plupart des élèves pensent qu’un examen d’entrée au collège leur donne l’occasion de concourir à chances égales. On voit donc que, malgré leur abandon il y a un siècle environ, les concours mandarinaux sont toujours présents dans le cœur des Chinois et servent aujourd’hui d’argument à tous les défenseurs du système d’examens actuel, au nom d’un recrutement fondé sur le mérite et de l’égalité des chances. Cependant, les maux du système de jadis tourmentent toujours les gens d’aujourd’hui. Il s’agit notamment des obstacles que dressent sur leur route le principe simpliste et figé de l’“égalité des chances” et l’étouffement des personnalités induit par la quête de l’objectivité à tout prix. Si l’on ne parvient pas à s’affranchir de ces maux, le système actuel des examens risque fort de manquer de points d’appui.
Sun Zhan et Zheng Chu
Zhongguo Xinwen Zhoukan (China Newsweek)

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