21.10.06

CHINE : Le mystère des momies celtes du Xinjiang

Clifford Coonan

The Independent

La découverte de cadavres de type européen à des milliers de kilomètres de distance permet d’entrevoir l’existence d’un lien jusque-là inconnu entre l’Orient et l’Occident à l’âge du bronze.

Le mystère des momies celtes du Xinjiang La découverte de cadavres de type européen à des milliers de kilomètres de distance permet d’entrevoir l’existence d’un lien jusque-là inconnu entre l’Orient et l’Occident à l’âge du bronze.

La momie d’un enfant exhumée dans la ville de Qarqan dans le Xinjiang
Toru Yamanaka/AFP

L’homme a des cheveux d’un brun roux parsemés de gris, des pommettes saillantes, un long nez, des lèvres pleines et une barbe rousse. Quand il vivait, il y a 3 000 ans, il mesurait près de 2 mètres. Il a été enterré dans une tunique rouge croisée et des chausses à carreaux. On dirait un Européen de l’âge du bronze. En fait, il a tout d’un Celte – même son ADN le dit.
Mais il ne s’agit pas là d’un habitant primitif du centre de l’Ecosse. C’est le cadavre momifié de l’homme de Cherchen, découvert dans les étendues désolées du désert du Taklamakan, dans le Xinjiang, région inaccessible de l’ouest de la Chine. Il repose désormais dans un nouveau musée de la capitale provinciale d’Urumqi. Dans la langue que parlent les Ouïgours du Xinjiang, Taklamakan signifie : “on entre pour ne pas ressortir”.
Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que l’homme de Cherchen a été retrouvé – ainsi que les momies de trois femmes et d’un bébé – sur un site funéraire situé à des milliers de kilomètres à l’est des principales implantations celtiques, en France et dans les îles Britanniques. Les tests d’ADN confirment que, tout comme des centaines d’autres momies du bassin du Tarim, dans le Xinjiang, il est originaire d’Europe. Personne ne sait comment il est arrivé là, ni pourquoi, ni combien de temps les siens et lui y ont vécu. Mais, comme le laisse entendre le nom du désert, il n’en est jamais ressorti.
L’une des femmes partageant sa tombe a des cheveux châtain clair qui donnent l’impression d’avoir été brossés et tressés hier à peine, pour ses funérailles. Son visage est orné de symboles peints, et sa magnifique robe funéraire rouge n’a rien perdu de son éclat au fil des trois millénaires durant lesquels cette grande femme aux traits fins a reposé sous le sable de la route de la soie.
Les corps sont nettement mieux conservés que les momies égyptiennes, et le spectacle des nourrissons a quelque chose de poignant. Le bébé a été enveloppé dans une somptueuse étoffe brune attachée par des cordelettes rouges et bleues, et on a placé une pierre bleue sur chaque œil. A ses côtés se trouvait un biberon doté d’une tétine fabriquée avec le pis d’une brebis. A partir de la momie, le musée a reconstitué l’aspect de l’homme de Cherchen et son mode de vie. Les ressemblances avec les Celtes de l’âge de bronze traditionnel sont frappantes. Les analyses ont par ailleurs montré que le tissage des étoffes était comparable à celui des vêtements portés par les mineurs de sel vivant en Autriche en 1300 av. J.-C.

un peuple pacifique et égalitaire

A leur apogée, vers 300 av. J.-C., l’influence des Celtes s’étendait de l’Irlande au sud de l’Espagne, à l’ouest, ainsi qu’à la vallée du Pô, à la Pologne, à l’Ukraine et à la plaine centrale de Turquie, à l’est. Mais ces momies semblent suggérer que les Celtes avaient pénétré profondément en Asie centrale, atteignant les marches du Tibet. Les Celtes se sont installés peu à peu en Bretagne [la Grande-Bretagne actuelle] entre 500 et 100 av. J.-C. On ne peut pas à proprement parler d’invasion organisée : ils sont arrivés à des époques différentes, et sont considérés comme un groupe de peuples vaguement liés par une même langue, une même religion et une même culture. Ceux de Cherchen étaient apparemment pacifiques : les sépultures contenaient fort peu d’armes, et les indices qui attestent l’existence de castes sont rares. Avec ses 4 000 ans, la Beauté de Loulan est encore plus ancienne que les trouvailles de Cherchen. Elle a de longs cheveux blonds et fait partie d’une série de momies découvertes près de la ville de Loulan. L’une d’entre elles était la momie d’un enfant de 8 ans drapé dans une étoffe de laine à motifs, fermée par des boutons en os. Les traits de la Beauté de Loulan sont nordiques. Elle était âgée de 45 ans à sa mort, et a été enterrée avec un panier de vivres pour sa vie dans l’au-delà, panier qui contenait du blé, des peignes et une plume.
Au cours des vingt-cinq dernières années, le désert du Taklamakan a rendu des centaines de cadavres desséchés. Les découvertes effectuées dans le bassin du Tarim comptent parmi les plus importantes du quart de siècle écoulé. “A partir des alentours de 1800 av. J.-C., les plus anciennes momies du bassin du Tarim sont exclusivement caucasoïdes”, déclare le Pr Victor Mair, de l’université de Pennsylvanie, fasciné par ces momies depuis qu’il les a aperçues, en 1988, presque oubliées, dans l’arrière-salle de l’ancien musée. Le sujet l’obsède, et il n’a reculé devant rien, même pas les pires imbroglios politiques, pour en savoir toujours plus sur ces personnes remarquables.

Il explique que des immigrants d’Asie de l’Est sont arrivés dans les régions orientales du bassin du Tarim il y a à peu près 3 000 ans. Les Ouïgours, eux, sont arrivés après l’effondrement du royaume ouïgour d’Orkhon, situé en Mongolie actuelle, vers l’an 842. Cette partie de l’antique route de la soie est l’une des contrées les plus désolées du monde. C’est l’endroit le plus éloigné de la mer de toute la planète, et la Chine l’a choisi pour y procéder à ses essais nucléaires. Des camps de travail y sont éparpillés un peu partout – qui oserait s’en évader ? Mais cet éloignement est une bénédiction pour les archéologues. Du fait de l’extrême sécheresse des sols alcalins, les corps ont échappé à la décomposition. Ils ont beau être là depuis des milliers d’années, la moindre fibre parfaitement conservée des vêtements a fait l’objet d’une politisation incessante.
En Chine, on affirme traditionnellement que, deux siècles avant la naissance du Christ, l’empereur Wu Di envoya un émissaire vers l’ouest afin d’établir une alliance contre les Huns, alors installés en Mongolie. La route qu’emprunta Zhang Qian, l’ambassadeur, à travers l’Asie devint plus tard la route de la soie. Des siècles plus tard, Marco Polo fit le chemin inverse et l’ouverture de la Chine commença. La seule idée que des Blancs aient pu s’installer dans une région de Chine des milliers d’années avant les premiers contacts de Wu Di avec l’Occident et les voyages de Marco Polo a des conséquences politiques considérables. Quant au fait que ces Européens auraient vécu dans la province rétive du Xinjiang des centaines d’années avant les Asiatiques de l’Est, c’est une hypothèse explosive.

Les momies regroupées sur des critères politiques

Ji Xianlin, historien chinois, dans sa préface au livre de l’archéologue Wang Binhua, Les Sépultures antiques du Xinjiang, traduit par Mair, affirme que la Chine “soutient et admire” les recherches effectuées par des spécialistes étrangers sur les momies. “Toutefois, en Chine même, un petit groupe de séparatistes ethniques ont profité de cette occasion pour fomenter des troubles et se comportent comme des bouffons. Certains se présentent comme les descendants de ces antiques ‘Blancs’ et n’ont d’autre but que de diviser la patrie. Mais ces actes pervers sont voués à l’échec.”
Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement n’ait que lentement fait part de ces découvertes historiques d’une grande importance, craignant d’attiser les courants séparatistes dans le Xinjiang. La Beauté de Loulan est ainsi revendiquée par les Ouïgours, qui ont fait d’elle leur figure emblématique, que célèbrent des chants et des portraits. Même si les tests génétiques démontrent désormais qu’en réalité elle était européenne.
En tout, on recense 400 momies à divers stades de dessèchement et de décomposition. A cela s’ajoutent des milliers de crânes. Les momies ont de quoi occuper les scientifiques pendant longtemps. Seules quelques-unes des mieux conservées sont présentées dans le nouveau et impressionnant musée du Xinjiang. Les travaux sur ce dernier avaient commencé en 1999, mais avaient été interrompus en 2002 à l’issue d’un scandale de corruption et de l’emprisonnement d’un ancien directeur, impliqué dans un trafic d’antiquités. L’institution a enfin ouvert ses portes pour le cinquantième anniversaire de l’annexion de la région par la Chine, et les momies sont présentées dans des vitrines de verre. On trouve dans la même salle des momies han [l’ethnie dominante en Chine], beaucoup plus récentes. Elles sont tout aussi intéressantes, mais ne font que susciter la confusion, puisque les momies se retrouvent ainsi regroupées. La décision est logique sur le plan politique.

Traduit par Courrier International, septembre 2006

12.10.06

MOLDAVIE TRANSDNIESTRIE • Qui est réellement aux commandes à Tiraspol ?

(courrier international - septembre 2006)

Le petit territoire sécessionniste s’apprête à se proclamer “indépendant” après le référendum du 17 septembre. Mais le président Smirnov, soutenu par le Kremlin, doit faire face à un nouveau concurrent…


A la veille d’importantes échéances, les attentats de cet été ont ébranlé les fragiles fondements de la Transdniestrie [deux attentats à la bombe dans les transports publics ont fait dix morts] : le 17 septembre aura lieu un référendum sur l’autodétermination, et, en décembre, ce sera le tour de l’élection présidentielle. Indéboulonnable, Igor Smirnov s’apprête à faire campagne pour la quatrième fois. Aujourd’hui, sa candidature convient à la plupart des hauts fonctionnaires, puisque les postes à responsabilité sont occupés par des hommes arrivés au pouvoir avec lui. Le président Smirnov satisfait également la Russie. Il a su gagner les bonnes grâces de Moscou non seulement en protégeant les intérêts russes dans le monde des affaires (au moment des privatisations en Transdniestrie, les businessmen russes ont acquis les plus grosses entreprises), mais aussi en agissant comme un allié fidèle du Kremlin face à Chisinau [capitale de la Moldavie].
Alors que l’issue du référendum fait peu de doute [la Transdniestrie optera certainement pour l’“indépendance”, à savoir le droit de rejoindre la Fédération de Russie], la campagne présidentielle va être très différente des précédentes.
Tout d’abord, ces derniers mois, la situation économique s’est fortement dégradée. En mars, la Moldavie et l’Ukraine ont établi de nouvelles normes douanières à l’intention de Tiraspol et, depuis, toutes les importations et exportations de produits ne peuvent se faire qu’avec des documents douaniers moldaves. Le ministère de l’Economie estime que le budget national a ainsi perdu plus de 250 millions de dollars. Cette situation pourrait compliquer la réélection de Smirnov. Des stratèges moscovites sont donc venus au secours de leur “poulain” du Dniestr. D’après nos informations, le Conseil de sécurité russe et le FSB [services secrets russes] auraient élaboré un plan de soutien au régime et l’auraient soumis à Vladimir Poutine. Ce plan prévoirait un don d’un montant de 20 millions de dollars et le financement de la campagne électorale de Smirnov, qui devrait coûter plusieurs dizaines de millions de dollars.

La société sherif se met à la politique

Mais, s’il a l’assurance d’une aide extérieure, le président en place se heurte désormais à de sérieux problèmes intérieurs. Après les incidents tragiques de cet été, beaucoup se sont demandé, à juste titre, pourquoi le pouvoir était incapable d’assurer la sécurité de ses citoyens. Si, lors des précédentes élections, les autres candidats ne représentaient pas une grande menace, cette année, le président Smirnov a un sérieux adversaire, Evgueni Chevtchouk, un politicien jeune et ambitieux, soutenu par un entrepreneur local, la société Sherif.
Fondée en 1993 par d’anciens agents des services secrets, cette société a mis la main sur tout ce qui rapporte de l’argent en Transdniestrie. Elle possède une chaîne de supermarchés et d’entrepôts, contrôle le commerce des produits pétroliers, le business des jeux et des télécommunications, et possède une équipe de foot dont le budget n’a rien à envier à celui d’un club international. Sherif a également monté un puissant empire médiatique – un sérieux concurrent pour les médias d’Etat – et dispose de services de sécurité bien équipés.
A mesure que ses affaires se développaient, cette société voyait ses relations avec le pouvoir se dégrader à toute vitesse. Pour promouvoir ses intérêts, Sherif s’est alors lancée dans la politique, fondant un mouvement nommé Renouveau, qui a remporté une belle victoire lors des législatives de l’année dernière, obtenant 23 des 43 sièges du Parlement local. Cela lui a permis d’installer un homme lige à la présidence du “soviet” (deuxième poste de la République). Cet homme n’est autre qu’Evgueni Chevtchouk ; au passage, l’un des fondateurs de Sherif, Ilia Kazmaly, a été élu député.
Moscou a bien pris conscience de la menace que les oligarques représentaient pour Smirnov. En juin, Chevtchouk aurait été invité à Moscou, où on lui aurait demandé avec insistance de ne pas se hâter de présenter sa candidature à la présidence. Peu après sa visite à Moscou, un premier attentat a eu lieu à Tiraspol. Au moment du second, Chevtchouk était en vacances à l’étranger, mais il a commenté l’événement, se faisant le porte-parole des habitants de la Transdniestrie. Il a également promis que le Parlement, compte demander des comptes aux services de sécurité. Ces derniers se sont alors empressés d’annoncer l’arrestation d’un suspect et ont promis des mesures de sécurité “exceptionnelles” à la rentrée. Les jeux sont loin d’être faits à Tiraspol.
Vladimir Soloviov
Kommersant-Vlast

9.10.06

RUSSIE KALMOUKIE : dans le fief de Kirsan Ilioumjinov • Le prince des échecs est kalmouk

(Courrier International - Octobre 2007)
La Kalmoukie, république bouddhiste du nord-ouest de la Caspienne, est régentée par un milliardaire qui a fait des échecs une quasi-religion d’Etat.
Les échecs, raison d’être de la Kalmoukie
Caroline Poiron/fedephoto
Leninskaïaa plochtchad – la place Lénine – se situe au centre d’Elista. C’est de cette place que commence la prospekt Chakhmatov, l’avenue des Echecs, qui longe le monument du joueur d’échecs avant de continuer en direction du sud-ouest, vers le Daghestan et la Tchétchénie, à travers l’aride steppe kalmouke. Elista est la seule capitale au monde qui possède une avenue dédiée au jeu d’échecs. Et son gouverneur, le milliardaire Kirsan Ilioumjinov, est également le président de la Fédération internationale des échecs (FIDE). Le jeu des échecs est la raison d’être de cette minuscule République de l’absurde. En Kalmoukie, les échecs sont enseignés à l’école et imposés à tous, qu’ils soient enfants, commerçants, retraités ou femmes au foyer. Ilot bouddhiste coincé entre des républiques musulmanes et orthodoxes, la Kalmoukie est protégée et reste à l’écart de ses turbulents voisins grâce à l’étendue aride et vide de la steppe, peuplée de brebis et de chameaux. Elle est l’une des trois républiques bouddhistes russes, avec la république de Touva et la république de Bouriatie. D’une superficie comparable à celle de l’Ecosse, mais avec une population quatre fois moins importante que celle de Milan, le pays est dirigé par l’un des gouverneurs les plus autoritaires de la Fédération russe. Les Kalmouks, peuple mongol venu de Chine et des steppes du Kazakhstan, sont fiers d’être les seuls représentants de la culture asiatique en Europe.
Lorsqu’il fut élu, en 1993, Kirsan Ilioumjinov était le plus jeune président élu de l’Histoire. Aujourd’hui âgé de 43 ans, il a conservé la même allure estudiantine et le même physique de jeune homme longiligne, maigre et boutonneux. Les gens du peuple l’appellent affectueusement par son prénom. Grâce à lui, les échecs ne sont pas seulement un simple jeu, mais l’expression de l’âme du pays, le passe-temps national et l’emblème du drapeau de la République. Personne ne saurait dire si on jouait aux échecs avant l’élection d’Ilioumjinov, mais les habitants d’Elista affirment qu’ils étaient déjà populaires à l’époque soviétique. Ilioumjinov a été élu président de la FIDE parce qu’il avait promis que sa ville serait la capitale mondiale des échecs et qu’il serait, lui, le porte-parole du jeu d’échecs dans le monde. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ilioumjinov a façonné la Kalmoukie à l’image des échecs, et a transformé ses sujets en ambassadeurs zélés des échecs dans le monde. Dans la Fédération russe, douze champions d’échecs sur vingt sont originaires d’Elista. Sur le site officiel de la FIDE (www.fide.com), on peut télécharger l’autobiographie d’Ilioumjinov, The President’s Crown of Thorns [La Couronne d’épines du président], dans laquelle il explique sa vision du monde. Les échecs sont devenus hobby national par décret présidentiel. Les règles du jeu sont enseignées à tous les enfants, sans exception, dès la maternelle et l’école primaire. “Mais seuls les élèves les plus prometteurs sont envoyés dans des écoles spéciales”, explique le responsable d’un bureau de l’immeuble de la City Chess. Tout Kalmouk veut s’assurer que les touristes en visite à Elista ne partiront pas sans avoir vu au moins vu la City Chess, un quartier composé de petits pavillons blanc, rose et bleu ciel, chacun disposant de sa place de parking, de sa poubelle, de son interphone et, souvent, d’une grande plaque en métal avec le nom du propriétaire. Il a été construit pour accueillir les XXXIIIes Jeux olympiques mondiaux des échecs, en 1998, comme le montrent les affiches publicitaires décolorées qui couvrent encore les murs de la ville. Critiquée lors de sa construction, en pleine crise financière d’août 1998, la City Chess est considérée aujourd’hui avec plus de clémence, dans la mesure où elle a permis de faire connaître Elista dans le monde entier. Les rues sont dédiées aux tours, aux rois et aux dames de l’échiquier, les lampadaires sont ornés de fantaisies bouddhistes, et les ruelles disposées en éventail donnent directement sur l’étendue déserte de la steppe. Comme il n’y avait pas assez d’argent, la City Chess est restée inachevée… Ce quartier se situe à quelques kilomètres du centre de la ville. Dès qu’on s’en approche, les rues se vident. Les habitants sont rares, car les prix de l’immobilier sont trop élevés. La City Chess est devenue le quartier huppé de la capitale. Des hôtels et des ministères ont pris place dans ses maisons bleues et blanches. Le restaurant branché est le Flamingo, un bâtiment rose où l’on rencontre des hommes d’affaires à n’importe quelle heure de la journée. La nuit, le Flamingo se transforme en discothèque, dont la piste de danse est un gigantesque échiquier. Et, quand on ne danse pas, on y organise d’immenses parties d’échecs. Au milieu de la place de la Dame-Noire, se dresse le Palais des échecs, qui abrite le musée des Echecs, des restaurants et des bars, ainsi que des salles où se déroulent des tournois d’échecs.
Les visiteurs sont accueillis par quatre échiquiers géants avec des pièces de 1 mètre de haut. Les jeunes couples kalmouks se font photographier à côté des tours et des fous. Le hall de l’immeuble est recouvert des portraits des plus grands joueurs d’échecs de tous les temps. C’est le Français François-André Danican Philidor, le plus célèbre grand maître du XVIIIe siècle, qui ouvre le bal. Puis c’est au tour de l’Américain Paul Morphy et de tous les grands joueurs contemporains, de Bobby Fischer à Garry Kasparov. Naturellement, Ilioumjinov figure en bonne position, sourire radieux en prime. En ce samedi après-midi, le musée des Echecs de la City Chess organise les épreuves de sélection pour le tournoi d’échecs provincial, une compétition intergénérationnelle au cours de laquelle s’affronteront des enfants de moins de 10 ans et des octogénaires. On nous montre un petit garçon en veste à carreaux, chemise et cravate ficelle. “C’est le nouveau Kasparov”, affirme l’un des surveillants du tournoi. Izav, 9 ans, est sérieux comme un pape. Mais, pour la Kalmoukie, il est impossible de vivre uniquement des échecs. Voilà pourquoi l’autre passe-temps du jeune président est la religion. Les rues d’Elista sont couvertes d’images représentant Kirsan Ilioumjinov étreignant des chefs religieux du monde entier, toutes religions confondues : juifs, chrétiens et, bien sûr, bouddhistes. Il y a trois ans, on pouvait voir ses portraits à chaque carrefour, ici dans les bras du pape, là dans ceux d’un rabbin. Aujourd’hui, la plupart ont été enlevés. La ville compte des dizaines de petits temples bouddhistes, dont le dernier en date est situé place Lénine. La statue du père de la Révolution a d’ailleurs été reculée de quelques dizaines de mètres pour faire place à un nouveau monument bouddhiste. Mais il n’est pas question de faire disparaître totalement Lénine. La légende raconte que son grand-père était kalmouk, et tous les habitants d’Elista considèrent Vladimir Illitch Oulianov comme l’un des leurs. Mais toutes les statues d’Elista ne sont pas des symboles religieux : en témoigne Ostap Bender, héros mythique du roman Les Douze Chaises [d’Ilf et Petrov, 1928], un joueur d’échecs comme par hasard… Dans la banlieue de sa capitale, Ilioumjinov vient de faire construire ce que l’on considère ici comme “le plus grand temple bouddhiste d’Europe”, un bâtiment aussi grand qu’une montagne, trois fois plus haut que les pavillons des alentours. “Nous sommes presque aussi fiers de ce temple que de la City Chess”, explique un chauffeur de taxi avec enthousiasme, “notre Kirsan fait connaître la Kalmoukie dans le monde entier”. Mais, surtout, pour ses fidèles de Kalmoukie, Kirsan est devenu mythique le jour où il a fait venir le dalaï-lama à Elista. La dernière visite du chef des Tibétains en Russie remontait à 1993 et, depuis, aucun visa ne lui avait été accordé. Ilioumjinov a réussi à le faire venir en Kalmoukie. Grâce à Vladimir Poutine, le dalaï-lama a obtenu un visa spécial de quelques heures, pas trop long pour ne pas inquiéter le grand partenaire chinois, mais suffisant pour une courte visite, de nuit et sans aucune publicité, au cours de laquelle il a eu le temps de bénir le lieu où sera construit “le plus grand temple bouddhiste d’Europe”. Pour voir le dalaï-lama, les gens ont accouru des quatre coins du pays et des républiques de Touva et de Bouriatie. “Qu’est-ce qu’il est fort, notre Kirsan : il n’y a que lui pour réussir à faire venir le dalaï-lama en Kalmoukie”, lance Valentina, fervente croyante et femme de ménage du monastère de Khouroul. La visite du chef spirituel bouddhiste a souvent été interprétée comme une mission politique : les relations entre Poutine et Ilioumjinov sont difficiles à comprendre, mais Moscou se montre cependant compréhensif envers Elista. Alors qu’on voit de nombreuses affiches représentant Ilioumjinov avec les chefs religieux du monde entier, il n’y en a aucune avec le président russe. A Elista, Vladimir Poutine est un parfait inconnu. Sa visite, en juin 2005, s’est déroulée dans l’anonymat le plus complet, sans bain de foule ni manifestation de bienvenue. Ilioumjinov défie constamment l’autorité de Moscou, qu’il accuse d’ingérence économique et politique, allant pratiquement jusqu’à menacer de créer une mystérieuse “Constitution de la steppe” qui se substituerait à la Constitution de la Fédération russe. Cela ne l’a pas empêché de recevoir, en 2005, une nouvelle confirmation de sa fonction de président, ou plutôt de glava, “chef” en russe. Dans la capitale kalmouke, tout le monde s’attendait à ce qu’Ilioumjinov soit confirmé à son poste et, dans la ville, on raconte qu’il aurait dépensé 5 millions de dollars pour être réélu. Seul Nikolaï Ochirov, unique député indépendant du Parlement kalmouk, se montre réservé. “Cette nomination ne signifie qu’une seule chose, à savoir que Poutine n’est pas libre de faire ce qu’il veut”, affirme-t-il.
P
ourtant, dans les rues de la capitale, tout le monde semble soutenir le jeune autocrate. Rares sont ceux qui osent le critiquer ouvertement. Mais il suffit de parcourir les journaux des années précédentes pour comprendre que le soutien de la population masque un sentiment de résignation envers une situation impossible à modifier. En 2002, après la réélection d’Ilioumjinov au poste de président, puis dans le courant de 2003, après les élections à la Douma, la frêle opposition kalmouke était descendue dans la rue pour protester. La manifestation la plus importante a eu lieu en septembre 2004, donnant lieu à 89 arrestations – un record. Le mouvement protestataire fut ensuite étouffé par les forces de sécurité. La visite du dalaï-lama, quelques mois plus tard, dont rêvait la population kalmouke depuis une dizaine d’années, est tombée à pic. Ilioumjinov a obtenu de nouveau l’approbation de son peuple et la situation s’est stabilisée. Un grand merci au Kremlin.
Les critiques les plus importantes à l’égard d’Ilioumjinov portent sur sa gestion de l’économie nationale. Un Russe ayant choisi de vivre à Elista dit de lui qu’il est corrompu et enclin au népotisme. Il montre dans les rues tous les supermarchés, les bowlings, le billard, l’IKEA local ou les cabinets d’assurances qui ont des liens avec sa personne ou certains de ses fidèles. Nikolaï Ochirov assure que l’ensemble de l’économie dépend du pouvoir personnel d’Ilioumjinov, et il l’accuse d’avoir fait de la Kalmoukie son fief personnel. “Sans son autorisation, on ne peut rien posséder en Kalmoukie”, insiste-t-il. A Elista, le salaire moyen s’élève à 60 euros par mois environ. Il n’y a pas d’industries et aucune entreprise étrangère n’est prête à investir. L’idée de faire de la Kalmoukie un nouveau Koweït – c’était le slogan avec lequel Ilioumjinov s’était présenté à l’élection, en 2000 – est oubliée, même dans les rêves de ses défenseurs les plus acharnés. Pourquoi le Koweït pour modèle ? Parce que, d’après les études kalmoukes, la République possède autant de pétrole que ce pays. Ces théories sont confirmées par le vice-ministre de l’Energie. Valeri Viktorovitch Badmakhalgaev explique en effet qu’il prévoit la mise en œuvre de grands projets d’étude pour évaluer les énormes réserves pétrolières encore inexplorées. L’oléoduc CPC (Caspian Pipeline Consortium) traverse toute la Kalmoukie. Il transporte le pétrole kazakh du gisement de Tengiz jusqu’au port de Novorossisk, sur la mer Noire, où il est embarqué pour rejoindre les centrales thermiques de toute l’Europe. “Jusqu’à présent, l’oléoduc ne transportait que du pétrole kazakh, mais il va bientôt devoir desservir également les gisements kalmouks”, assure le ministre. Les bénéfices liés au passage du CPC vont entièrement au budget central russe, ce qui ne satisfait pas du tout la Kalmoukie. Un autre projet ambitieux concerne la construction du port de Lagan, sur la mer Caspienne. Le projet prévoit le déblocage de plusieurs millions de dollars, et la date de réalisation du port est prévue pour 2007. “Ce délai vous semble trop court ?” demande le ministre sur un ton irrité. “N’oubliez pas qu’Ilioumjinov a fait construire la City Chess en deux ans, et le nouveau monastère en douze mois.” La Kalmoukie possède une main-d’œuvre nombreuse et bon marché. Un grand nombre de travailleurs viennent du nord du Caucase, de pays comme le Daghestan ou la Tchétchénie. Des hommes qui ont fui leur maison pour chercher, dans cette enclave bouddhiste, un havre de paix à offrir à leur famille. Les Kalmouks sont des gens hospitaliers. Ils se disent satisfaits de cette présence, même s’ils considèrent les étrangers comme responsables de l’augmentation des prix dans le pays, notamment dans l’immobilier.

* En français dans le texte.

(Diario, Milan)
Margherita Belgiojoso
Diario della Settimana

RUSSIE CHINE KALMOUKIE : Des Kalmouks d'importation

(Courrier International - Octobre 2006)
La Kalmoukie, république faiblement peuplée de la Fédération de Russie, accueille à bras ouverts ses cousins Chinois originaires de cette région qu'ils ont quittée au XVIIIe siècle mais dont ils ont conservé les coutumes, notamment les traditions de l'élevage, selon l'hebdomadaire russe Ogoniok.
Au dernier recensement, on comptait ici 146 316 Kalmouks, soit à peine plus que dans le district autonome du Xinjiang ouïgour, en Chine, où vivent les descendants de ceux qui, persécutés par le gouvernement tsariste, ont quitté la Russie en 1771, emmenés par le khan Ubashi. Malgré plus de deux siècles en terre étrangère, ils ne se sont jamais assimilés et ont conservé leur culture, leurs traditions et leur langue. Ainsi, ils n'ont de chinois que le passeport.

Au début des années 1990, une centaine de familles du Xinjiang, dont celle de Sadmon Namjavine, sont revenues s'installer en Kalmoukie, une région qu'il avait découverte en 1992 en tant que membre d'une délégation officielle chinoise. Il enseignait l'histoire mongole à l'université et dirigeait un journal scientifique ; sa carrière de chercheur était parfaitement réussie. Pourtant, après ce séjour au pays de ses ancêtres, il lui est apparu impossible de continuer de vivre ainsi. Il a tout abandonné pour se fixer en Kalmoukie.
A cette époque, dans toute la Fédération de Russie, la vie était difficile. Sadmon a malgré tout décroché un poste de professeur de chinois et d'histoire des peuples mongols à l'université d'Etat d'Elista. Certains ont eu moins de chance. Beaucoup ont dû recommencer à zéro et apprendre de nouveaux métiers. Pourtant, à son avis, la Kalmoukie offre de meilleures conditions que la Chine.
1. En Chine, les Kalmouks n'ont presque aucune perspective, ni professionnelle ni dans le domaine de la politique. Les minorités nationales ont beaucoup de mal à se faire une place. En Kalmoukie, au contraire, tout le monde a sa chance.
Chalzan, un autre ex-Chinois, a eu l'idée de préparer des manty [sorte de raviolis chinois] et de les vendre dans les rues d'Elista. Sa recette est devenue si populaire qu'en trois ans il a pu acheter un appartement et une voiture. Il songe désormais à acquérir une ferme et élever du bétail. Les Kalmouks arrivés de Chine pratiquent volontiers l'élevage.
2. Là-bas, nous avons conservé cette tradition, mais, en Kalmoukie même, la collectivisation et la déportation de la population en Sibérie l'ont condamnée. De nombreux éleveurs seront ravis de venir exercer leur métier ici, prédit Sadmon.
Selon les chiffres officiels, ces dix dernières années, chaque Kalmouk revenu au pays a donné du travail à trois ou quatre personnes. Et il faut savoir que les premiers arrivés n'ont touché aucune aide gouvernementale. C'est pour cela que les Kalmouks chinois sont maintenant très demandés.
3. Nous avons établi un accord avec le Service fédéral des migrations pour déterminer le nombre de personnes à accepter, explique Vladimir Sengleïev, ministre de l'Economie de Kalmoukie. Nous prévoyons 10 000 arrivées d'ici à 2009. Ce seront d'abord des Kalmouks qui n'ont pas d'antécédents judiciaires, et bien sûr des personnes qualifiées, dont la Kalmoukie a besoin.
La Kalmoukie manque de tout, en particulier d'ingénieurs. Les Chinois, qui participent au rapatriement des Kalmouks, sont en train d'investir dans la construction d'une usine d'autocars où travailleront ces rapatriés. D'autres projets communs existent déjà.
4. Les autochtones ne sont pas assez nombreux. La Kalmoukie est l'entité administrative la plus vaste du sud de la Russie et dont la densité de population est la plus faible. Pour nous, la démographie est depuis longtemps un problème crucial. Mais nous n'avions aucun intérêt à faire venir simplement de la main-d'œuvre saisonnière, qui serait ensuite partie avec l'argent gagné ici. Ce dont nous avons besoin, ce sont de gens prêts à vivre, travailler et fonder des familles sur cette terre, nous déclare à ce sujet Kirsan Ilioumjinov, le dirigeant de la Kalmoukie. Nous pouvons installer les Kalmouks de Chine le long de notre frontière avec le Daghestan, sur 250 kilomètres de pâturages que presque personne n'exploite. Dans ces zones, l'agriculture et l'élevage sont relativement rentables. Les Chinois sont travailleurs et peu exigeants. De son côté, le gouvernement kalmouk offrira des crédits à tous ceux qui en feront la demande.
Ogoniok, Vladimir Nikouline

CHINE . Les concours mandarinaux : Quand la Chine inventait l’égalité des chances

(Courrier International sept 2007)
Abandonné il y a un siècle par la cour impériale des Qing, le système des concours mandarinaux suscite un peu de nostalgie. Malgré ses défauts, il demeure pour beaucoup de Chinois un symbole d’équité.

On considère souvent que Hong Xiuquan (1813-1864) a choisi le chemin de l’opposition à la dynastie Qing (1644-1911) en prenant la tête du mouvement rebelle des Taiping, après son quadruple échec aux concours mandarinaux. Le système des examens officiels avait fini par faire de ce jeune adolescent plein d’ambition un homme d’âge mûr, sans avenir – en dehors d’un emploi de précepteur, l’un des rares “débouchés” possibles pour les recalés aux concours mandarinaux. Ce système, alors en vigueur en Chine depuis plus de mille ans, sélectionnait année après année l’élite dont les gouvernants avaient besoin. Mais il a produit un nombre plus important encore d’êtres comme Hong Xiuquan, rejetés par le système, sans que, bien souvent, personne se souciât de leur sort.
Quoi qu’il en soit, les concours mandarinaux ont toujours été, depuis leur apparition jusqu’à l’époque où vivait Hong Xiuquan, le meilleur moyen d’ascension sociale pour les enfants issus de familles ordinaires qui voulaient accéder aux sphères dirigeantes (et, pour cela, ils furent vantés par bien des visiteurs européens). En étudiant les classiques confucéens et en participant aux concours successifs organisés de manière unifiée par l’administration, ceux-ci pouvaient même espérer surpasser largement les personnes héritières de hautes fonctions du simple fait de leur naissance.
En 1947, dans le cadre d’une étude statistique assez renommée sur les concours mandarinaux et la mobilité sociale, les sociologues Pan Guangdan et Fei Xiaotong ont analysé 915 copies vermillon – c’est-à-dire des copies recopiées à l’encre rouge par des tiers pour éviter que les examinateurs ne reconnaissent l’écriture des candidats – de l’époque des Qing. Grâce aux inscriptions portées sur les copies à la rubrique “lieu de résidence”, ils ont pu déterminer que 52,5 % des candidats admis étaient originaires de grandes agglomérations, 6,34 % de petites villes et 41,16 % de communes rurales. A l’époque, 90 % de la population chinoise habitait en zone rurale. La proportion de 41,16 % de reçus au concours issus de zones rurales leur semblait assez élevée. Au milieu du XXe siècle, aux Etats-Unis, la population rurale représentait 44,1 % de l’ensemble, mais ne donnait que 21,2 % des scientifiques et 13,9 % des hommes de lettres. Aussi les sociologues en ont-ils conclu que “la mobilité sociale, en apparence forte aux Etats-Unis, est en réalité assez faible, alors qu’en Chine, à l’époque des concours mandarinaux, la mobilité sociale était beaucoup plus élevée qu’elle ne le paraissait. En d’autres termes, l’ascenseur social incarné par les concours semblait en panne alors qu’il ne l’était pas.”
En quelque mille trois cents ans d’existence, le système chinois des examens officiels n’a cessé d’inspirer confiance au simple quidam. “La régularité du système des concours mandarinaux était telle que celui-ci a réussi à se perpétuer de dynastie en dynastie. Même les empereurs n’osaient pas ou ne pouvaient pas le modifier à leur gré. C’était un phénomène qui s’apparentait au rythme naturel des mois et des saisons”, affirme Liu Haifeng, directeur de l’Institut de recherches sur l’éducation à l’université de Xiamen. Cette stabilité quasi immuable avait pour fondement le principe de l’égalité des chances. Tout au long de l’histoire du concours, les différentes modifications ont toujours visé à renforcer son caractère équitable. Sous les dynasties Sui (589-618) et Tang (618-907), le système en était encore à ses balbutiements. La nature et les modalités des épreuves étaient très diversifiées : les examens ne portaient pas seulement sur l’étude des classiques, mais comportaient aussi des sujets tels que l’arithmétique ou le droit. Cela avait certes l’avantage de sélectionner des hommes de talent ayant plusieurs cordes à leur arc, mais, comme les critères de jugement étaient en grande partie subjectifs, les cas d’injustice étaient assez fréquents. Il fallut attendre le règne de l’empereur Shenzong (1067-1085), sous la dynastie Song (960-1279), pour que soient réformés les sujets d’examen. De l’ancien système il ne subsista que les épreuves pour le titre de jinshi [docteur]. De nouvelles règles imposèrent de répondre aux questions uniquement en conformité avec les annales officielles des concours. Sous les Ming (1368-1644) et les Qing, non seulement il devint nécessaire de s’en tenir strictement aux interprétations des textes confucéens données par les deux frères Cheng [Cheng Hao (1032-1085) et Cheng Yi (1033-1108)] et par Zhu Xi (1130-1200), de l’école du principe d’ordre [connue en Occident sous le nom de néoconfucianisme], mais de sévères contraintes de style et de nombre de caractères furent désormais imposées pour les dissertations. Tout cela visait à rendre plus objectifs les sujets d’examen et les critères de notation, autrement dit à réduire au minimum les éléments subjectifs au moment de la correction.
Les examens revenaient au rythme naturel des mois et des saisons

On assista également à une amélioration du système sur le plan technique. Sous la dynastie Song, les feuilles d’examen devinrent anonymes : le haut des cahiers d’épreuve, où étaient mentionnées des informations personnelles telles que le nom et l’adresse, était découpé ou scellé. Par la suite, on vit aussi apparaître le système du “recopiage”, destiné à éviter que les examinateurs ne reconnaissent une écriture. Il était alors demandé à des copistes d’établir des doubles des cahiers d’épreuve des candidats, et c’étaient ces copies qui étaient corrigées par les membres du jury. Malgré tout, l’histoire des concours mandarinaux est émaillée de controverses sur l’égalité devant les examens selon l’origine géographique des candidats. La première remonte à l’époque des Song du Nord (960-1127). Face au nombre de plus en plus important de lettrés originaires du sud du pays qui s’illustraient dans les concours mandarinaux, le clan du Nord, représenté par Sima Guang (1019-1086), proposa d’instaurer des quotas de sélection selon les régions, lesquelles pourraient proposer des candidats dans des proportions fixées, cela afin de rétablir l’équilibre entre le Nord et le Sud. Le clan du Sud, avec à sa tête l’historien Ouyang Xiu (1007-1072), défendait, quant à lui, un recrutement fondé sur le seul mérite, sans faire de distinction selon l’origine géographique des candidats. Pour finir, ce fut l’opinion de Ouyang Xiu qui prévalut, accentuant la domination des lettrés du Sud. Cette tendance atteignit son apogée au début de la dynastie Ming. En 1397, lors de la session de la deuxième lune, l’ensemble des cinquante-deux candidats admis étaient originaires du sud du pays, ce qui provoqua la colère des lettrés du Nord. Ceux-ci envoyèrent une lettre de doléances à l’empereur de l’époque, Zhu Yuanzhang (1328-1398), dans laquelle ils estimaient que les examinateurs avaient avantagé les candidats méridionaux et réclamaient une seconde correction des épreuves. Finalement, l’empereur lui-même s’acquitta de cette tâche, et les soixante et un nouveaux admis provenaient tous du nord du pays. Après cette affaire, le déséquilibre de recrutement entre les candidats du Nord et du Sud s’améliora quelque peu. Vers le milieu de la dynastie Ming fut mis en place un nouveau système d’examens, divisant le pays en trois zones : nord, centre et sud, avec des quotas d’admission différents. Ce système fut à son tour remplacé à l’initiative de l’empereur Kangxi (1662-1722), de la dynastie Qing, par un recrutement au niveau provincial. Le nombre de reçus était proportionnel à celui des candidats de chaque province. C’est un principe qui est resté en vigueur dans le système des examens officiels et dont on retrouve même des traces dans le concours actuel d’entrée à l’université (gaokao).
Thomas H. C. Lee, historien de l’éducation et professeur à l’université de New York, estime que le caractère égalitaire des concours mandarinaux est au cœur du système. Depuis sa création, les différentes mesures adoptées ont toujours cherché à développer davantage l’égalité des chances. Pour lui, les fondateurs des concours mandarinaux ont cependant négligé une question essentielle : si l’on ne fournit à l’ensemble du pays qu’une seule échelle de valeurs et qu’un seul mode de pensée, toute action visant à promouvoir l’égalité finit par entraîner une sclérose idéologique et une perte de puissance créatrice. Ce fut effectivement le plus gros défaut du système des examens officiels dans la dernière période de leur existence.

L’enseignement de base est orienté vers la préparation aux épreuves

Yuan Weishi, professeur à la faculté d’histoire de l’université Sun Yat-sen, à Canton, estime tout à fait rationnel ce système qui sélectionnait les talents d’une façon plus équitable que l’ancien système aristocratique en vigueur sous les Sui. Pourtant, après la dynastie Ming, en raison du rétrécissement des canaux de mobilité offerts aux hommes de mérite et aussi à cause du contenu des épreuves, limité strictement au cadre du bagu wen [dissertation sur les textes canoniques rédigée selon les huit périodes successives de la rhétorique chinoise classique], les examens officiels dégénérèrent en un système réactionnaire et arriéré, affirme-t-il.
Sous les Ming et les Qing, les gouvernants intégrèrent complètement le système des examens officiels dans le cursus des établissements scolaires. Les matières qui n’étaient pas des épreuves du concours furent abandonnées, et les cours se focalisèrent sur la réussite au concours, avec, au cœur de l’enseignement, les dissertations types du style bagu wen. On peut se demander si les candidats aux concours impériaux “en bavaient” vraiment plus qu’un étudiant d’aujourd’hui pour réussir le concours d’entrée à l’université. Selon les estimations du chercheur japonais Miyaki Chisadu, un candidat aux concours impériaux devait connaître par cœur plus de 400 000 caractères anciens pour comprendre parfaitement les classiques confucéens tels que les Quatre Livres et les Cinq Ouvrages canoniques. Aujourd’hui, un étudiant ordinaire, pour réussir le concours d’entrée à l’université, doit passer, outre les évaluations habituelles de milieu et de fin de semestre, une multitude d’épreuves se succédant à un rythme infernal, remplir des milliers de copies et s’astreindre à un temps d’étude quotidien de plus de dix heures. Pour finir, son avenir se joue sur une seule épreuve, ce qui est encore plus cruel que les concours mandarinaux trisannuels… Par une étrange analogie, l’importance du concours d’entrée à l’université dans les études actuelles est telle que l’enseignement de base en est devenu un simple appendice. Mais il faut bien avouer que le concours a si bien fait la preuve de son impartialité et de son équité qu’il serait difficile de le remplacer par un autre mode d’évaluation des acquis de l’enseignement.
En 1989, la Chine a amorcé une première véritable réforme dans le mode de recrutement de ses fonctionnaires [remplaçant le système d’affectation des étudiants diplômés, en déshérence]. Sous l’égide conjointe du département de l’organisation du Parti communiste et du ministère des Affaires du personnel a été instauré un examen de recrutement d’agents pour les organismes publics relevant de l’autorité centrale. Mais c’est seulement en 1994 qu’un examen pour le recrutement des fonctionnaires a véritablement été mis en place sur une grande échelle. Cette année-là, le ministère des Affaires du personnel a publié des “dispositions provisoires concernant le recrutement des employés de l’Etat”, c’est-à-dire un règlement qui marquait officiellement l’instauration d’un examen à ces fins spécifiques. Une enquête statistique montre que, fin 2003, 700 000 fonctionnaires avaient été recrutés ainsi, soit presque l’équivalent du nombre de reçus à chaque session des concours mandarinaux de second grade. De nos jours, les défauts d’un système éducatif obnubilé par la préparation des examens font l’objet de nombreuses critiques. Malgré cela, le 25 octobre 2005, une enquête publiée par le Centre de recherches sur la jeunesse chinoise (CRJC) et intitulée “Situation et espoirs des élèves chinois du primaire et du collège concernant leurs études et leur vie quotidienne” montrait qu’à Pékin 58 % des écoliers étaient favorables à un examen d’entrée au collège, tandis qu’au niveau national le pourcentage dépassait les 63 %.
Ainsi, alors que la suppression de l’examen d’entrée au collège visait au départ à alléger la charge de travail des écoliers, ceux-ci semblent pourtant préférer cette formule. Pour le directeur adjoint du CRJC, Sun Yunxiao, cet état d’esprit s’explique principalement par le fait que la plupart des élèves pensent qu’un examen d’entrée au collège leur donne l’occasion de concourir à chances égales. On voit donc que, malgré leur abandon il y a un siècle environ, les concours mandarinaux sont toujours présents dans le cœur des Chinois et servent aujourd’hui d’argument à tous les défenseurs du système d’examens actuel, au nom d’un recrutement fondé sur le mérite et de l’égalité des chances. Cependant, les maux du système de jadis tourmentent toujours les gens d’aujourd’hui. Il s’agit notamment des obstacles que dressent sur leur route le principe simpliste et figé de l’“égalité des chances” et l’étouffement des personnalités induit par la quête de l’objectivité à tout prix. Si l’on ne parvient pas à s’affranchir de ces maux, le système actuel des examens risque fort de manquer de points d’appui.
Sun Zhan et Zheng Chu
Zhongguo Xinwen Zhoukan (China Newsweek)

5.10.06

KOSOVO • Belgrade serait prêt à jouer la partition

(traduit par Courrier International
hebdo n° 829 - 21 sept. 2006

Selon le quotidien serbe, depuis 1998, l’idée d’un partage du Kosovo semble avoir fait son chemin dans les sphères du pouvoir. Mais les Albanais ne veulent pas en entendre parler.
L’idée du partage du Kosovo semble être de nouveau une “option acceptable” pour Belgrade, d’autant que cette idée est évoquée depuis au moins huit ans au sommet du pouvoir serbe, y compris avec des représentants étrangers. Cela nous a été récemment confirmé par deux sources opposées sur l’échiquier politique mais néanmoins concordantes : Zoran Andjelkovic, ancien président par intérim du gouvernement du Kosovo et membre du comité central du Parti socialiste de Serbie (SPS) de Slobodan Milosevic, et Zoran Zivkovic, ancien Premier ministre et haut dirigeant du Parti démocratique (DS).
C’est en 1998, bien avant les bombardements de l’OTAN, qu’on aurait évoqué pour la première fois un éventuel partage du Kosovo en territoires albanais et serbes et leur rattachement à la Serbie. Zoran Andjelkovic aurait personnellement mis sur la table cette option lors de pourparlers avec une délégation russe de haut niveau. “Il est tard, trop tard, pour cette solution”, lui auraient alors répondu les Russes. La question est revenue un peu plus tard lors d’une réunion de hauts fonctionnaires du SPS, en présence de Milan Milutinovic, le président serbe de l’époque. Andjelkovic aurait alors proposé deux solutions pour régler le problème du Kosovo : l’envoi de forces de l’ONU ou une partition du territoire. Le président Milutinuvic se serait chargé de les transmettre à Milosevic, lors d’une promenade dans le parc de la villa de l’homme fort serbe à Dedinje, le quartier chic de Belgrade. Ce fut peine perdue, car “Milosevic ne [voulait] pas entendre parler du partage de Kosovo”, a confié le président à Zoran Andjelkovic.
Après la chute du régime de Milosevic, le 5 octobre 2000, le nouveau président, Vojislav Kostunica, et le Premier ministre Zoran Djindjic ont dû faire face à une autre forme de crise au Kosovo. Les forces militaires internationales y étaient déployées depuis un an déjà. La résolution 1244 disait expressément que le Kosovo demeurait au sein de la Serbie, tout en précisant que son statut final restait à déterminer.

La “moins mauvaise” des solutions

L’un des proches collaborateurs de Djindjic, Zoran Zivkovic, se souvient de cette période. “On a beaucoup discuté, alors, de trois possibilités d’issue à la crise : la première, le retour à la situation d’avant 1999, a été jugée peu réaliste et mauvaise à la fois pour les Serbes et pour les Albanais ; la deuxième, l’indépendance totale du Kosovo, fut considérée comme encore plus mauvaise pour les Serbes”, affirme-t-il. Il ne restait que le partage. D’après Zoran Zivkovic, le chef du gouvernement était favorable à cette solution. “Les bonnes solutions pour le Kosovo ont toutes été gâchées avant 1999. Il ne reste désormais que de mauvaises solutions. Je trouve que la moins mauvaise est celle du partage du Kosovo”, aurait-il déclaré en 2000, lors d’une réunion à huis clos du Parti démocratique. Zivkovic affirme qu’à l’époque les cartes de partage n’existaient pas encore, mais qu’il existait un consensus au sujet des territoires qui pourraient être rattachés à la Serbie. D’après lui, il s’agissait des régions du nord du Kosovo et d’une enclave autour de Gnjilane, peuplées de plusieurs dizaines de milliers de Serbes.
Pendant les onze mois de son mandat de Premier ministre, Zoran Zivkovic a rencontré les plus importants acteurs internationaux de la crise du Kosovo. Il aurait alors plaidé à plusieurs reprises pour l’option du partage, une idée qu’Européens et Américains ne rejetaient pas a priori. “La solution du partage est toujours sur la table des négociations, mais elle doit être discutée de notre côté par des gens qui ont la confiance de l’Occident pour ne pas la faire capoter”, a-t-il notamment expliqué.
Zoran Zivkovic a beau affirmer ne jamais avoir vu une quelconque carte de partage de Kosovo, l’existence de ce type de document est un secret de Polichinelle au sein de la communauté internationale. Un haut gradé britannique a ainsi montré, fin 2001, à l’auteur de ces lignes une carte de partage du Kosovo qui faisait, selon lui, l’objet d’“intenses négociations”. Quelques mois plus tard, l’ancien président du Centre de coordination pour le Kosovo [un organisme gouvernemental serbe chargé de suivre les affaires de la province depuis Belgrade], Nebojsa Covic, a confirmé l’existence de cette carte – mais il ne souhaite plus en parler aujourd’hui.
Aljosa Milenkovic
Politika

4.10.06

GEORGIE : Moscou s'inquiète de la "militarisation" de la Géorgie

Le Monde - octobre 2007

L'hystérie antigéorgienne est montée d'un cran, mardi 3 octobre à Moscou, avec des descentes de police opérées sur les marchés et dans les commerces tenus par des Géorgiens, tandis que le service des migrations procédait à la vérification des titres de séjour des ressortissants de la petite république caucasienne installés en Russie.


Aux abords de l'ambassade de la Géorgie, des dizaines de manifestants du mouvement Nachi (Jeunesse poutinienne) continuaient à scander des slogans hostiles au pouvoir géorgien et à lancer des oeufs sur la façade.

L'embargo (maritime, aérien, ferroviaire et postal) tout juste imposé à la Géorgie par Moscou n'est pas prêt d'être levé, a indiqué, mardi face à la presse, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. "Les mesures prises pour limiter les transports et les liaisons postales visent à mettre fin aux flux d'argent illégaux de la Russie vers la Géorgie", a-t-il précisé.

Accusant Tbilissi de préparer "la prise de contrôle par la force" des régions séparatistes prorusses d'Abkhazie (ouest de la Géorgie, frontalière de la Russie) et d'Ossétie du Sud (nord de la Géorgie, frontalière de la Russie), le ministre s'est dit inquiet de la "militarisation" du pays, financée par de l'argent "d'origine criminelle (venu) de Russie et illégalement".

Selon lui, le rapprochement de la Géorgie avec l'OTAN et l'arrestation pour "espionnage" des officiers russes, relâchés lundi, sont liés. "Le dernier épisode, l'enlèvement de nos officiers, est intervenu après la proposition faite par l'OTAN à la Géorgie d'une coopération intensive et, en plus, juste après une visite du président géorgien Mikhaïl Nikolaevitch (Saakachvili) à Washington", a-t-il souligné.

Le règlement des conflits gelés d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud est au coeur du problème entre Moscou et Tbilissi. A travers l'arrestation des "espions", la partie géorgienne a voulu démontrer que les antagonismes abkhaze et ossète n'avaient rien d'ethnique mais qu'ils étaient entretenus par la Russie, qui maintient des forces de paix dans ces zones et participe aux pourparlers en vue d'un règlement. Selon M. Lavrov, il n'est "pas nécessaire" d'inviter des médiateurs issus de pays tiers pour atténuer les tensions.

MISSION D'OBSERVATION

"Le soutien de la Russie au séparatisme prouve que ce pays n'est pas un médiateur neutre (...) et qu'il est indispensable de modifier le format des pourparlers et de la mission de paix", dit un communiqué du ministère géorgien des affaires étrangères. Le 15 octobre, l'ONU devrait prolonger le mandat de sa mission d'observation en Abkhazie (400 personnes). A cette occasion, les Russes préparent une résolution liant la prolongation du mandat à l'arrêt "des actes de provocation" de Tbilissi en Abkhazie.

Récemment, un projet de résolution semblable avait été bloqué par les Etats-Unis, au grand dam de Moscou, fortement irritée par le soutien exprimé par des sénateurs américains (Richard Lugar, John McCain) à un nouvel élargissement de l'OTAN vers la Géorgie, la Croatie, la Macédoine et l'Albanie.

Marie Jégo
Article paru dans l'édition du 05.10.06