9.2.06

RUSSIE : L’insatiable appétit de Nicholas Werner

Ancien homme de confiance du général Lebed en Sibérie, le jeune entrepreneur se taille un petit empire de presse depuis Berlin. Sa réussite fait pourtant naître de nombreuses interrogations.



Le chef fait presque toujours atten-dre ses visiteurs, cela fait partie de ses principes. En attendant, cet éditeur berlinois, qui, avec ses traits tout en rondeur, ses jeans et son sweat-shirt blanc, ressemble plutôt à un grand gamin, offre à ceux qui patientent un moyen des plus inhabituel de tuer le temps : des études zoologiques sur le comportement alimentaire meurtrier des piranhas.
Entre l’accueil et la grande salle où ses rédacteurs se tiennent devant leurs écrans, Nicholas Werner, 37 ans, a fait installer trois aquariums éclairés. Là, de petits poissons s’agitent, capables en quelques minutes de ne laisser que les os de leurs victimes. Les personnes qui dans la salle d’attente voient filer le temps peuvent se demander si le chef du groupe Werner Media Group, en expansion rapide, considère désormais tous les étrangers comme une menace potentielle ou s’il cherche simplement à imposer le respect.
A en juger par le chemin qu’a emprunté Werner pour devenir le leader du marché des publications russophones en Allemagne et en Europe de l’Ouest, les deux hypothèses sont justes. En tout cas, son ascension ne correspond pas vraiment à la carrière classique d’un éditeur. Ce jeune chef d’entreprise, dont les quatre titres rassemblent 200 000 lecteurs, est occupé en parallèle à développer un réseau de vente par correspondance et une chaîne commerciale pour les produits d’Europe de l’Est. Au fil de son parcours riche en détours, il a fait des affaires dans le secteur des oranges, a été banquier en Transdniestrie et a occupé le poste de vice-gouverneur auprès du général Alexandre Lebed en Sibérie.
Le petit empire de presse que Werner dirige depuis le siège de sa maison d’édition, à Berlin-Marienfelde, est transparent, pour l’essentiel. Sa publication phare en est Evropa Express, un hebdomadaire vendu à plus de 80 000 exemplaires et diffusé à Berlin et dans le Brandebourg sous le titre Berlinskaïa Gazeta. A cela s’ajoutent le magazine de luxe Vsia Evropa, tiré à 60 000 exemplaires, et Evreiskaïa Gazeta, 50 000 exemplaires. Près des quatre cinquièmes des exemplaires sont vendus en Allemagne, et le reste auprès de la diaspora russe d’Europe de l’Ouest. Né à Yalta, en Crimée, où il a grandi, Werner a lancé sur le marché en septembre 2005 son premier titre en langue allemande, la Jüdische Zeitung. Ce mensuel a pour vocation d’informer sur la communauté juive en Allemagne et dans le monde. Il évalue à environ 15 millions d’euros le chiffre d’affaires global réalisé l’an dernier. En 2006, ce chiffre devrait atteindre 18 à 20 millions. Il emploie plus de 300 salariés, la plupart originaires de l’ancienne Union soviétique.
Pour ce qui est de l’agencement de son bureau, l’ami des piranhas a réussi à reprendre à son compte tous les clichés sur les nouveaux riches de son pays. La grande pièce de 200 mètres carrés, équipée de meubles de style en acajou, est ornée d’une énorme cheminée en marbre vert.

Des rumeurs courent sur l’origine de sa fortune

Sur le manteau de l’âtre monumental sont disposées des photographies le montrant avec Boris Becker ou avec le général Lebed [décédé en avril 2002 dans un accident d’hélicoptère]. La table de conférence est recouverte de cuir vert. Sur une petite table à l’écart, six paires de lunettes de soleil sont soigneusement ordonnées. Un tel tape-à-l’œil est une provocation pour la concurrence et aiguise les jalousies. Comme en Russie, de nombreuses rumeurs courent désormais à Berlin sur l’origine de la fortune de Nicholas Werner. A neuf reprises, à la suite de plaintes douteuses déposées par des entrepreneurs russes, le procureur de la République a dû intervenir, avant de classer rapidement les affaires. Pour prouver qu’il n’a effectivement rien à se reprocher, Werner tient prêt dans le coffre-fort de son bureau un dossier, dont certains documents montrent qu’il a même décroché trois diplômes universitaires, en médecine, en droit et en économie, avant d’émigrer avec sa famille aux Etats-Unis, en 1989, en passant par Israël. Il détient encore aujourd’hui un passeport israélien.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991, il a quitté l’Amérique et est rentré en Moldavie. Il aurait réussi avec la XIVe armée russe et son commandant, le général Lebed, à mettre un terme à la guerre d’escarmouches que se livraient la Moldavie et la république rebelle de Trans-dniestrie. Selon les rumeurs répercutées par des sites russes, la banque nationale du petit Etat aurait à l’époque vu disparaître plusieurs millions de dollars, un sujet qui fait encore aujourd’hui l’objet de discussions, tout comme la question de la réapparition de Werner à Berlin en 1996 avec femme et enfant. Les dirigeants de Transdniestrie, affirme l’éditeur, l’auraient dépossédé : “J’étais devenu trop populaire et trop puissant pour eux.” Quand Lebed a été élu gouverneur de la province sibérienne de Krasnoïarsk, il a fait de Werner l’un de ses adjoints, en 1998. Et l’histoire s’y est répétée. Dans cette région riche en matières premières, on parle de fusillades, de pillages des grandes entreprises et de grosses sommes en dollars qui se seraient volatilisées vers l’Ouest. Werner nie également toute implication avec véhémence.
Sa nouvelle vie aussi est un combat, réflexion qui prend toute sa saveur lorsqu’on sait que, du temps de son service dans l’armée soviétique, il a fait de la boxe. D’ailleurs, il a aménagé une salle d’entraînement dans sa maison d’édition. Et, quand il parle de sa bonne dizaine de piranhas, on a l’impression que c’est de lui-même qu’il parle. “Ils sont très agressifs, mais ils sont aussi très sensibles.”


Uwe Klussmann, Michael Sontheimer
Der Spiegel
Traduit par Courrier INternational

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