13.2.06

RUSSIE : La Russie, grand méchant loup

“Force d’occupation”, “empire colonial”, “régime de terreur” : dans les manuels scolaires des pays de l’ancien bloc soviétique, la Russie est désormais présentée sous son plus mauvais jour. Ce qui n’est pas toujours bien accepté à Moscou.

Dans de nombreux pays de la Communauté d’Etats indépendants [la CEI rassemble toutes les anciennes Républiques soviétiques sauf les Etats baltes], la dernière rentrée scolaire a été riche en surprises pour les élèves et leurs parents. C’est l’enseignement de l’histoire qui a fait l’objet de changements radicaux – avec, surtout, la réévaluation du rôle de la Russie. On apprend aux jeunes habitants d’Ukraine, de Géorgie, de Moldavie que la Russie voisine ne leur a, pendant de longues années, apporté que du malheur et continue d’être leur principal ennemi. Cette conception de l’histoire est depuis longtemps à l’œuvre dans les Etats baltes. Pendant ce temps, en Russie aussi on réécrit les manuels scolaires : le pluralisme des jugements qui régnait ces dernières années ne convient plus aux instances éducatives d’aujourd’hui.

UKRAINE
Seuls les vainqueurs écrivent l’histoire. Encore une fois, les événements en Ukraine [la “révolution orange” de l’hiver 2004-2005] confirment cette vérité première. Depuis la dernière rentrée scolaire, les élèves ukrainiens apprennent une tout autre histoire, dans laquelle la Russie n’a pas le plus beau rôle. “L’intégration de la presqu’île de Crimée au territoire de l’Ukraine [en 1954, Nikita Khrouchtchev a ‘offert’ à l’Ukraine ce territoire baigné par la mer Noire] eut pour but de faire porter à Kiev le fardeau moral de la déportation de la population tatare locale [vers la Sibérie, en 1944, par Staline], et la lourde tâche de restaurer la vie économique et culturelle dans la péninsule”, peut-on lire dans un manuel d’histoire à l’attention des élèves de cours moyen, recommandé par le ministère de l’Education.
Dans ce même manuel, on apprend que la famine qui a frappé l’Ukraine en 1932-1933 a été orchestrée par Moscou dans le but unique d’“étouffer les velléités d’indépendance des Ukrainiens”. En revanche, on ne trouve pas un mot sur le fait que la famine a aussi touché la Volga ou le Caucase. Les historiens ukrainiens l’admettent pourtant volontiers et supposent d’ailleurs que, dans ces régions, c’étaient les mêmes buts qui étaient poursuivis. Cependant, certaines affirmations des auteurs du livre mettent clairement ces historiens dans l’embarras. Notamment celle selon laquelle l’Armée insurrectionnelle ukrainienne a, en 1943, sous le commandement de Stepan Bandera, “libéré du joug allemand la plupart des villes d’Ukraine” [selon la vision russe de l’histoire ukrainienne, l’armée de Bandera était une formation pronazie qui s’est opposée au retour de l’Armée rouge]. Mais le chapitre sur la “révolution orange”est encore plus intéressant. Les fonctionnaires du ministère de l’Education estiment que, “enfin, nous pouvons nous approprier notre histoire”. Cependant, ils affirment aussi que “ce n’est pas à travers les livres que l’on fait de la politique”, ce qui ne manque pas de susciter une vive polémique avec les politologues. Ceux-ci citent par exemple la phrase suivante : “La victoire de Iouchtchenko est une victoire de l’ensemble du peuple ukrainien, qui aspire au bonheur et à la prospérité.” Cette interprétation n’étonne pas uniquement l’opposition actuelle ; elle surprend aussi de nombreux Ukrainiens qui ont voté pour le nouveau pouvoir.

GÉORGIE
Histoire de la Géorgie (un manuel destiné aux classes de première et de terminale) présente la Russie comme un empire qui a toujours mené une politique de conquête vis-à-vis de son voisin. Quelle que soit la période de l’histoire considérée, le jugement porté sur les agissements de la Russie ne varie guère. Un livre scolaire édité en 2003 en tire une conclusion simple : “La Russie, comme tout pays conquérant, n’avait pas envie d’une Géorgie unie et forte.” On y raconte comment, au cours des XVIIIe et XIXe siècles, la Russie soumettait des principautés et des royaumes entiers, y instaurant un régime d’occupation. Les auteurs évoquent la politique coloniale russe, qui a fait perdre à la Géorgie sa souveraineté. Les membres de la maison royale Bagration ont été persécutés, l’Eglise autocéphale orthodoxe de Géorgie liquidée, et une politique d’expansion démographique et sociale a été menée. D’autres nations ont été déplacées de force sur le territoire géorgien. “Les représentants de la politique coloniale russe savaient parfaitement qu’ils pourraient s’appuyer sur les habitants d’origine étrangère de la Géorgie”, écrivent les auteurs du manuel.
Les agissements de la Russie au cours de l’histoire récente sont interprétés de la même façon. Le manuel de cours préparatoire cite l’Acte d’indépendance de la Géorgie, proclamée le 9 avril 1991. Il est dit dans ce texte que, “en février-mars 1921, la Russie soviétique a violé l’accord de paix russo-géorgien du 7 mai 1920 et, par voie d’agression armée, a occupé l’Etat géorgien qu’elle avait elle-même reconnu, puis l’a annexé”. Dans cet Acte, il est aussi dit que “la parenthèse soviétique de la Géorgie a été marquée par une terreur sanglante et des répressions [...]. Aujourd’hui encore, la guerre latente avec la Géorgie se poursuit. Elle a pour objectif de stopper son élan vers la liberté et la démocratie.”
moldavie
En Moldavie, ce n’est pas l’histoire du pays que l’on apprend mais celle des Roumains. Il est impossible à une personne normalement constituée de lire les manuels scolaires roumains sans une dose massive de calmants. On y trouve des postulats du style : la Roumanie est le pays le plus remarquable du monde et de toutes les époques ; il n’existe aucune nation meilleure que celle des Roumains. La Russie, en revanche, a de tous temps été un monstre, un pays de salauds et d’occupants. Par conséquent, tout est interprété conformément à cette vérité historique. Etant donné qu’il n’existe pas de mauvais Roumains, même le maréchal Antonescu, qu’Hitler avait remercié personnellement pour sa participation à la “solution finale”, apparaît comme un grand libéral et un grand démocrate. Ces livres dissèquent la Seconde Guerre mondiale de la même façon. Prenons, par exemple, le manuel Histoire des Roumains – Histoire contemporaine, de G. Palade et I. Charov. Pourquoi la Roumanie s’est-elle rangée derrière Hitler ? La réponse est simple. “Coincée entre deux empires et privée de soutien occidental, la Roumanie est devenue une cible potentielle, aussi bien de la part de l’URSS que de celle de pays voisins. L’intégrité territoriale du pays s’en est trouvée menacée.”
Quant à la question actuelle de la Trans-dniestrie [territoire prorusse de Moldavie qui a proclamé son indépendance], on peut lire dans le même manuel que “les Moldaves de Trans-dniestrie ne connaissent aucun problème social, mis à part l’oppression des Russes”.
ÉTATS BALTES
Depuis 1991, date à laquelle la Lettonie a recouvré son indépendance, de nombreux manuels d’histoire ont été publiés. Naturellement, le thème des relations avec la Russie ne pouvait pas ne pas y figurer. Aujourd’hui, le programme adopté par le ministère de l’Education et de la Science ne prévoit l’étude de la Russie que dans le contexte de l’histoire mondiale. Selon l’historien letton Oleg Pouliak, les notions d’histoire de la Russie sont présentées de façon “très fragmentaire”. Un fait étonnant quand on sait la trace laissée par les Russes en Lettonie. “Bien sûr, les écoliers apprennent les événements les plus marquants liés à la Russie, comme la Grande Guerre du Nord [qui opposa Russes et Suédois entre 1700 et 1721], mais pas dans les détails.” Concernant l’histoire du XXe siècle, d’après Oleg Pouliak, l’accent est mis non sur les accords de Munich, mais sur le pacte Molotov-Ribbentrop [pacte de non-agression germano-soviétique, signé en août 1939]. Par ailleurs, en dehors des manuels d’histoire, un livre intitulé Histoire de la Lettonie – XXe siècle, est paru dans la République balte. Bien qu’il soit destiné à “un large lectorat” et qu’il ne soit pas obligatoire dans les écoles, il est utilisé par de nombreux élèves, notamment dans les établissements enseignant en langue lettone. L’ouvrage a aussitôt acquis une réputation scandaleuse du fait de son contenu, pour le moins ambigu. Ainsi, la période entre 1940 et 1991 n’est pas qualifiée autrement que d’“occupation”, tandis que les légionnaires SS [lettons] sont présentés comme des “combattants pour la liberté de leur pays”.
En Estonie, on peut lire au sujet des événements de 1939-1940 dans le manuel d’histoire pour les classes élémentaires : “Le 17 juin 1940, plus de 100 000 soldats de l’Armée rouge entrèrent en Estonie. Le peuple les regarda défiler dans un profond silence. Beaucoup avaient les larmes aux yeux [...]. Aujourd’hui, plus aucun doute ne subsiste : notre pays a été occupé par une armée étrangère.” Les élèves de cours moyen doivent obligatoirement connaître le pacte germano-soviétique, ainsi que l’accord imposé sur les bases militaires soviétiques, l’incorporation forcée de l’Estonie dans l’URSS et, évidemment, le fait que “dès l’arrivée des troupes soviétiques en Estonie débuta la terreur politique”.
Les manuels décrivent les huit siècles de relations entre l’Estonie et la Russie, et entre Estoniens et Russes, comme une période de guerres et d’invasions ininterrompues au cours de laquelle la petite Estonie s’est toujours trouvée du côté des victimes. De fait, après le passage en revue de toutes les villes brûlées, des paysans massacrés, des foyers pillés, dans la conscience de l’élève s’imprime l’idée d’un conflit de civilisations millénaire et la conviction que les racines géopolitiques et culturelles de ce conflit n’ont jamais disparu.

POLOGNE
“Les troupes polonaises ont pris Berlin !” Cela, on le savait depuis l’époque soviétique. [En mai 1945, une division polonaise intégrée à l’Armée rouge a participé aux combats pour la prise de Berlin.] Alors, on prenait cela pour de l’humour polonais, une plaisanterie “du baraquement le plus joyeux du camp socialiste”. Mais, au cours des seize années écoulées depuis le début des transformations sociopolitiques en Pologne, cet humour a pris un tour très sérieux. Et toute l’histoire de la Pologne a été réécrite, depuis l’union avec la grande principauté de Lituanie qui forma la confédération de la Rzeczpospolita [République] en 1596.
Il est curieux et surprenant de voir de quelle manière les historiens polonais, après 1989, se sont mis à interpréter la guerre et l’après-guerre. Il apparaît ainsi que le tournant de la Seconde Guerre mondiale n’a été possible que grâce à la participation du contingent des troupes polonaises sur le front occidental. Le front de l’Est fut secondaire. Et toute la période d’après guerre est présentée comme une époque noire et terrible : celle de l’occupation soviétique. L’occupation hitlérienne est aussi interprétée comme une époque difficile, mais pas désespérée, sans aucune commune mesure avec la perfidie de l’occupation soviétique. Pas un mot sur le fait que, selon les projets hitlériens, si la Pologne n’avait pas été libérée par l’Armée rouge, près de 85 % de la population de ce pays fier et souverain auraient tout simplement dû périr. Une seule maxime résonne aujourd’hui dans les jeunes esprits de la génération polonaise montante : la Russie est l’ennemi. Et l’embarras des hommes politiques, provoqué par les résultats du dernier sondage montrant que plus de 50 % des Polonais considèrent la Russie comme un ennemi, n’est rien de plus qu’une feinte.

RUSSIE
Pendant ce temps, les écoles russes procèdent elles aussi à une énième révision. L’été dernier, lors d’une rencontre avec les doyens des facultés d’histoire, le ministre de l’Education, Andreï Foursenko, s’est dit mécontent de l’enseignement de l’histoire et du fait que certaines périodes et certains faits ne soient pas enseignés. “Aujourd’hui, l’enseignement de l’histoire est pris dans un cercle vicieux : il provoque un rejet chez les élèves, à qui l’on apprend dix fois la même chose, sans rien apporter de nouveau.”
Mais cela était prévisible de longue date. Depuis quelques années déjà, les cercles académiques répètent que l’apprentissage de l’histoire se porte mal. D’abord, il existe beaucoup trop de manuels – parmi lesquels, c’est bien connu, la quantité l’emporte sur la qualité. Ensuite, du temps du ministre précédent déjà, un “nettoyage” avait éliminé tous les manuels suspectés de manquer de patriotisme. Cette année, un énorme scandale a éclaté dans les milieux enseignants lorsque le ministère de l’Education a retiré son agrément au livre d’Igor Doloutski Histoire nationale du XXe siècle, destiné aux premières et aux terminales. En dix ans, il en avait été tiré plus d’un demi-million d’exemplaires. Brusquement, un haut fonctionnaire du ministère a attiré l’attention sur deux commentaires qui figuraient dans la deuxième édition : celui de l’écrivain Iouri Bourtine qualifiant la construction de la Russie de “dictature autoritaire” et celui de Grigori Iavlinski, le chef du parti [démocratique] Iabloko, selon lequel, “en 2001, un Etat policier s’est constitué en Russie”. L’auteur du manuel demandait aux écoliers de s’appuyer sur des faits pour contredire ou confirmer ce point de vue. En vain Doloutski a-t-il renvoyé avec intrépidité à Trotski, qui appelait à ne pas confondre l’amour pour la patrie avec l’amour pour le secrétaire du Parti, ainsi qu’à Tchaadaev [penseur de la seconde moitié du XIXe siècle], qui s’avouait incapable d’aimer une patrie aux yeux bandés et à la bouche bâillonnée, et considérait de son devoir de lui dire les vérités les plus amères. Vaines furent aussi les tentatives de ses éminents collègues de prendre la défense du livre. L’“affaire Doloutski” a provoqué un tel remue-ménage dans les milieux enseignants et scientifiques que Vladimir Poutine a été contraint de donner sa position : “A une certaine époque, les historiens insistaient sur les aspects négatifs de notre histoire, car leur mission était de détruire le système précédent. Maintenant, nous avons une autre tâche, une tâche créatrice. Il est indispensable de se débarrasser de l’écume qui s’est accumulée pendant toutes ces années. Les faits historiques doivent être exposés dans les manuels, ils doivent permettre de cultiver chez les jeunes le sentiment de fierté pour leur histoire et pour leur pays.”

Mikhaïl Pozdniaev
Novyé Izvestia
Traduit par Courrier International

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