14.2.06

GEORGIE : Djavakhétie : bilan des tensions arméno-géorgiennes

par Caucase.com
Article paru dans l'édition du 13/02/2006


Par Albertine GIAN à Akhalkalaki

En 2005, la Djavakhétie, région du sud de la Géorgie, frontalière de l’Arménie et majoritairement peuplée d’Arméniens, a été le théâtre d’une série d’incidents à laquelle a succédé la demande d'autonomie des organisations arméniennes de la région, en écho avec les tentatives de réintégration de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud au sein d’une structure fédérale. Dans un contexte socio-politique extrêmement tendu, l’année 2005 s’est soldée par la destruction partielle du bureau de la douane à la frontière arméno-géorgienne et par la confrontation publique entre l'Eglise orthodoxe géorgienne et l'Eglise apostolique arménienne sur l'origine d'une partie du patrimoine religieux de la Géorgie.



Les 23 et 24 septembre derniers s'est tenue à Akhalkalaki la 3e conférence du cycle "Intégration, mais pas assimilation", sur le thème "Le statut de la Djavakhétie au sein de la structure étatique de Géorgie". À l’issue de la rencontre, le 26 septembre, une résolution a été adoptée. Celle-ci formule la demande de la coordination des organisations politiques régionales au pouvoir central géorgien d'accorder le statut d'autonomie à la province de Samtskhe-Djavakhétie, dans le cadre d'un Etat fédéral géorgien.

Comme l'indique cette résolution, "[le Conseil des organisations arméniennes de Samtskhe-Djavakhétie] propose d'attribuer à la Djavakhétie, dans le cadre de la structure étatique de Géorgie, un statut semblable à celui proposé par le pouvoir géorgien à l'Ossétie du Sud. En outre, le Conseil ajoute que si les autorités géorgiennes sont entièrement disposées à accorder la plus large autonomie aux 40.000 Ossètes au total vivant en Ossétie du Sud, alors les 150 à 200.000 Arméniens massivement établis [en Djavakhétie] méritent également sans réserve un self-government [système d'administration dans lequel les citoyens décident de toutes les affaires qui les concernent en particulier], d'autant plus qu'ils sont des citoyens respectables qui n'ont pas utilisé d'armes contre le gouvernement."

(Carte © EVL)

En réaction à cette résolution, le premier ministre géorgien Zourab Nogaïdeli, en présence de son homologue arménien Andranik Margarian, a déclaré à Erevan, lors d'une conférence commune organisée dans le cadre de la 4e réunion de la commission intergouvernementale arméno-géorgienne pour la coopération économique qu’"en Géorgie, il y aura trois autonomies - adjare, abkhaze et tskhinvale" (cité par l’agence de presse russe Regnum, le 29 septembre 2005). Nogaïdeli a expliqué la position du gouvernement géorgien par le fait que le collectif d'organisations arméniennes qui a demandé l'autonomie n'est pas représentatif de la population de Djavakhétie.

Tensions croissantes

Suite à sa demande d'autonomie, la Djavakhétie a été le théâtre d'incidents qui pourraient, s'ils se répétaient, déstabiliser la région et la conduire sur la voie du séparatisme. Le 11 décembre dernier, le licenciement de tous les agents d’origine arménienne du bureau de la douane à la frontière arméno-géorgienne et leur remplacement par des agents d’origine géorgienne en provenance d’autres régions du pays a provoqué un mouvement de protestation de la population locale et la destruction partielle des postes-frontières après une altercation avec les agents géorgiens - fait rapporté par l’agence de presse Regnum le 12 décembre.

Vahagn Tchakhalian, leader de Djavakhk uni (union d’organisations arméniennes de Djavakhétie), a alors qualifié cet incident de réaction contre la politique géorgienne de discrimination nationale d’une population locale sous pression constante de Tbilissi qui essaierait de provoquer "une nouvelle vague de démoralisation massive" de la minorité arménienne de Géorgie.

Deux mois plus tôt, dans la nuit du 12 octobre 2005, un millier de tracts imprimés en langue russe avaient été placardés sur les murs de la ville d'Akhalkalaki. Signés par une organisation jusqu'à ce jour inconnue, la "Brigade des libérateurs d'Akhaltsikhe", les symboles du drapeau turc, une étoile et un croissant de lune, y figuraient. Adressé à la population arménienne, le message disait "d'évacuer la région et de partir pour l'Arménie, la Russie, l'Amérique". Dans le cas contraire, comme revendiqué sur les tracts, les Arméniens seront "massacrés, comme [leurs] ancêtres en 1915".

A ces événements, avait précédé la fermeture d'une dizaine de magasins par les services fiscaux géorgiens, le 5 octobre dernier à Akhalkalaki. 300 personnes s’étaient alors réunies devant la préfecture de la région pour protester contre la décision des autorités géorgiennes. Un rassemblement que les autorités locales ont sévèrement réprimé, entraînant l'hospitalisation de plusieurs personnes.

Querelle d’églises

Autre chapitre des tensions arméno-géorgiennes, la querelle opposant l'Eglise orthodoxe géorgienne et l'Eglise apostolique arménienne. Fin 2005, elles ont manifesté, par voie de presse, leur opposition sur l'origine d'une partie du patrimoine religieux de la Géorgie.

Lors de la conférence sur le christianisme qui s'est tenue à Tbilissi en novembre 2005 à l'initiative du patriarcat géorgien, le diocèse de l'Eglise arménienne en Géorgie a présenté un rapport sur l'histoire et la contemporanéité du diocèse, d'après lequel il a érigé plus de 600 églises en Géorgie au cours des siècles derniers. Il a aussi publiquement réitéré sa demande concernant la création d'un statut juridique qui ne lui a toujours pas été accordé depuis l'indépendance de la Géorgie en 1991, et a demandé que lui soient rendues les églises qui appartenaient depuis des siècles à l'Eglise apostolique arménienne.

Les réactions à cette intervention ont été nombreuses dans la presse. Finalement, fin décembre, le saint-synode de l'Eglise orthodoxe géorgienne a appelé l'Eglise apostolique arménienne à ne pas aggraver leurs relations et a déclaré que "les déclarations de certains représentants du peuple arménien à propos de l'existence, sur le territoire de la Géorgie, d'un grand nombre d'églises arméniennes sont historiquement et scientifiquement sans fondements".
Le porte-parole du Saint-siège d'Etchmiadzine a immédiatement répondu qu'ils avaient déjà demandé aux autorités géorgiennes le retour de six églises arméniennes, dont celle de Saint Nissani à Akhaltsikhe. Comme il l'a rappelé à la presse, ce conflit entre églises n'est pas récent, puisque dès 1994, l'église de Norachen à Tbilissi cristallisait déjà toutes les rancoeurs.

Dans ce climat de tensions grandissantes, le devenir de la Djavakhétie dépendra notamment de l'interaction des intérêts particuliers, et parfois contradictoires, des acteurs engagés dans la zone. L'objectif des occidentaux est à présent d'assurer la sécurisation de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC). La déstabilisation des territoires limitrophes de la Djavakhétie par lesquels passe le BTC leur serait rédhibitoire. Par ailleurs, la détermination des Russes à ne pas se désengager du Sud-Caucase, malgré le retrait en cours des bases russes de Géorgie, influence l'évolution politique interne du pays. Enfin, la situation socio-économique de la Djavakhétie est un facteur de déséquilibre ; en particulier, le respect des droits de la minorité arménienne constitue le pivot de l'instabilité régionale. Alors qu'elle s'y était engagée lors de son adhésion au Conseil de l'Europe en 1999, la Géorgie n’a toujours pas ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, et la discrimination religieuse, notamment à l’égard de l’Eglise apostolique arménienne, régulièrement dénoncée par le médiateur de la république géorgien Sozar Subari, y est encore pratiquée en 2006.


par Caucase.com

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