14.4.06

Arménie : les derniers Russes

Article paru dans l'édition du 10/04/2006
www.caucaz.com


Par Garik GALSTYAN (Université de Lille3) à Lille

Lors de sa visite officielle en Arménie en mars 2005, le président russe Vladimir Poutine n’avait pas même prévu de rencontrer les représentants de la communauté russe locale. Un signe fort du peu d’intérêt que Moscou prête à cette dernière, dont l’exode définitif paraît inéluctable.



L’apparition des populations russes en Arménie remonte au début du 19e siècle quand l’Arménie orientale a été rattachée à l’Empire russe (1828). Dès 1830, le gouvernement impérial élabore un projet pour l’introduction en Transcaucasie du mode russe de gouvernement. Il prévoit, entre autres, la formation de colonies russes, la création de bourgs militaires et de villages russes peuplés par des paysans déplacés des provinces centrales de Russie.

Les migrants russes se distinguent par leur foi religieuse : ils sont soit orthodoxes (militaires, officiers en retraite, membres de leurs familles et paysans d’État), soit sectateurs (Molokanes, Doukhobors et Soubbotniks). Dès le début, l’installation des Russes a un caractère coercitif. Parmi les sectateurs, les Molokanes sont les plus nombreux (87%). Une grande partie s’installe dans les régions septentrionales de l’Arménie, notamment vers Lori et le bassin du lac Sevan, où les conditions géographiques et climatiques ressemblent à celles de leurs anciens lieux de résidence et sont propices à l’agriculture.

Les nouveaux villages russes sont créés le long des routes stratégiques et militaires liant Tiflis, l’actuelle Tbilissi, à Erevan et le nord de l’Arménie à Elizavetpol, l’actuelle Gandja. Les populations russes ne sont pas ethniquement homogènes. Parmi les autres ethnies de l’espace russe que l’on peut rencontrer dans le pays, il y a notamment des Mordves, des Tchouvaches et des Cosaques du Don. Il existe aussi des villages mixtes où les Russes cohabitent avec les Tatars, les Arméniens et les Grecs.

Mais les efforts du gouvernement tsariste pour un peuplement intensif du territoire arménien par les populations russes ne sont pas couronnés de succès. L’afflux des migrants reste modeste. Ainsi, en 1914, la province d’Erevan ne compte que 16.408 Russes, soit 1,6% de la population totale.

En dépit des privations, les paysans russes jouissent de certains privilèges par rapport aux populations locales. Les meilleures terres sont distribuées aux colons russes, et une attention particulière est accordée à leur instruction - en moyenne, une école pour mille résidents russes. Par ailleurs, 29% des sectateurs savent alors lire et écrire, contre seulement 1,5% des Arméniens.

Les paysans russes exercent aussi une influence économique et culturelle propice au développement de leur région d’accueil. Ils y diffusent l’usage de la herse, de la tarare, du chariot à quatre roues qui remplacent les arabas traditionnels, et contribuent à l’amélioration des races de bétail et à la diversification de certaines cultures (pomme de terre, tournesol, chou, betterave).

Difficile vie des campagnes

Les premières décennies de la période soviétique sont des années de migration intensive des populations slaves vers la Transcaucasie. Ces mouvements sont dus, en grande partie, à la politique soviétique de répartition de la main-d’œuvre en fonction de la rationalité économique, associée à la volonté de russifier l’ensemble du territoire et de parvenir à une homogénéisation des populations.

Si au début de l’immigration russe, la population rurale est dominante, pendant la période soviétique, ce sont les citadins qui constituent le noyau de la communauté russe locale (1959–71%, 1970–79,4%, 1979–82,6%, 1989–85,3%). Les nouveaux arrivants sont principalement des intellectuels, des médecins, des ouvriers qualifiés et des spécialistes. Cependant, au recensement de 1989, on ne compte plus que 51.600 Russes.

En ce qui concerne les communes des Molokanes, elles prospèrent jusqu’aux années 1930, période de la fameuse dékoulakisation. La faillite de plusieurs exploitations pousse alors à la migration des paysans vers les villes. Pendant la période soviétique, la baisse progressive du nombre de villageois russes constitue une des particularités démographiques de la Transcaucasie. En 20 ans, de 1959 à 1979, leur nombre dans les campagnes arméniennes chute de 16.900 à 6.000, parmi lesquels on compte 3.000 sectateurs. A l’origine de ce déclin démographique, de multiples problèmes d’origine économique, politique, culturelle, sociale et psychologique. Les conséquences, elles, sont sans appel : on assiste à un dépeuplement progressif et à la disparition définitive de certains îlots russes d’Arménie.

Un maître mot : dérussifier

On peut parler d’exode massif des populations russes d’Arménie dès la fin de la perestroïka. À partir de 1988, le flux migratoire russe devient progressif et quasi permanent. En Arménie post-soviétique, à de rares exceptions, il n’existe plus de territoires où les Russes sont majoritaires. La dérussification est en cours ou achevée. Selon les statistiques, de 1989 à 2002, l’Arménie a perdu 81% de ses habitants russes.

Le séisme de décembre 1988 a par ailleurs frappé des régions de peuplement russe traditionnel. En raison de la lenteur des travaux de reconstruction des logements, des entreprises industrielles et des infrastructures, un nombre considérable de Russes a choisi l’émigration temporaire qui devient bientôt définitive. Par exemple, dans le district de Tachir, anciennement Kalinino, il ne reste plus que 400 Russes sur 12.500, et il s’agit pour la plupart de personnes âgées.

Le conflit armé du Haut-Karabakh et l’implication dès le début de l’armée soviétique dans le conflit au profit de l’Azerbaïdjan ont contribué à l’éveil d’une russophobie inédite en Arménie, créant ainsi pour les Russes du pays un climat psychologique défavorable. Si aujourd’hui, il n’y a pas de manifestation d’intolérance à l’encontre des Russes, cela n’empêche pas un sentiment général de marginalisation et d’isolement croissant de ces populations sur les plans économique, politique et culturel.

Le conflit frontalier azéro-arménien a également touché les districts septentrionaux de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan où existait une forte concentration de Molokanes. Elle a provoqué un exode des populations frontalières, y compris russes, qui obtiennent le statut de réfugiés. Si avant 1989, le district de Tchambarak, anciennement Krasnoselsk, comptait environ 3.000 Molokanes, actuellement, il n’en reste que 50.

La crise économique entraîne la fermeture de la plupart des entreprises industrielles du pays, notamment des filiales de sociétés russes, ainsi que l’interruption des commandes venant de Moscou et destinées au complexe militaro-industriel. Le fait que les Russes vivaient, pour la plupart, dans les villes principales du pays et étaient salariés de l’État, comme enseignants, cadres des hôpitaux, ingénieurs, ouvriers qualifiés, ou encore scientifiques, les a condamnés d’emblée à une situation précaire.

Autre résultat de la crise économique, la baisse catastrophique du niveau de vie des populations. Le taux de chômage a atteint des niveaux inconnus dans la région. Celui-ci était déjà sensiblement plus élevé pour les minorités nationales dont les Russes. Selon les études réalisées en Arménie, à la fin des années 1990, 60 à 70% des familles russes étaient considérées comme pauvres et 20% avaient des revenus inférieurs au seuil de pauvreté.

Une population vieillissante

En raison d’une politique des cadres basée sur la préférence nationale, de l’adoption de la nouvelle loi sur la langue officielle et des mesures restrictives concernant l’usage de la langue russe, les Russes, dont la plupart ne maîtrisaient pas l’arménien, ont été peu à peu évincés d’importantes institutions sociales, financières et juridiques.

Aujourd’hui, il n’existe aucun représentant de la minorité russe dans les organes locaux, régionaux ou républicains de l’Arménie. Écartés de la vie politique et économique, ils ont perdu tout espoir de promotion sociale et professionnelle. C’est pour cette raison que le pourcentage de jeunes parmi les émigrants a été particulièrement important, avec pour conséquence un vieillissement des populations russes et la baisse de la reproduction de leur communauté en Arménie.

Parmi les causes de l’émigration, il faut également ajouter l’impossibilité d’obtenir la double citoyenneté et le désir naturel de certains Russes de retourner dans leur patrie historique où le niveau de vie est plus élevé que dans leur pays d’accueil.

Aujourd’hui, la communauté russe d’Arménie ne compte plus que 9.900 personnes, dont un tiers sont des descendants des sectateurs, concentrés dans seulement deux villages contre 23 au début du siècle précédent. On peut encore rencontrer des Russes dans presque toutes les villes industrielles du pays et dans quelques points de peuplement situés au nord de l’Arménie.

Environ 2.000 Molokanes résident encore à Erevan. En dépit des difficultés existantes, ils sont, parmi les Russes, ceux qui se sont le mieux adaptés aux conditions locales. En raison notamment des faibles ambitions sociales qui leur sont caractéristiques - ce qui exclut pratiquement toute concurrence avec les Arméniens…

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