9.2.06

UKRAINE : Chez Mittal, la révolte gronde

Les ouvriers des aciéries Krivorojstal, fleuron national récemment intégré à la galaxie Mittal Steel, dénoncent les suppressions d’emplois et les baisses de salaires. Une crise sociale qui pourrait faire chuter le régime orange.

Le gouvernement ukrainien ne devrait pas tarder à rendre publique la liste des grandes entreprises à privatiser en 2006. D’après le Premier ministre, la plus importante sera Ukrtelecom, dont la vente pourrait rapporter plus de 4 milliards de dollars à l’Etat. Cette privatisation, souvent évoquée depuis 1988 mais jamais réalisée, pourrait encore poser problème. Le ministère des Transports et des Communications a déclaré que l’appel d’offres devait être lancé avant les législatives de mars et que cette privatisation devait reprendre le scénario de la vente de Krivorojstal. [La vente aux enchères des aciéries de Krivoï Rog en octobre 2005, diffusée en direct à la télévision nationale, avait été un modèle de transparence, en rupture avec les pratiques habituelles en Ukraine.] Mais la Rada [Assemblée] ne l’entend pas de cette oreille. Le député Igor Charov, résumant l’opinion de ses homologues, a expliqué que le gouvernement provisoire de Iouri Ekhanourov ne pouvait endosser la responsabilité politique de la privatisation d’une entreprise d’une telle importance stratégique : “Après les élections, un nouveau gouvernement de coalition sera constitué et présentera sa propre vision des choses à ce sujet.” Il a ajouté que le parlement avait l’intention, lors de sa dernière session avant le scrutin, d’examiner la manière dont était dépensé l’argent issu de la privatisation de Krivorojstal.
Les inquiétudes de la Rada ont un arrière-plan politique. Selon les agences ukrainiennes d’information, en janvier, Krivorojstal, considéré aujourd’hui encore comme un exemple de privatisation transparente, est entré en crise. Les ouvriers se sont dressés contre le nouveau propriétaire, la société internationale Mittal Steel, qui avait acquis l’entreprise pour 4,79 milliards de dollars [4 milliards d’euros] et qui souhaite maintenant réduire et optimiser ses coûts de production. Des mesures qui se traduiraient par des suppressions d’emplois et par des baisses de salaires, ainsi que par une réorientation progressive des activités de l’usine.

L’Ukraine, un pion dans le jeu d’autres puissances

Les mineurs ukrainiens sont prêts à protester de concert avec les ouvriers de Mittal Steel, indignés qu’ils sont par la volonté de cet investisseur étranger d’avoir recours à du charbon kazakh extrait des mines qui lui appartiennent dans cet autre pays. Le président du Comité central du syndicat des travailleurs de l’industrie houillère, M. Tourmanov, a déclaré que les mineurs s’étaient adressés au Conseil de sécurité nationale et de défense afin que ce soit l’Etat qui régule les achats de charbon. Si le Conseil ne prend aucune mesure pour protéger les fournisseurs ukrainiens, le syndicat des mineurs pourrait déclencher une grève.
Tout porte à croire que le gouvernement redoute de voir la situation lui échapper dans les régions industrielles de l’est du pays à la veille des législatives. Les sondages montrent que la grande majorité des électeurs, y compris dans l’ouest et le centre de l’Ukraine, reprochent aux autorités d’avoir cédé la plus grosse entreprise du pays, d’un poids stratégique indéniable, à un investisseur étranger. La crise à Krivorojstal pourrait encourager la fronde des Ukrainiens et faire tomber le régime du président Iouchtchenko en mars prochain.
Iouri Ekhanourov a essayé d’apaiser le mécontentement grandissant en rencontrant ces jours-ci des représentants des syndicats, et la Rada a inscrit la situation de Krivorojstal à son ordre du jour pour la semaine prochaine. Le président de la Commission parlementaire à la Sécurité nationale, Gueorgui Krioutchkov, a fait la déclaration suivante : “S’il s’avère que Mittal Steel ne respecte pas les termes de l’accord de cession, nous prendrons un arrêté afin de recommander au Fonds de propriété nationale d’invalider la vente.”
Dans ce contexte, les projets de privatisation du gouvernement sont pratiquement bloqués. Une situation favorable à l’opposition. L’un des chefs de la coalition Nié tak ! [Pas comme cela !], Stepan Gavrich, a ainsi déclaré : “L’Ukraine est devenue un pion dans le jeu d’autres puissances. Le développement socio-économique stagne, ainsi que les investissements dans l’économie ukrainienne, ce qui a divisé par cinq la hausse du PIB. Cette politique a énormément déçu les Ukrainiens. Ils ont compris que le nouveau pouvoir n’allait pas dans le bon sens. On a l’impression que Viktor Iouchtchenko lui-même ne comprend pas ce qui se passe aujourd’hui dans le pays.”
Alexandre Zintchenko, l’ancien chef de l’administration présidentielle, nous a confié au cours d’une interview que cette succession de crises au sein de l’Etat venait du fait qu’une partie de l’entourage du président s’efforçait depuis le début de redistribuer à sa façon la propriété et le pouvoir. Si tel est le cas, le programme des privatisations pour 2006 ne constituera pas seulement un document économique, mais aussi une réponse politique du président aux “nouveaux oligarques”. Pour les médias ukrainiens, ce sont ces hommes qui font le plus pression en faveur d’une privatisation et reprivatisation de grande ampleur, en urgence, des entreprises dignes d’intérêt, malgré les risques politiques que cela présente pour le pouvoir orange.

Tatiana Ivjenko
Nezavissimaïa Gazeta
traduit par Courrier International


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