4.2.06

KAZAKHSTAN : Le pari gagné de Mittal Steel au Kazakhstan

La ville de Temirtau — montagne de fer en kazakh — est nimbée d'une fumée noire et âcre. Les hauts-fourneaux de l'usine Karmet y défient l'azur. Construit au coeur des steppes pour fournir les industries de défense de l'Union soviétique en Asie centrale et en Sibérie, le gigantesque combinat a perdu tous ses marchés en 1991. Quinze ans plus tard, cette usine est devenue l'un des fers de lance de Mittal Steel. Son rachat, en 1995, engageait alors le groupe indien dans une stratégie de croissance externe qui en a fait aujourd'hui le premier fabricant d'acier au monde devant Nippon Steel, ThyssenKrupp, Arcelor, et les autres.
Pourtant, il y a dix ans, l'usine Karmet — premier employeur de la ville de Temirtau — était un cas désespéré. "Elle sortait du système soviétique. Entre 1990 et 1995, sa production avait chuté de moitié, passant de 5 millions de tonnes à 2,3. Elle était en mauvais état et il fallait la remettre à niveau", assure Ajit Athalye, manager du développement stratégique de l'usine.

UNE AFFAIRE JUTEUSE

Au milieu des années 1990, les salariés en étaient réduits à échanger le métal de l'usine contre de la nourriture, des vêtements, voire du "tayan", un dérivé de l'opium, que des routiers ouzbeks et tadjiks ramenaient d'Asie centrale avant de repartir chargés d'acier. L'usage de cette drogue a provoqué une explosion du sida dans la cité de 200 000 habitants.

Noursoultan Nazarbaev, le président kazakh, qui a été salarié de l'usine avant de devenir le secrétaire général du Parti communiste kazakh, essaie de sauver ce symbole national. United Steel — premier sidérurgiste américain —, un temps intéressé, jettera l'éponge. Mittal, lui, étudie le dossier. Contrairement à ses concurrents, l'Indien veut être propriétaire du minerai qu'il exploite, un atout décisif aujourd'hui vu le coût des matières premières.

"En 1995, Mittal lorgnait sur les mines de charbon et de fer de Karmet, raconte Magbat Spanov, président de l'Institut du développement du Kazakhstan. M. Nazarbaev a conclu un accord. Il acceptait de vendre les mines si Lakshmi Mittal rachetait aussi l'usine. Ce dernier a accepté. Il a aussi acquis la centrale électrique qui alimente l'usine et la ville, la compagnie de trams, l'hôtel et la station de télévision."

La première privatisation de l'histoire du Kazakhstan indépendant s'est réglée, selon la BBC, après le versement d'une commission de 100 millions de dollars (82,9 millions d'euros) à Shodiev, un oligarque proche de M. Nazarbaev qui a joué les intermédiaires. Dans l'accord passé avec le président kazakh, M. Mittal promettait de ne faire aucun licenciement, de prendre à sa charge les salaires impayés et les dettes envers la compagnie de chemin de fer au bord de la banqueroute.

Personne alors n'aurait parié sur la viabilité de cette opération. C'est pourtant sur ce modèle que Mittal va asseoir sa fortune. Un plan de restructuration est mis en oeuvre, qui sera décliné et appliqué dans d'autres combinats acquis dans les pays de l'Est avec le soutien des gouvernements locaux, de la Banque mondiale et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

Le rachat des installations de Temirtau — pour 500 millions d'euros — est en effet une bonne affaire pour Mittal. Le site est désormais le troisième plus important du groupe après les unités polonaise et roumaine. Autosuffisant en énergie avec sa centrale électrique, et en matières premières avec ses deux mines, il est aussi, selon Paul Weigh, en charge de la communication, "l'usine aux coûts de production les moins chers du monde". Et donc, l'un des sites les plus rentables. "Nous avons montré notre avantage sur les pays développés", affirme M. Athalye.

UNE STRATÉGIE, UNE MÉTHODE

Ce dernier récite la stratégie du groupe : "L'acier est intensif en capital et en travail. Cette industrie ne peut être rentable que si ces deux éléments peuvent être maintenus au plus bas et la productivité augmentée par des investissements et un bon management." Pour ce faire, 40 cadres, la plupart Indiens, appliquent la "méthode" Mittal aux 22 000 salariés kazakhs. Ceux-ci ont des salaires modestes — moins de 300 dollars par mois. Mais le groupe a su se fondre dans le moule original et assure, à Temirtau, l'accès à des équipements sportifs, à un centre de soins et à d'autres facilités.

L'usine, quant à elle, a été équipée d'une nouvelle chaîne de galvanisation et de systèmes informatisés de gestion de hauts-fourneaux. Elle utilise aussi du fer directement réduit pour fabriquer des poutres pour la construction, de l'acier pour l'emballage, et des plaques d'acier coloré. En 2003, 700 millions de dollars (581 millions d'euros) ont déjà été investis. S'y ajoutent aujourd'hui 590 autres millions. L'usine recycle aussi la ferraille : les coques de bateaux qui rouillent au bord de la mer d'Aral y sont refondues. On obtient ainsi un acier très compétitif.

La Chine voisine, où Mittal Steel possède quatre bureaux de vente, est le débouché principal de l'usine, devant la Russie et l'Iran. Le groupe se prépare à y vendre encore davantage. Mais Mittal Steel ne mise pas tout sur ce pays. L'entreprise possède aussi des bureaux à Delhi, à Moscou, en Iran, à Dubaï, et à Singapour.

A Temirtau, dans le hall de l'hôtel "Mittal Steel", une mappemonde rappelle les implantations du groupe : Trinité-et-Tobago, Mexique, Kazakhstan, Roumanie, Pologne, Macédoine, Bosnie... Partout sauf, bizarrement, en Inde. "Nous sommes une entreprise mondialisée, présente dans 16 pays, explique Ajit Athalye, notre développement se fait surtout à l'extérieur de l'Inde, où nous n'avons pas d'usine, même si nous espérons pouvoir y revenir un jour."

Sébastien Daycard-Heid et Simon Mazurelle
Article paru dans l'édition du 04.02.06

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