26.4.06

ASIE CENTRALE : Les enclaves de la vallée de Ferghana : une bataille de cartes

Source : Regard sur l'Est
http://www.regard-est.com

Par Hélène ROUSSELOT
Le 05/03/2006

Si «le Ferghana est demeuré une région trans-républicaine unie durant la période soviétique, la complexité du tracé des frontières n’étant alors qu’une question secondaire à l’échelle locale»[1], les relations entre les trois républiques concernées n’ont cessé d’être, après la mort de Staline, entachées de problèmes causés par cette complexité. Les litiges toujours en suspens portant sur des enclaves sont l’objet d’enjeux potentiellement très conflictuels, dans ce «véritable laboratoire de maturation des mouvements sociaux»[2]. voir carte



Parmi les très nombreux litiges frontaliers qui opposent le Kirghizstan à l’Ouzbékistan d’une part, et le Kirghizstan au Tadjikistan d’autre part, certains portent sur des territoires -de superficies variables- situés dans un Etat mais appartenant juridiquement à un Etat voisin. Les plus connus sont Barak (village de 700 personnes, sous administration kirghize en Ouzbékistan), Sokh (325 km carrés) et Chakhimardan (enclaves ouzbèkes au Kirghizstan), Sarvak (enclave tadjike en Ouzbékistan dont la population se dit ouzbèke) et Voroukh (enclave tadjike au Kirghizstan).

Bataille de cartes

La frontière ouzbéko-kirghize est l’une des plus controversées de l’espace post-soviétique : en 2004, l’Ouzbékistan en appelait aux tracés de 1924, alors que le Kirghizstan, lui, se référait à ceux, très différents, de 1954. Les questions soulevées par ces enclaves ne réapparaissent pas à la faveur des indépendances, après un «gel soviétique», puisqu’elles avaient déjà fait l’objet de négociations dans les années cinquante et quatre-vingt. Même si ces frontières, telles que dessinées dans les années vingt, ne l’avaient pas été dans la perspective de leur internationalisation, elles sont en effet depuis longtemps causes d’antagonismes. Et la cartographie joue un rôle important dans ces revendications territoriales, sauf dans le cas de Chakhimardan, très particulier puisque l’attribution de ce territoire à l’Ouzbékistan ne s’inscrirait dans aucun cadre juridique : selon une légende que les médias d’Asie centrale eux-mêmes se plaisent à transmettre, Chakhimardan aurait été jouée aux cartes…

Continuité des revendications territoriales

En 1955, sous l’impulsion des Présidiums des Soviets suprêmes d’Ouzbékistan et du Kirghizstan, la Commission paritaire créée afin d’examiner les points litigieux de leurs frontières communes, établit un protocole selon lequel 70.000 hectares, comprenant Severnyï Sokh et Bourgandinskiï massiv, doivent être cédés à la Kirghizie. Ce protocole ne s’appuie pas sur les tracés de 1924-1925, mais sur la cession de ces terres à pâturage à la république kirghize, en 1937. Le Présidium du Soviet suprême de l’Ouzbékistan n’entérine pas ce protocole qui, du coup, n’acquiert pas force de loi. Malgré cela, la république kirghize négocie avec obstination et parvient à obtenir les 50.000 hectares de Bourgandinskiï massiv, qui seront d’ailleurs irrigués par la rivière Sokh à partir des années soixante-dix.

L’affaire en reste là jusqu’en 1958, date à laquelle le gouvernement kirghize demande au Conseil des ministres de l’Ouzbékistan de lui céder les gisements d’hydrocarbures de Severnyï Sokh, Servernyï Richton, Iarkoutan, Tchaour, Sarykamych et Tchongar. Tachkent refuse évidemment. Le gouvernement kirghize s’adresse alors au Conseil des ministres de l’URSS, qui s’abstient de prendre position et renvoie dos à dos les conseils des ministres des deux républiques.

Les sovkhozes et kolkhozes établis à proximité de ces frontières n’ont de cesse, depuis des années, de se disputer des parcelles de terre. C’est ainsi qu’en 2002, des responsables du sovkhoze kirghize «Bourgandi» ont manifesté leur droit à disposer de terrains situés en Ouzbékistan et mis en culture dans les années 1980 par un habitant de Tchongar, en accord avec les autorités ouzbèkes.

Depuis le début des années 1980, des incidents se produisent régulièrement entre Tadjikistanais et Kirghizstanais pour le contrôle de la terre et de l’eau, dans la région de Batken, située au Kirghizstan entre les enclaves de Voroukh et de Sokh. En 2001, l’approvisionnement en gaz ouzbek destiné au Kirghizstan a ainsi été stoppé, incident aussitôt interprété par les responsables kirghizes qui y ont vu une pression de l’Ouzbékistan censée les faire plier dans l’affaire de l’enclave de Sokh.

Regain de tensions à la fin des années 1990 à Sokh et Chakhimardan

1999 est une date clé pour l’Ouzbékistan, et pour les enclaves Sokh et Chakhimardan en particulier, suspectées par Tachkent de sympathies pour le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan. En réponse aux menaces qu’il présenterait, Tachkent décide, unilatéralement, de miner des portions de ses frontières avec le Tadjikistan et le Kirghizstan, notamment celles qui délimitent ces deux enclaves. En août 2004, l’Ouzbékistan déclare vouloir les déminer. Si les tronçons proches de l’enclave de Chakhimardan l’avaient bien été en novembre 2005, les frontières de l’enclave de Sokh ne l’étaient, elles, qu’à 70%. Ces mines ont tué 13 personnes en deux ans. En empêchant les agriculteurs de travailler la terre, elles ont aussi entraîné une détérioration du niveau de vie des habitants, contraints au départ. L’enclavement de ces territoires se trouve encore aggravé par les pots de vin extorqués par les douaniers et gardes-frontières tant kirghizstanais qu’ouzbékistanais.

À la fin de l’été 2004, les députés kirghizes demandent au gouvernement d’exiger le retour de l’enclave de Chakhimardan et le Premier ministre, N. Tanaev, les soutient en déclarant que l’enclave est kirghize. Située à 55 km de la ville de Ferghana et à 1.500 mètres d’altitude, Chakhimardan abrite la tombe du poète Khamza Khakimzade Niazi (1889-1929), considéré comme le premier poète prolétarien en langue ouzbèke, ainsi qu’un monument dédié au quatrième calife Ali ibn Abi Tâlib (600-661). Lieu de villégiature estivale pour les habitants de la région de Ferghana et les hauts dignitaires ouzbeks, elle a longtemps accueilli plus d’un million de touristes par an, dans les 82 maisons de vacances et 12 camps de pionniers. Les inondations de 1998 ont causé la mort de centaines de personnes et marqué la fin de cette période de prospérité. Les événements de Batken[3], en août 1999, et l’instauration d’un régime de visas entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan n’ont fait que diminuer davantage la fréquentation touristique. Ce qui a engendré une hausse du chômage dramatique puisqu’il aurait atteint 80% en 2004. Les habitants de Chakhimardan, au fait du niveau de vie supérieur de leurs voisins kirghizes, ont pleinement conscience qu’il va de leur intérêt que l’enclave passe sous administration kirghize : Bichkek limite beaucoup moins la liberté d’entreprendre…

Les enjeux de l’enclave de Severnyï Sokh sont, eux, d’ordre géostratégique puisqu’elle renferme des gisements d’hydrocarbures et permet un contrôle des transports vers la partie la plus occidentale du Kirghizstan. Au printemps 2005, peu de temps avant les événements d’Andijan, la Commission intergouvernementale pour la délimitation de la frontière ouzbéko-kirghize étudiait la possibilité d’ouvrir une voie de communication menant à Sokh[4] et un consulat ouzbek à Och (Kirghizstan).

Les enclaves de Chakhimardan, Voroukh et Sokh ont pour point commun d’être bordées de rivières, ce qui, dans ce «château d’eau» qu’est l’Asie centrale, constitue atout hautement stratégique. Le contrôle de l’eau apparaît donc, sous cet angle, comme un enjeu majeur lié aux enclaves. Et les tensions persistent en la matière:on rapporte par exemple que, en mai 2005, des habitants de Sokh auraient commis des déprédations sur une conduite d’eau alimentant deux villages kirghizes.

Vers une domination régionale de l’Ouzbékistan ?

D’après le directeur du Centre de recherches en sociologie de l’Académie des sciences du Kirghizstan, Nourbek Omouraliev, l’Ouzbékistan contrôlerait ses frontières avec le Kirghizstan dans le but d’empêcher le développement économique de la vallée de Ferghana et l’un des objectifs de Tachkent serait d’assurer une domination du sud de l’Asie centrale ex-soviétique.

Plusieurs intellectuels, responsables de partis et journalistes ouzbeks estiment que la révision de ces frontières est inutile, voire impossible. Ils en appellent au principe d’intangibilité des frontières, qui figure dans la déclaration d’Alma-Ata du 21 décembre 1991, et jugent les réformes économiques bien plus nécessaires. Les revendications territoriales ne seraient que manipulations politiciennes, en décalage complet avec la réalité quotidienne de ces populations qui ont toujours cohabité. Certains, comme Nigora Khidoiatova (parti Paysans libres) ou Atanazar Arifov (parti Erk), vont jusqu’à prôner l’abolition des frontières en Asie centrale, la première se prend à rêver d’un Turkestan uni, quand le second fustige les Etats actuels pour leur manque d’ambition en matière de politique étrangère.


*Source photo : Novye Izvestia
[1] J. Thorez, «Enclaves et enclavement dans le Ferghana post-soviétique», CEMOTI, n° 35, 2003, pp. 29-39.
[2]C. Poujol, Ouzbékistan, la croisée des chemins, Ed. Belin, 2005, 190 p.
[3] les événements de Batken commencent début août 1999 par l’enlèvement de militaires et de civils kirghizes par des bandes armées qui demandent à passer en Ouzbékistan. La mauvaise gestion de la crise par le ministère kirghize de la Défense aboutit à la prise d’otages de quatre Japonais, à des opérations militaires conjointes ouzbèkes, tadjikes et kirghizes ayant entraîné l’évacuation de milliers d’habitants et finalement à la destitution du ministre de la Défense.
[4] La question des transports entre les enclaves est traitée par J. Thorez «Enclaves et enclavement dans le Ferghana post-soviétique», CEMOTI, n° 35, 2003, pp. 29-39 et par G. Raballand, «L’Asie centrale ou la fatalité de l’enclavement ?», IFEAC – L’Harmattan, 2005.

GEORGIE : L’enclavement de la Djavakhétie, symptôme des difficultés de l’Etat-nation en Géorgie ?

Caucaz.com Article paru dans l'édition du 20/03/2006


Par Nicolas LANDRU à Tbilissi

Montagneuse et isolée, la Djavakhétie est peuplée à plus de 92% d’Arméniens. Pour l’historiographie géorgienne, cette région du sud-ouest de la Géorgie est surtout un berceau de la chrétienté nationale. Face au forum d’associations arméniennes locales qui avait demandé un statut d’autonomie en septembre dernier, le gouvernement géorgien reste catégorique. Sur fond d’isolement économique et de querelles des Eglises arménienne et géorgienne à propos du patrimoine religieux, les tensions qui ont suivi révèlent-elles les difficultés de la construction d’un Etat-nation en Géorgie ?



Interrogé sur la position du diocèse géorgien de l’Eglise apostolique arménienne vis-à-vis de ces tensions, Levon Isakhanian, assistant de direction du diocèse, répond en premier lieu que « personne ne sait quelle sorte de pays est la Géorgie aujourd’hui. Selon l’article 2 de la Constitution géorgienne, l’arrangement territorial de l’Etat géorgien est indéfini ». L’absence d’arrangement territorial en Géorgie, source des tensions que connaît la région ?

La Djavakhétie est issue d’un croisement des espaces géorgien, arménien et turc. Constitutive du grand royaume géorgien du XIIe siècle, sous contrôle turc dès la fin du Moyen Age, elle a ensuite surtout été peuplée de musulmans aux origines controversées – turques ou géorgiennes. La conquête russe a engendré d’importants bouleversements : les populations musulmanes ont été échangées avec l’Empire ottoman contre des Arméniens chrétiens. L’arrivée d’Arméniens fuyant le génocide en Turquie entre 1915 et 1921 a, elle, renforcé le caractère arménien de la région.

Son isolement procède de l’expansion de l’Empire russe face aux Ottomans. A ses marches, la Djavakhétie a été fortement militarisée, et son accès, contrôlé. L’URSS a achevé ce processus en en faisant un véritable no man’s land. Frontière de l’OTAN, son accès a été interdit, coupant la population locale du reste de la Géorgie. Le développement des affinités ethniques mis en place en URSS depuis la stalinisation, fragilisant incessamment les républiques, a lié la région à Erevan beaucoup plus qu’à Tbilissi.

Héritage du passé, la base militaire russe d’Akhalkalaki compte parmi celles qui ont concentré les griefs du mouvement national géorgien envers l’Imperium. Aujourd’hui, elle est devenue un enjeu symbolique de l’indépendance que le départ des militaires, prévu pour fin 2007, devrait entériner. Mais pour la population arménienne d’Akhalkalaki qui porte en mémoire le génocide arménien, cette quasi unique ressource économique la protège aussi de la Turquie, la population locale craignant qu’Ankara ne mette pied dans la région par le biais de l’OTAN.

Désintérêt du pouvoir central

« Dans la période post-soviétique, de Gamsakhourdia à Chevardnadze, personne n’a songé sérieusement à l’intégration de la région en Géorgie », explique Levon Isakhanian. « Nous avons des routes normales, eux n’en ont pas », dit-il en différenciant les problèmes que rencontrent les Arméniens de Tbilissi et ceux de Djavakhétie.

Sous Gamsakhourdia, une construction nationale à caractère ethnique s’est dessinée en Géorgie. Débordée par la guerre en Ossétie du Sud et en Abkhazie, Tbilissi a délaissé la région dès 1991, tout en craignant le séparatisme. Une conception des minorités ethniques « invitées » par « l’hôte » géorgien n’a pas permis aux Arméniens de Djavakhétie de donner à leur citoyenneté géorgienne une dimension identitaire. Dans ce contexte, le mouvement arménien régional et nationaliste Djavakhk a géré la région en autarcie.

Le clientélisme instauré sous Chevardnadze a ensuite permis de gouverner par le relais des clans locaux, sans mettre en place de politique d’intégration régionale. Le rattachement à l’entité administrative Samtskhe-Djavakhétie en 1994 a fait changer la balance démographique régionale en faveur des Géorgiens, ce que pointent les organisations politiques de Djavakhétie comme une tentative de « géorgianisation ».

Une région politiquement aliénée

Levon Isakhanian affirme la position légaliste du diocèse de l’Eglise apostolique arménienne. « Seules les structures d’Etat ont le droit de définir la forme de l’arrangement territorial et le statut des différentes régions au sein d’une Géorgie unie », dit-il. Mais il ajoute, prenant à l’exemple les démocraties européennes, que « si la Géorgie veut être un pays démocratique où tous les citoyens se sentent égaux et protégés, elle devrait penser à sa forme définitive ».

Ce vacuum légal et le statu quo actuel engendrent un cruel manque de légitimité politique en Djavakhétie. Le rassemblement de forces politiques locales Djavakhk uni soutient que les députés de la région ne représentent pas les intérêts de la population.

Les autorités géorgiennes, elles, dénient toute légitimité aux organisations politiques locales, telles que Virk, étant donné qu’elles ne sont pas élues. La Géorgie ne reconnaissant pas de partis politiques régionaux, Virk dit ne pas avoir pu se faire enregistrer ; mais selon certains, ses leaders ne souhaiteraient pas se faire enregistrer afin de conserver une légitimité populaire de contestation.

Quant au Djavakhk Uni, il couvre principalement une force montante, la JEM (Union Culturelle et Sportive de la Jeunesse du Djavakhk) qui, comme lors de son action musclée du 11 mars dernier où ses activistes ont fermé l’église géorgienne, l’université et le tribunal d’Akhalkalaki pour protester contre l’assassinat d’un Arménien à Tsalka en Kvemo-Kartlie voisine, pourrait bientôt faire parler d’elle.

Le gouvernement local est constitué d’élus (Sakrebulo) qui n’ont en pratique que peu de pouvoir face au Gamgebeli, représentant local du président géorgien, et ne dispose pas plus de 850.000 laris pour le budget annuel du rayon d'Akhalkalaki, somme qui ne saurait être en mesure d'introduire des réformes efficaces au niveau local.

Les partis nationaux sont, eux, présents dans la région uniquement en période préélectorale, ce qui explique la popularité évidente de Virk et de Djavakhk uni auprès des habitants. Le parti d’Igor Giorgadze, opposé au régime actuel, a lui un bureau à Akhalkalaki.

« Les représentants de la population de Djavakhétie sont les députés issus des élections parlementaires majoritaires », insiste Levon Isakhanian. Mais il évoque aussi les préconditions légales qui existent pour se doter d’un complexe de droits et réaliser pleinement son statut.

Si le Forum des associations arméniennes de Djavakhétie n’a pas à ce jour les moyens légaux de ses revendications, il n’en reste pas moins l’expression d’un malaise profond de la Djavakhétie au sein de l’Etat géorgien, presque entièrement coupée de Tbilissi par la route, la langue, les médias et l’identification ethnoculturelle. Le conflit de légitimité est révélateur de l’aliénation politique d’une région qui ne dispose pas d’une force politique légale capable d’offrir aux habitants une identification suffisante. Pour empêcher la fermeture de la base russe fin 2007, les organisations politiques locales auraient cependant les moyens de rendre l’année qui suit tumultueuse.

À Tbilissi, des initiatives nouvelles

« Nous devons tout faire pour le développement de la Djavakhétie », déclare Guiorgui Kutsichvili, directeur de l’International Centre for Conflict Negociation de Tbilissi qui lance actuellement un programme d’aide au développement de la culture de pommes de terres. « Les politiques géorgiens doivent enfin comprendre la primordialité du désenclavement de la Djavakhétie », ajoute-t-il. D’autres ONG et organisations internationales cherchent également à promouvoir le développement de la région.

La volonté d’établir des programmes d’intégration semble aussi pointer au sein du pouvoir central. « Le gouvernement va construire cette année de nouvelles routes en Djavakhétie dans le cadre du Millenium Challenge Program ; 100.000 dollars environ seront dépensés. Je crois que ce gouvernement pense plus sérieusement que les précédents à l’intégration des Arméniens de Djavakhétie dans l’espace politique commun de la Géorgie », espère Levon Isakhanian. Il cite également un programme d’enseignement du géorgien en Djavakhétie, lancé sous l’égide de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). « Le gouvernement pense enfin à l’enseignement de la langue géorgienne et c’est très bon signe. Nous, Arméniens de Géorgie, avons besoin d’air pour respirer, et du géorgien pour nous exprimer », dit-il.

Reste qu’Isakhanian jugerait diplomatique de la part du gouvernement de reconnaître l’arménien comme langue régionale en Djavakhétie, et d’examiner sérieusement aux revendications d’une population, si elle l’exprime majoritairement.

Si d’une prise de conscience à la mise en place de réformes efficace, le chemin est long, reste aussi que la réticence de la population locale face à une intégration politique ou linguistique, par peur de l’assimilation et de la perte de leur identité, est fortement d’actualité. Mais sans l’adoption définitive d’un modèle de construction d’un Etat-nation en Géorgie, ces problèmes peuvent-ils être résolus ?



© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 20/03/2006 | Par Nicolas LANDRU

15.4.06

MOLDAVIE : La Russie est irritée par une mission de l'UE à la frontière de la Moldavie

Le Monde 13 avril 2006

C'est une mission peu connue, une première dans l'espace ex-soviétique : depuis la fin 2005, des contrôleurs de l'Union européenne sont déployés à la frontière entre l'Ukraine et l'enclave de la Transnistrie, un petit territoire de 700 000 habitants, peuplé en majorité de Russophones, qui a fait sécession de la Moldavie à l'issue d'une guerre en 1992. Ce dispositif, dirigé par un Néerlandais, Andriaan Jacobovits de Szeged, représentant spécial de l'Union européenne pour la Moldavie, s'intitule "mission d'aide à la gestion des frontières". Il vise à aider la Moldavie et l'Ukraine, qui veulent se rapprocher de l'Europe, à se conformer aux normes de sécurité et de contrôles frontaliers.

La mission, basée à Odessa, compte en tout 130 membres, dont de nombreux garde-frontières et douaniers issus des nouveaux Etats membres de l'Union européenne, choisis notamment parce qu'ils parlent russe.

La Russie, qui soutient depuis des années les visées autonomistes de la Transnistrie, région où elle dispose d'une force armée d'environ 1 500 hommes, a réagi avec irritation. L'affaire a pris une tournure aiguë à partir du 3 mars, lorsque l'Ukraine a décidé d'interdire l'entrée sur son territoire, à partir de la Transnistrie, de chargements de camions non enregistrés par les autorités de Moldavie.

Cette République, dont le pouvoir du président Vladimir Voronine veut "intégrer l'Union européenne", cherche à mettre fin au statut de "trou noir" de la Transnistrie, qui est devenue au fil des ans une plaque tournante pour de nombreux trafics.

"CONVOIS HUMANITAIRES"

La Transnistrie, république "autoproclamée "" non reconnue internationalement, est dirigée depuis 1991 avec une main de fer par le communiste Igor Smirnov. Il prévoit d'organiser un référendum sur l'indépendance. Il est détenteur du passeport russe, comme de nombreux habitants de cette enclave, perçue à Moscou comme un avant-poste stratégique face à l'Union européenne et l'OTAN.

M. Smirnov a décidé après le 3 mars de contrecarrer la nouvelle réglementation ukrainienne en bloquant les points de passages frontaliers de la Transnistrie. Il a présenté cet état de fait comme un "blocus" orchestré par l'Ukraine. Des files de camions se sont formées à la frontière, avant que les restrictions soient allégées.

A Moscou, des officiels et les médias d'Etat ont crié à la "catastrophe humanitaire" en Transnistrie. La Douma a voté le 10 mars un texte dénonçant un "blocus économique". A l'initiative du parti pro-Poutine, Russie unie, des "convois humanitaires" sont partis de plusieurs villes russes, chargés de nourriture et de médicaments. Le dernier en date a quitté Volgograd, mercredi 13 avril.

L'intérêt de la Russie pour la Transnistrie ne relève pas seulement de considérations géopolitiques. Des groupes industriels russes sont soupçonnés d'avoir des intérêts dans les principales usines de la région, notamment les aciéries Rybnitski.

Les contrôleurs de l'Union européenne, qui sont déployés du côté ukrainien de la frontière, ont pour tâche de vérifier des contenus de camions, et d'aider à la formation des douaniers locaux. Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a critiqué le soutien des Européens à la nouvelle politique frontalière de l'Ukraine. Celle-ci, note un diplomate européen, a fait preuve sur cette question "d'une forte volonté politique" depuis l'arrivée au pouvoir du président pro-occidental Viktor Iouchtchenko.

Au coeur de ce dossier se trouve la question des frontières extérieures de l'Union européenne, dont la Roumanie doit devenir membre en 2007. La Russie, constate une source européenne, "fait tout" pour que les négociations sur le statut de la Transnistrie, qui impliquent l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et l'Union européenne, "n'avancent pas", et pour que cette bande étroite de territoire devienne à terme "une sorte de deuxième Kaliningrad".

Natalie Nougayrède
Article paru dans l'édition du 14.04.06

ROUMANIE : La restitution des biens spoliés par les communistes fait des mécontents

LE MONDE | 14.04.06

La demeure de "Vlad l'Empaleur", un château qui a inspiré à Bram Stoker le premier livre sur Dracula, le vampire des Carpates, sera restituée par les autorités roumaines, début mai, à Dominic de Habsbourg, architecte aux Etats-Unis et petit-fils de la princesse Ileana de Roumanie. Au coeur de la Transylvanie, région située au centre de la Roumanie, ce bijou d'architecture a été construit sur un rocher des Carpates dans le village de Bran par les chevaliers teutoniques.

A Bran, les villageois n'apprécient pas la décision du gouvernement car ils considèrent que leur château, aujourd'hui un musée ouvert à tout le monde, appartient à leur patrimoine. En outre, la municipalité craint de perdre une source de revenus. "C'est un événement important pour moi, a déclaré le descendant des Habsbourg. J'ai passé mon enfance dans ce château, j'en garde des souvenirs merveilleux." C'est ce genre de souvenirs qui ont poussé, en 2001, l'ancien roi Michel de Roumanie et sa famille exilée à Versoix, en Suisse, à revenir pour se faire restituer un palais à Bucarest.

LOCATAIRES DE LUXE

L'empressement des autorités roumaines à rétrocéder les propriétés confisquées par le régime communiste aux têtes couronnées qui ont jadis gouverné le pays n'a pas été le même pour tous les 210 000 Roumains dépossédés de leurs maisons et de leurs terres à la même époque. Environ 8 % d'entre eux seulement sont parvenus à les récupérer au terme de procès intentés à l'Etat.

La plupart des maisons nationalisées étaient des villas que le régime communiste avait offertes à la nomenklatura du parti et aux officiers de la Securitate. Une loi, votée en 1995, a permis à ces locataires de luxe d'acheter pour des sommes modiques ces demeures qui, aujourd'hui, valent des centaines de milliers d'euros. "Ministres, secrétaires d'Etat, parlementaires, quelle que soit leur couleur politique, en ont tous profité, lance Maria Theodoru, présidente de l'Association des propriétaires expropriés. Il est parfaitement normal que la famille royale retrouve ses propriétés nationalisées. A une condition : qu'on applique la même règle à tout le monde !"

Dana Gruia-Dufaut, une avocate dont la famille s'est exilée en France pendant la dictature, a voulu récupérer la maison de sa famille. Mais celle-ci est habitée par un certain Serban Altangiun qui dirigeait, dans les années 1980, l'entreprise d'exportation d'Etat Mercur. L'homme d'affaires converti à l'économie de marché refuse de restituer la maison.

Le nouveau gouvernement de Bucarest a créé l'année dernière un fonds baptisé "La propriété", destiné à dédommager les anciens propriétaires avec des actions d'entreprises qui restent à privatiser. Mais les expropriés refusent de se contenter de promesses. Ils redoutent que la restitution des propriétés à la famille royale ne soit qu'un écran de fumée pour faire bonne figure auprès des instances européennes avant l'adhésion à l'Union.

Mirel Bran

14.4.06

Arménie : les derniers Russes

Article paru dans l'édition du 10/04/2006
www.caucaz.com


Par Garik GALSTYAN (Université de Lille3) à Lille

Lors de sa visite officielle en Arménie en mars 2005, le président russe Vladimir Poutine n’avait pas même prévu de rencontrer les représentants de la communauté russe locale. Un signe fort du peu d’intérêt que Moscou prête à cette dernière, dont l’exode définitif paraît inéluctable.



L’apparition des populations russes en Arménie remonte au début du 19e siècle quand l’Arménie orientale a été rattachée à l’Empire russe (1828). Dès 1830, le gouvernement impérial élabore un projet pour l’introduction en Transcaucasie du mode russe de gouvernement. Il prévoit, entre autres, la formation de colonies russes, la création de bourgs militaires et de villages russes peuplés par des paysans déplacés des provinces centrales de Russie.

Les migrants russes se distinguent par leur foi religieuse : ils sont soit orthodoxes (militaires, officiers en retraite, membres de leurs familles et paysans d’État), soit sectateurs (Molokanes, Doukhobors et Soubbotniks). Dès le début, l’installation des Russes a un caractère coercitif. Parmi les sectateurs, les Molokanes sont les plus nombreux (87%). Une grande partie s’installe dans les régions septentrionales de l’Arménie, notamment vers Lori et le bassin du lac Sevan, où les conditions géographiques et climatiques ressemblent à celles de leurs anciens lieux de résidence et sont propices à l’agriculture.

Les nouveaux villages russes sont créés le long des routes stratégiques et militaires liant Tiflis, l’actuelle Tbilissi, à Erevan et le nord de l’Arménie à Elizavetpol, l’actuelle Gandja. Les populations russes ne sont pas ethniquement homogènes. Parmi les autres ethnies de l’espace russe que l’on peut rencontrer dans le pays, il y a notamment des Mordves, des Tchouvaches et des Cosaques du Don. Il existe aussi des villages mixtes où les Russes cohabitent avec les Tatars, les Arméniens et les Grecs.

Mais les efforts du gouvernement tsariste pour un peuplement intensif du territoire arménien par les populations russes ne sont pas couronnés de succès. L’afflux des migrants reste modeste. Ainsi, en 1914, la province d’Erevan ne compte que 16.408 Russes, soit 1,6% de la population totale.

En dépit des privations, les paysans russes jouissent de certains privilèges par rapport aux populations locales. Les meilleures terres sont distribuées aux colons russes, et une attention particulière est accordée à leur instruction - en moyenne, une école pour mille résidents russes. Par ailleurs, 29% des sectateurs savent alors lire et écrire, contre seulement 1,5% des Arméniens.

Les paysans russes exercent aussi une influence économique et culturelle propice au développement de leur région d’accueil. Ils y diffusent l’usage de la herse, de la tarare, du chariot à quatre roues qui remplacent les arabas traditionnels, et contribuent à l’amélioration des races de bétail et à la diversification de certaines cultures (pomme de terre, tournesol, chou, betterave).

Difficile vie des campagnes

Les premières décennies de la période soviétique sont des années de migration intensive des populations slaves vers la Transcaucasie. Ces mouvements sont dus, en grande partie, à la politique soviétique de répartition de la main-d’œuvre en fonction de la rationalité économique, associée à la volonté de russifier l’ensemble du territoire et de parvenir à une homogénéisation des populations.

Si au début de l’immigration russe, la population rurale est dominante, pendant la période soviétique, ce sont les citadins qui constituent le noyau de la communauté russe locale (1959–71%, 1970–79,4%, 1979–82,6%, 1989–85,3%). Les nouveaux arrivants sont principalement des intellectuels, des médecins, des ouvriers qualifiés et des spécialistes. Cependant, au recensement de 1989, on ne compte plus que 51.600 Russes.

En ce qui concerne les communes des Molokanes, elles prospèrent jusqu’aux années 1930, période de la fameuse dékoulakisation. La faillite de plusieurs exploitations pousse alors à la migration des paysans vers les villes. Pendant la période soviétique, la baisse progressive du nombre de villageois russes constitue une des particularités démographiques de la Transcaucasie. En 20 ans, de 1959 à 1979, leur nombre dans les campagnes arméniennes chute de 16.900 à 6.000, parmi lesquels on compte 3.000 sectateurs. A l’origine de ce déclin démographique, de multiples problèmes d’origine économique, politique, culturelle, sociale et psychologique. Les conséquences, elles, sont sans appel : on assiste à un dépeuplement progressif et à la disparition définitive de certains îlots russes d’Arménie.

Un maître mot : dérussifier

On peut parler d’exode massif des populations russes d’Arménie dès la fin de la perestroïka. À partir de 1988, le flux migratoire russe devient progressif et quasi permanent. En Arménie post-soviétique, à de rares exceptions, il n’existe plus de territoires où les Russes sont majoritaires. La dérussification est en cours ou achevée. Selon les statistiques, de 1989 à 2002, l’Arménie a perdu 81% de ses habitants russes.

Le séisme de décembre 1988 a par ailleurs frappé des régions de peuplement russe traditionnel. En raison de la lenteur des travaux de reconstruction des logements, des entreprises industrielles et des infrastructures, un nombre considérable de Russes a choisi l’émigration temporaire qui devient bientôt définitive. Par exemple, dans le district de Tachir, anciennement Kalinino, il ne reste plus que 400 Russes sur 12.500, et il s’agit pour la plupart de personnes âgées.

Le conflit armé du Haut-Karabakh et l’implication dès le début de l’armée soviétique dans le conflit au profit de l’Azerbaïdjan ont contribué à l’éveil d’une russophobie inédite en Arménie, créant ainsi pour les Russes du pays un climat psychologique défavorable. Si aujourd’hui, il n’y a pas de manifestation d’intolérance à l’encontre des Russes, cela n’empêche pas un sentiment général de marginalisation et d’isolement croissant de ces populations sur les plans économique, politique et culturel.

Le conflit frontalier azéro-arménien a également touché les districts septentrionaux de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan où existait une forte concentration de Molokanes. Elle a provoqué un exode des populations frontalières, y compris russes, qui obtiennent le statut de réfugiés. Si avant 1989, le district de Tchambarak, anciennement Krasnoselsk, comptait environ 3.000 Molokanes, actuellement, il n’en reste que 50.

La crise économique entraîne la fermeture de la plupart des entreprises industrielles du pays, notamment des filiales de sociétés russes, ainsi que l’interruption des commandes venant de Moscou et destinées au complexe militaro-industriel. Le fait que les Russes vivaient, pour la plupart, dans les villes principales du pays et étaient salariés de l’État, comme enseignants, cadres des hôpitaux, ingénieurs, ouvriers qualifiés, ou encore scientifiques, les a condamnés d’emblée à une situation précaire.

Autre résultat de la crise économique, la baisse catastrophique du niveau de vie des populations. Le taux de chômage a atteint des niveaux inconnus dans la région. Celui-ci était déjà sensiblement plus élevé pour les minorités nationales dont les Russes. Selon les études réalisées en Arménie, à la fin des années 1990, 60 à 70% des familles russes étaient considérées comme pauvres et 20% avaient des revenus inférieurs au seuil de pauvreté.

Une population vieillissante

En raison d’une politique des cadres basée sur la préférence nationale, de l’adoption de la nouvelle loi sur la langue officielle et des mesures restrictives concernant l’usage de la langue russe, les Russes, dont la plupart ne maîtrisaient pas l’arménien, ont été peu à peu évincés d’importantes institutions sociales, financières et juridiques.

Aujourd’hui, il n’existe aucun représentant de la minorité russe dans les organes locaux, régionaux ou républicains de l’Arménie. Écartés de la vie politique et économique, ils ont perdu tout espoir de promotion sociale et professionnelle. C’est pour cette raison que le pourcentage de jeunes parmi les émigrants a été particulièrement important, avec pour conséquence un vieillissement des populations russes et la baisse de la reproduction de leur communauté en Arménie.

Parmi les causes de l’émigration, il faut également ajouter l’impossibilité d’obtenir la double citoyenneté et le désir naturel de certains Russes de retourner dans leur patrie historique où le niveau de vie est plus élevé que dans leur pays d’accueil.

Aujourd’hui, la communauté russe d’Arménie ne compte plus que 9.900 personnes, dont un tiers sont des descendants des sectateurs, concentrés dans seulement deux villages contre 23 au début du siècle précédent. On peut encore rencontrer des Russes dans presque toutes les villes industrielles du pays et dans quelques points de peuplement situés au nord de l’Arménie.

Environ 2.000 Molokanes résident encore à Erevan. En dépit des difficultés existantes, ils sont, parmi les Russes, ceux qui se sont le mieux adaptés aux conditions locales. En raison notamment des faibles ambitions sociales qui leur sont caractéristiques - ce qui exclut pratiquement toute concurrence avec les Arméniens…