8.2.06

YOUGOSLAVIE : Karadzic, Mladic : les dessous d'une traque

La procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie(TPIY), Carla Del Ponte, n'a sans doute jamais connu une situationaussi favorable pour obtenir l'arrestation de Radovan Karadzic et RatkoMladic, les ex-dirigeants politique et militaire bosno-serbes accusés,depuis la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine en 1995, de "génocide" et "crimes contre l'humanité".

"Une nouvelle période s'ouvre, confirme Rasim Ljajic,ministre des droits de l'homme de Serbie, chargé des relations avec leTPIY. Entre 1995 et 2000, Mladic ne se cachait pas etpersonne ne le cherchait ; entre 2000 et 2002, il aurait pu êtrearrêté, mais il était protégé par l'armée ; depuis, nous voulonsl'arrêter, mais ne savons pas où il se trouve."

A travers les propos de Rasim Ljajic, on retrace les cheminstourmentés de la politique serbe. Entre 1995 et 2000, le présidentSlobodan Milosevic était au pouvoir et ne coopérait pas avec le TPIY.De 2001 à son assassinat en mars 2003, le premier ministre réformateurZoran Djindjic a entamé une coopération résolue avec la cour de l'ONU,transférant notamment à La Haye le dictateur déchu, mais estimaitprématuré de s'attaquer à Karadzic et Mladic, les deux "héros" decette mouvance mêlant l'Etat nationaliste et mafieux, l'armée, lapolice secrète, les paramilitaires, l'Eglise orthodoxe. Enfin, depuis2004, le gouvernement du nationaliste Vojislav Kostunica, soumis à defortes pressions internationales, a accepté de négocier des "redditions volontaires" d'accusés serbes. "L'ère desredditions est terminée, tranche M. Ljajic, et n'a eu aucuneffet sur Karadzic et Mladic". Selon lui, le durcissementinternational accentue les chances d'arrestation.

"Nous n'avons aucune preuve matérielle de leur présence surnotre territoire", jure l'un des chefs du groupe de recherche descriminels de guerre au ministère de l'intérieur. Les services secretsde Belgrade, le BIA, explorent la piste des ex-gardes du corps deMladic. "Ce qui est nouveau, c'est que maintenant ses gardes peuvent parler sans craindre de trahir leur pays", commente undiplomate occidental. Restent alors les gages de bonne volonté :Belgrade s'est engagé à transmettre des archives sur les fugitifs etvient d'arrêter un officier qui aurait protégé Mladic.

La Serbie est dorénavant le seul pays d'ex-Yougoslavie à conserverdes accusés en liberté. La Croatie a contribué à l'arrestation enEspagne, le 7 décembre 2005, du général croate Ante Gotovina, et, auKosovo, l'ex-commandant de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) devenupremier ministre, Ramush Haradinaj, s'est rendu au TPIY le 9 mars 2005.La Serbie doit donc affronter la pression croissante de l'Unioneuropéenne, qui conditionne le chemin vers une adhésion à l'arrestationdes criminels de guerre, et des Etats-Unis, qui utilisent l'armeéconomique.

Les services de renseignement occidentaux partagent l'idée d'"une nouvelle donne" sur la question des criminels de guerre. Dixannées de vaines recherches de Karadzic et Mladic les ont contraints àréviser leur stratégie unilatérale. C'est pourquoi la réunion organiséeà Dubrovnik, en Croatie, en juillet 2005, a été qualifiée d'"historique". Pour la première fois étaient réunis le BIA serbe, leministère de l'intérieur de la République serbe de Bosnie (MUP), les services de police croates (POA) et monténégrins (ANB), sous l'égidedes services de renseignement français et britanniques. Pourtant, lesdeux responsables du MUP, Andan Dragan et Mile Susljik, sont d'anciensproches de Karadzic. "L'enjeu, explique l'un des promoteurs dela réunion, est que ces services se neutralisent tout en ouvrant des pistes qu'eux seuls connaissent." "Sans eux on n'arriveraà rien, c'est comme demander à un bataillon tchèque de se déplacer enblindés sur les routes corses pour trouver Yvan Colonna", traduit un Français du dispositif de recherche.

Il existe, en effet, des refuges quasi imprenables, comme cette zonesituée en République serbe de Bosnie, frontalière avec le Monténégro etla Serbie. Isolée du reste du pays par la rivière Drina, on y accèdepar deux ponts, le premier à proximité de Gorazde et le second à Foca. "Dès qu'un étranger franchit ces ponts, il fait l'objet de signalement téléphonique, même si Karadzic n'est pas là", confie un agent. Lafilière des monastères orthodoxes, nombreux dans la région, reste également peu connue des personnes chargées de la traque. "Ce sontdes repaires parfaits, ajoute l'agent, difficile d'accès, leurs habitants considèrent Karadzic et Mladic comme des héros et ils sonttous reliés par des radios." Le premier ministre Kostunica, prochedes cercles religieux ultranationalistes, parent d'un dignitaireradical de l'Eglise orthodoxe serbe, l'amfiloje Radovic, a exclu touteintervention dans des lieux de culte.

S'ils exigent des services ex-yougoslaves une coopération accrue,les Occidentaux doivent aussi mettre fin à leurs tergiversations. En1995 et 1997, alors que M. Karadzic demeurait encore dans son fief deguerre, à Pale, les présidents français Jacques Chirac et américainBill Clinton ont annulé des opérations, de crainte qu'elles ne fassentcapoter l'accord de paix de Dayton. En 1996, le général français JeanHeinrich, commandant adjoint de la force de l'OTAN en Bosnie, reçoitdes ordres contradictoires. La France lui demande une fois d'arrêter latraque, puis le convoque une semaine plus tard à Paris pour luidemander de poursuivre.

Les Américains ont, par ailleurs, souvent suspecté les Français decollusion avec les Serbes, notamment en 1998, lorsque deux officiers,Hervé Gourmelon à Sarajevo et Pierre Bunel à l'OTAN à Bruxelles, ontété mis à l'écart pour avoir, pour le premier, pris fait et cause pourM. Karadzic, et, pour le second, transmis des documents secrets à laSerbie.

Début 2001, les Français localisent toutefois Radovan Karadzic enBosnie, notamment grâce à une balise GPS posée sous la voiture de l'unde ses proches. Ce fidèle est suivi par les hommes du 13erégiment de dragons parachutistes, qui agissent pour le compte desservices secrets, la DGSE, et ne ratent rien de ses visites à la mèrede M. Karadzic. L'intervention est finalement bloquée par l'Elysée carson transfert vers le TPIY aurait obligé le commando à passer dans unezone contrôlée par les Américains.

Enfin, en janvier 2004, de hauts responsables du ministère del'intérieur de Serbie proposent à la France de livrer M. Karadzic, àtrois conditions : que Streten Lukic, un ex-chef de la police serbeaccusé par le TPIY soit jugé en Serbie et non à La Haye ; que les sixpoliciers serbes chargés de l'arrestation refassent leur vie en France; et que Paris soutienne la Serbie sur la scène internationale. LaFrance accepte, mais Karadzic n'est pas arrêté... Coup de bluff ou pas,l'accord de la France était réel. Les Anglo-Saxons, qui disent avoirreçu la même proposition, dénoncent ce type de négociation. Fin 2005,l'Angleterre, jugée "donneuse de leçons" par la Serbie, a dûfaire partir Anthony Monckton, chef de ses services secrets à Belgrade,car la presse serbe avait livré son nom. Les services occidentauxsemblent avoir désormais modéré leurs rivalités. Les acteurs de latraque estiment que 2006 s'ouvre sous de nouveaux auspices, notammentconcernant Ratko Mladic. Radovan Karadzic en revanche, caché dans sesmontagnes, paraît plus dur à arrêter.

La France a pourtant encore récemment cru tenir le bon filon.Destinataires d'informations dont la durée de vie varie de 48 à 72heures, les services ont pu remonter à des intermédiaires, dont unmédecin et un cuisinier, chargés de l'approvisionner. Des agents ont puexhumer des emballages de médicament qui ont fait croire que M.Karadzic souffrait du foie. La piste du médecin paraissait prometteuse,mais a avorté, la DGSE ayant appris qu'il venait de mourir.

Jacques Follorou
Article paru dans l'édition du 08.02.06

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