26.4.06

GEORGIE : L’enclavement de la Djavakhétie, symptôme des difficultés de l’Etat-nation en Géorgie ?

Caucaz.com Article paru dans l'édition du 20/03/2006


Par Nicolas LANDRU à Tbilissi

Montagneuse et isolée, la Djavakhétie est peuplée à plus de 92% d’Arméniens. Pour l’historiographie géorgienne, cette région du sud-ouest de la Géorgie est surtout un berceau de la chrétienté nationale. Face au forum d’associations arméniennes locales qui avait demandé un statut d’autonomie en septembre dernier, le gouvernement géorgien reste catégorique. Sur fond d’isolement économique et de querelles des Eglises arménienne et géorgienne à propos du patrimoine religieux, les tensions qui ont suivi révèlent-elles les difficultés de la construction d’un Etat-nation en Géorgie ?



Interrogé sur la position du diocèse géorgien de l’Eglise apostolique arménienne vis-à-vis de ces tensions, Levon Isakhanian, assistant de direction du diocèse, répond en premier lieu que « personne ne sait quelle sorte de pays est la Géorgie aujourd’hui. Selon l’article 2 de la Constitution géorgienne, l’arrangement territorial de l’Etat géorgien est indéfini ». L’absence d’arrangement territorial en Géorgie, source des tensions que connaît la région ?

La Djavakhétie est issue d’un croisement des espaces géorgien, arménien et turc. Constitutive du grand royaume géorgien du XIIe siècle, sous contrôle turc dès la fin du Moyen Age, elle a ensuite surtout été peuplée de musulmans aux origines controversées – turques ou géorgiennes. La conquête russe a engendré d’importants bouleversements : les populations musulmanes ont été échangées avec l’Empire ottoman contre des Arméniens chrétiens. L’arrivée d’Arméniens fuyant le génocide en Turquie entre 1915 et 1921 a, elle, renforcé le caractère arménien de la région.

Son isolement procède de l’expansion de l’Empire russe face aux Ottomans. A ses marches, la Djavakhétie a été fortement militarisée, et son accès, contrôlé. L’URSS a achevé ce processus en en faisant un véritable no man’s land. Frontière de l’OTAN, son accès a été interdit, coupant la population locale du reste de la Géorgie. Le développement des affinités ethniques mis en place en URSS depuis la stalinisation, fragilisant incessamment les républiques, a lié la région à Erevan beaucoup plus qu’à Tbilissi.

Héritage du passé, la base militaire russe d’Akhalkalaki compte parmi celles qui ont concentré les griefs du mouvement national géorgien envers l’Imperium. Aujourd’hui, elle est devenue un enjeu symbolique de l’indépendance que le départ des militaires, prévu pour fin 2007, devrait entériner. Mais pour la population arménienne d’Akhalkalaki qui porte en mémoire le génocide arménien, cette quasi unique ressource économique la protège aussi de la Turquie, la population locale craignant qu’Ankara ne mette pied dans la région par le biais de l’OTAN.

Désintérêt du pouvoir central

« Dans la période post-soviétique, de Gamsakhourdia à Chevardnadze, personne n’a songé sérieusement à l’intégration de la région en Géorgie », explique Levon Isakhanian. « Nous avons des routes normales, eux n’en ont pas », dit-il en différenciant les problèmes que rencontrent les Arméniens de Tbilissi et ceux de Djavakhétie.

Sous Gamsakhourdia, une construction nationale à caractère ethnique s’est dessinée en Géorgie. Débordée par la guerre en Ossétie du Sud et en Abkhazie, Tbilissi a délaissé la région dès 1991, tout en craignant le séparatisme. Une conception des minorités ethniques « invitées » par « l’hôte » géorgien n’a pas permis aux Arméniens de Djavakhétie de donner à leur citoyenneté géorgienne une dimension identitaire. Dans ce contexte, le mouvement arménien régional et nationaliste Djavakhk a géré la région en autarcie.

Le clientélisme instauré sous Chevardnadze a ensuite permis de gouverner par le relais des clans locaux, sans mettre en place de politique d’intégration régionale. Le rattachement à l’entité administrative Samtskhe-Djavakhétie en 1994 a fait changer la balance démographique régionale en faveur des Géorgiens, ce que pointent les organisations politiques de Djavakhétie comme une tentative de « géorgianisation ».

Une région politiquement aliénée

Levon Isakhanian affirme la position légaliste du diocèse de l’Eglise apostolique arménienne. « Seules les structures d’Etat ont le droit de définir la forme de l’arrangement territorial et le statut des différentes régions au sein d’une Géorgie unie », dit-il. Mais il ajoute, prenant à l’exemple les démocraties européennes, que « si la Géorgie veut être un pays démocratique où tous les citoyens se sentent égaux et protégés, elle devrait penser à sa forme définitive ».

Ce vacuum légal et le statu quo actuel engendrent un cruel manque de légitimité politique en Djavakhétie. Le rassemblement de forces politiques locales Djavakhk uni soutient que les députés de la région ne représentent pas les intérêts de la population.

Les autorités géorgiennes, elles, dénient toute légitimité aux organisations politiques locales, telles que Virk, étant donné qu’elles ne sont pas élues. La Géorgie ne reconnaissant pas de partis politiques régionaux, Virk dit ne pas avoir pu se faire enregistrer ; mais selon certains, ses leaders ne souhaiteraient pas se faire enregistrer afin de conserver une légitimité populaire de contestation.

Quant au Djavakhk Uni, il couvre principalement une force montante, la JEM (Union Culturelle et Sportive de la Jeunesse du Djavakhk) qui, comme lors de son action musclée du 11 mars dernier où ses activistes ont fermé l’église géorgienne, l’université et le tribunal d’Akhalkalaki pour protester contre l’assassinat d’un Arménien à Tsalka en Kvemo-Kartlie voisine, pourrait bientôt faire parler d’elle.

Le gouvernement local est constitué d’élus (Sakrebulo) qui n’ont en pratique que peu de pouvoir face au Gamgebeli, représentant local du président géorgien, et ne dispose pas plus de 850.000 laris pour le budget annuel du rayon d'Akhalkalaki, somme qui ne saurait être en mesure d'introduire des réformes efficaces au niveau local.

Les partis nationaux sont, eux, présents dans la région uniquement en période préélectorale, ce qui explique la popularité évidente de Virk et de Djavakhk uni auprès des habitants. Le parti d’Igor Giorgadze, opposé au régime actuel, a lui un bureau à Akhalkalaki.

« Les représentants de la population de Djavakhétie sont les députés issus des élections parlementaires majoritaires », insiste Levon Isakhanian. Mais il évoque aussi les préconditions légales qui existent pour se doter d’un complexe de droits et réaliser pleinement son statut.

Si le Forum des associations arméniennes de Djavakhétie n’a pas à ce jour les moyens légaux de ses revendications, il n’en reste pas moins l’expression d’un malaise profond de la Djavakhétie au sein de l’Etat géorgien, presque entièrement coupée de Tbilissi par la route, la langue, les médias et l’identification ethnoculturelle. Le conflit de légitimité est révélateur de l’aliénation politique d’une région qui ne dispose pas d’une force politique légale capable d’offrir aux habitants une identification suffisante. Pour empêcher la fermeture de la base russe fin 2007, les organisations politiques locales auraient cependant les moyens de rendre l’année qui suit tumultueuse.

À Tbilissi, des initiatives nouvelles

« Nous devons tout faire pour le développement de la Djavakhétie », déclare Guiorgui Kutsichvili, directeur de l’International Centre for Conflict Negociation de Tbilissi qui lance actuellement un programme d’aide au développement de la culture de pommes de terres. « Les politiques géorgiens doivent enfin comprendre la primordialité du désenclavement de la Djavakhétie », ajoute-t-il. D’autres ONG et organisations internationales cherchent également à promouvoir le développement de la région.

La volonté d’établir des programmes d’intégration semble aussi pointer au sein du pouvoir central. « Le gouvernement va construire cette année de nouvelles routes en Djavakhétie dans le cadre du Millenium Challenge Program ; 100.000 dollars environ seront dépensés. Je crois que ce gouvernement pense plus sérieusement que les précédents à l’intégration des Arméniens de Djavakhétie dans l’espace politique commun de la Géorgie », espère Levon Isakhanian. Il cite également un programme d’enseignement du géorgien en Djavakhétie, lancé sous l’égide de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). « Le gouvernement pense enfin à l’enseignement de la langue géorgienne et c’est très bon signe. Nous, Arméniens de Géorgie, avons besoin d’air pour respirer, et du géorgien pour nous exprimer », dit-il.

Reste qu’Isakhanian jugerait diplomatique de la part du gouvernement de reconnaître l’arménien comme langue régionale en Djavakhétie, et d’examiner sérieusement aux revendications d’une population, si elle l’exprime majoritairement.

Si d’une prise de conscience à la mise en place de réformes efficace, le chemin est long, reste aussi que la réticence de la population locale face à une intégration politique ou linguistique, par peur de l’assimilation et de la perte de leur identité, est fortement d’actualité. Mais sans l’adoption définitive d’un modèle de construction d’un Etat-nation en Géorgie, ces problèmes peuvent-ils être résolus ?



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