26.2.06

UKRAINE : Sébastopol, citadelle russe en Ukraine

LE MONDE | 13.02.06

Sur un des quais de Sébastopol, coincés entre deux navires de guerre russes, des pêcheurs trempent leur ligne dans la mer Noire. Une vingtaine de bateaux, au gris progressivement mangé par la rouille, sont amarrés là. Partout, d'immenses grues semblent tenir la mer au bout de leurs câbles.

Dans les rues, des groupes de marins en uniforme noir circulent, en rang par deux le jour, bras dessus, bras dessous la nuit. Sur la colline dominant le port, non loin de la statue de Lénine, le drapeau russe flotte au milieu d'une forêt d'antennes sur le quartier général de la marine. Les mêmes couleurs se retrouvent sur la plupart des édifices publics d'importance, éclipsant le jaune et le bleu du pavillon ukrainien.

Au pied de la statue du général Totleben, héros de l'époque tsariste, Glafira Iemeljanova, balai en main, répond à une question incongrue. "Bien sûr que Sébastopol est une ville russe !" Quand bien même les cartes affirment le contraire, Glafira n'a aucun doute là-dessus. A 50 ans, elle se sent russe par toutes ses fibres, même si son passeport la dit ukrainienne. Glafira est née dans l'Oural, que ses parents ont quitté en 1977 pour les côtes de Crimée. A l'époque de l'URSS, les frontières entre Républiques n'étaient que fictives. L'indépendance brutale de l'Ukraine, en 1991, l'a laissée du "mauvais" côté. Depuis, chaque jour, Glafira "prie Dieu pour la mère Russie".

Relayé par des politiciens locaux, le Kremlin a su utiliser cet irrédentisme dans les périodes de tension avec l'Ukraine. Comme lorsqu'il s'est agi de partager la flotte stationnée dans le port. Ou encore de négocier, en 1997, le bail de vingt ans qui permit à la marine russe de rester sur place. Moyennant un loyer annuel de 100 millions de dollars, quelque 400 navires militaires et 16 000 marins russes stationnent dans les multiples baies de ce pli côtier. La base ultrasecrète de Balaklava, qui enfermait les sous-marins nucléaires soviétiques, a, elle, été démantelée. Ce sanctuaire de la guerre froide figure désormais parmi les excursions touristiques.

Car tout, dans cette ville-musée, la lie intimement à l'histoire de la Russie. Le port a été créé par la tsarine Catherine II en 1783, douze ans après l'annexion de la Crimée. Libre de glace toute l'année, le havre aux multiples baies doit abriter la flotte impériale. Un pacte de sang va désormais l'unir à l'épopée russe. A commencer par la guerre de Crimée, en 1854 et 1855. Assiégée onze mois par une coalition anglaise, française, turque et piémontaise, la garnison finit par abandonner la place. Cette défaite héroïque est devenue une victoire morale dans les annales russes. Le musée Panorama retrace cette légende.

Sur l'esplanade, Nina Filimonova, qui vend des babioles à la sauvette, écrase une larme en parlant de sa "vie de chien". Née à Rostov il y a 70 ans, elle s'est installée à Sébastopol en 1949. De l'ère communiste, elle a gardé des médailles et la nostalgie "d'un temps où le pain était moins cher". Des autorités de Kiev, elle n'a en revanche que faire. "Ils me fatiguent." Ses regards se portent plutôt vers la Russie. "Mais, à mon âge, comment espérer recommencer sa vie là-bas ?"

Alexandre Christov, 67 ans, sort du Diorama, le musée de la seconde guerre mondiale situé sur la colline de Sapun. C'est là l'emplacement d'une bataille, idéalisée dans la propagande, entre l'Armée rouge et la Wehrmacht. D'octobre 1941 à juillet 1942, la forteresse subit un siège terrible et tombe aux mains allemandes. Quand elle est reconquise, maison après maison, en mai 1944, elle n'est plus qu'un tas de pierres. Deux cent cinquante mille soldats russes sont morts. Sébastopol est promue "ville-héroïne de l'URSS".

Staline organisa la reconstruction de la cité. Puis s'attacha à la repeupler de communistes méritants venus de Russie intérieure. La colonisation entamée par Catherine II se poursuit. A l'issue de l'immense brassage, les habitants d'origine russe forment la quasi-totalité des 330 000 habitants de la ville.

A l'époque soviétique, la cité était fermée aux étrangers en raison de son importance stratégique. Un strict cordon de police l'isolait du monde. Au poste frontière de Gontcharnoïe, il fallait souffrir d'interminables contrôles. Le NKVD — puis le KGB — était partout. Les résidents ne pouvaient inviter, après l'obtention d'un laissez-passer, que leur famille et leurs amis proches.

"La ville était spéciale à l'époque de l'URSS, elle l'est encore aujourd'hui", assure Alexandre Christov. Lui aussi a débarqué avec ses parents dans les années 1950. Il fredonne une chanson populaire sur Sébastopol-la-Russe, "haut lieu de notre histoire, notre terre", insiste-t-il. Stanislav Zidkov grignote des graines de tournesol sur le débarcadère de l'Artillerie, promenade favorite des habitants et des centaines de milliers de touristes qui ont désormais liberté d'entrer. Né à Sébastopol, cet homme de 67 ans travaillait à Moscou au moment de l'indépendance. Devenu citoyen russe, il revient régulièrement en Crimée se recueillir sur la tombe de son père, un Russe originaire d'Extrême-Orient, et de sa mère, une Ukrainienne. "C'est le même sang qui circule dans nos veines, nous sommes tous slaves, frères et soeurs."

Cette fraternité déclarée, non dénuée de sujétion, remonte à 1654, quand l'Ukraine fut rattachée à la Russie. En 1954, pour fêter le tricentenaire de l'événement, Nikita Khrouchtchev, qui dirigeait alors l'URSS, fit cadeau de la Crimée à l'Ukraine. Transfert "honorifique" qui allait devenir fracture avec l'éclatement de l'ex-empire.

"Merci pour le cadeau !", râle Vladimir, né à Vladivostok et arrivé dans la ville à l'âge de 8 ans. Dès l'émancipation de l'Ukraine, la Crimée a fait à son tour sécession du nouvel Etat, avant de revenir dans son giron. Tout au long des années 1990, des bruits de bottes ont résonné dans la ville. Un sondage effectué au milieu de la décennie montrait que 70 % de la population souhaitaient l'indépendance ou le rattachement à la Russie.

En pleine crise sur le prix du gaz, le gouvernement ukrainien menace de ne pas renouveler le bail de la flotte russe. Des discussions sur les modalités même de l'actuel contrat débuteraient dès la semaine prochaine. Les Ukrainiens veulent revoir le loyer à la hausse. Cette épreuve de force aussi bien que le souhait de Kiev de rejoindre l'OTAN menacent la présence militaire russe.

Les Sébastopoliens s'opposent au départ d'une flotte considérée comme une garantie. "Ce n'est pas imaginable", estime Vladimir, soulignant que la moitié des places de la ville portent le nom d'amiraux russes. Une visite au Musée de la flotte de la mer Noire suffit à saisir l'imbrication entre le port et sa marine militaire.

Les jeunes de Sébastopol, eux, ne sont guère enclins à la nostalgie. Ils n'en ont pas moins le même attachement au puissant voisin, dont sont originaires leurs parents ou grands-parents. Comme dans les autres Etats affranchis de la tutelle moscovite, ils redoutent surtout de devenir citoyens de seconde zone dans la nouvelle Ukraine en devenir. Le développement de la langue ukrainienne est notamment vécu avec inquiétude.

Helena Chebotariova, 19 ans, n'est "pas sûre de (son) avenir" en Ukraine. Elle aimerait bien obtenir un passeport russe "parce que la vie semble meilleure là-bas". La jeune femme étudie le génie civil à Sébastopol, où ses parents ont emménagé il y a trente ans. "Pouvoir utiliser librement le russe est pour moi essentiel", assure-t-elle. Elle désire comme beaucoup qu'il devienne deuxième langue d'Etat.

Tatiana Tarasenko, 21 ans, et son fiancé Alexeï Mironov, 22 ans, citent l'exemple de la Belgique et du Canada à l'appui de cette revendication. Tous deux ont étudié en russe dans une université affiliée à Moscou, avant de travailler dans un institut de recherche maritime. Ils redoutent que ce cursus leur nuise désormais. Le couple se sent "plus russe qu'ukrainien". Il n'a rien contre une intégration dans l'Europe, à condition que celle-ci ne signifie pas rupture avec l'ami oriental. La "révolution orange", qui a porté au pouvoir un président pro-occidental en décembre 2004, lui a déplu. "Elle nous a coupés de la Russie", assure Alexeï. Comme 89 % des Sébastopoliens, les fiancés ont voté en 2004 pour Viktor Ianoukovitch, le candidat prorusse. Ils choisiront son "parti des régions" lors des élections législatives de mars. Ils parlent du gouffre politique qui sépare désormais l'est et l'ouest du pays. "Nous avons de plus en plus de mal à parler avec nos amis de Kiev", regrette Tatiana.

Dimitri Fedorov revendique, lui, son anticonformisme. Il a soutenu la "révolution orange" et clame qu'il n'aime pas Vladimir Poutine. Ce designer de sites Internet, âgé de 24 ans, né à Sébastopol et russophone, explique à sa manière l'élan univoque qui l'entoure. "Les gens ne veulent pas penser par eux-mêmes. Ils conservent un mode de réflexion traditionnel. Ils réagissent instinctivement à tout ce qui se passe." Mais, à Sébastopol ("la ville digne de respect" en grec), il est bien difficile de s'exonérer du poids de l'histoire.

2 commentaires:

BLOGALA a dit…

A SEBASTO RIEN DE NOUVEAU,PROPRETEE.MOUETTES,RUSSE PAR LE LANGAGE PAS D'AGRESSIONS,UNE VIE DE PEPERE,AGREABLE MEME A LA SORTIE DE L'HIVER,POURQUOI PAS!!!

Anonyme a dit…

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