26.2.06

Exclusif Voyage à venir: L’Asie Centrale et les Turcs. Interview de Jean-Paul Roux, auteur de L’Histoire des Turcs (Éditions Fayard)

Interview de Jean-Paul Roux, auteur de L’Histoire des Turcs (Éditions Fayard)

L’Asie Centrale et les Turcs.

Peut-on dire que les Kirghizes sont un peuple de montagne ?

Non, jusqu’au XVIIIe / XIXe siècle, ils vivaient sur les rives de l’Inisei [au milieu de la Russie, au nord de l’actuelle Mongolie]. Ils n’ont quitté cet emplacement que très brièvement pour constituer un Empire des steppes (840-924) qui s’est très vite écroulé. Les Kirghizes, le plus vieux peuple turc attesté (son existence remonte à trois siècles avant Jésus-Christ), sont donc à l’origine, un peuple de vallée de fleuve.

Ils quittent définitivement leur territoire pour le Kirghizstan actuel, devant la conquête des Russes. Puis, quand ces derniers les rattrapent, au XVIIIe / XIXe siècle, les temps ont changés : des frontières ont été créées et il leur est devenu impossible de fuir l’envahisseur sur des milliers de kilomètres comme avant. Certains partent malgré tout en Afghanistan. Quand en 1979, les Soviétiques envahissent le pays, une partie d’entre eux garderont ce réflexe de fuite devant les Russes et iront s’exiler au Pakistan où ils connaîtront une fin tragique. La communauté internationale leur propose de partir en Alaska, mais ils refusent, de peur d’être parqués dans des réserves naturelles. Ces Kirghizes d’Afghanistan préfèrent émigrer dans la région du lac de Van, à l’Est de la Turquie, où leur communauté est aujourd'hui en train de disparaître.

Les Kazakhs et les Ouzbeks ont une histoire très différente.

A l’origine, il s’agit d’un même peuple, les “Euzbeks”, qui formait un ensemble de hordes au nord du Kazakhstan actuel. Au XVIe siècle, ils envahissent la région qui correspond à l’Ouzbékistan d’aujourd’hui, où vivait une très riche civilisation turque, descendante de Tamerlan, les Timourides. Une partie des “Euzbeks” se sédentarise, s’urbanise et prend le nom d’Ouzbeks. Ils se mêlent aux Timourides et s’approprient leur civilisation millénaire. D’autres préfèrent garder leur vie nomade. On les appelle les Kazakhs, “ceux qui fuient”.

La révolution soviétique donne une république à ces derniers. Puis, les Russes arrivent en masse au Kazakhstan, notamment après la Seconde Guerre mondiale. Les Kazakhs sont sédentarisés de force, avec un lot de catastrophes humaines (révoltes, famines, abatages des troupeaux, etc.). Sans la fin de l’URSS, ils auraient sans doute disparu car leur natalité était en baisse constante. A cette époque, ils représentaient moins de la moitié des habitants du Kazakhstan. Aujourd'hui, l’évolution démographique s’est inversée.

Les Ouzbeks qui se battent contre les descendants de Tamerlan ! L’histoire officielle ouzbek décrit pourtant ce dernier comme héros national !

Cela montre à quel point les Ouzbeks se sont appropriés l’héritage de la civilisation qu’ils ont conquise.

Si l’on remonte encore dans le temps, on s’aperçoit que les peuples turcs sont arrivés tard dans l’actuel Ouzbékistan.

Hormis quelques infiltrations, jusqu’en l’an 1000, il n’y a aucun Turc dans la région. Elle ne se « turquise » que peu à peu, avec l’arrivée des Seldjoukides au début du XIe siècle. Auparavant, n’y vivent que des peuples iraniens. D’ailleurs, au moment de constituer les républiques de l’URSS, on parle peut-être autant l’iranien que le turc en Ouzbékistan. A Samarkand et à Boukhara, les Tadjiks sont encore très nombreux.

Allons plus à l’est et évoquons à présent l’histoire de ceux que l’on appelle aujourd'hui les Ouïghours.

Je dois pour cela vous raconter l’histoire de deux peuples. Celle des Karakhanides tout d’abord. Au Xe siècle, leur empire a deux capitales : Kachgar (dans l’actuel Xinjiang, en Chine) et Balasaghun (dont l’emplacement n'est pas identifié avec certitude). Cet empire est détruit au XIIe siècle par les Seldjoukides et les Ghaznévides.

La deuxième histoire concerne celle d’un ensemble de tribus que l’on appelle les Ouïghours. Ils règnent sur des vastes étendues de steppes depuis le nord de la Mongolie, jusqu’à ce que leur empire soit détruit par les proto-mongols au IXe siècle. Ils s’enfuient alors vers le Tibet, le Gansu (où ils sont assimilés) et le Xinjiang [trois régions de la Chine actuelle].

Lorsque l’empire karakhanide s’écroule, les deux peuples se mêlent peu à peu pour former ceux que l’on appelle aujourd'hui les Ouïghours. Et notons qu’ils ne parlent pas le ouïghour… mais toujours le karakhanide !

Les populations turques d’Asie centrale ont été partagées entre une région dominée par les Russes et une autre dominée par les Chinois. Comment s’est dessinée cette frontière ?

Les Russes ont avancé dans leurs conquêtes jusqu’à ce qu’ils se retrouvent au Xinjiang, une région dominée par les Chinois. Contrairement à ce qui s’est passé pour la Manchourie, ils ne se sont pas battus pour elle. Ils n’avaient pas grand-chose à y gagner, si ce n’est des kilomètres de steppe et de désert ! Et puis ils avaient déjà beaucoup à faire contre les Ottomans et les Anglais !

Le Xinjiang était-il un lieu de passage important des Routes de la soie ?

Non, contrairement à une idée solidement ancrée ! Kachgar était une étape importante car elle se situe sur la route des Indes. Mais ni le nord ni le sud du désert du Takla-Makan n’auraient pu accueillir des milliers de caravanes de 500 à 3000 chameaux. Ces oasis n’avaient tout simplement pas assez de pâturages. Seuls quelques petits convois empruntaient cette route, les autres passaient beaucoup plus au nord, par le sud de l’actuelle Russie où un paysage de steppe se prête beaucoup mieux à ce genre de migrations.

Évoquons à présent l’arrivée des Arabes en Asie centrale.

Au milieu du VIIIe siècle, la région est en train de devenir chinoise. Les Arabes arrivent à ce moment-là et les écrasent lors de la bataille de Talas (dans l’actuel Kazakhstan). Les historiens s’étonnent encore que ce peuple ait pu faire tomber autant de puissances en quelques années et avec si peu d’hommes.

Leur alphabet est adopté par les Turcs. Il est utilisé jusqu’à l’arrivée des Russes et l’est toujours aujourd’hui par les Ouïghours du côté chinois. Les Arabes ont aussi, bien sûr, islamisé la région. D’ailleurs, les Seldjoukides sont devenus musulmans au XIe siècle car leurs voisins étaient déjà convertis. Ils ont jugé que devenir musulman était le meilleur moyen de les conquérir. Mais chez Seldjoukides, l’islamisation des élites était toute relative car des textes attestent que deux siècles plus tard, même leur élite ne maîtrisaient toujours pas les bases de cette religion !

Quelles étaient les religions locales avant l’arrivée des Arabes ?

Il y avait des Manichéens, des Mazdéens, quelques Chrétiens dans le Karakalpakstan. Le Xinjiang était un lieu de mélange particulièrement important puisque des missionnaires bouddhistes ou chrétiens empruntaient cette route pour aller en Chine et en profitaient pour convertir quelques populations locales.

Parlons, pour conclure, d’un autre peuple turc tout aussi mal connu : les Tatars.

Les steppes d’Ukraine et de Russie sont « turquisées » peu à peu par des turcophones que l’on nomme plus tard les Tatars, au détriment des Scythes, des Wisigoths, des Germains, etc. Au XIII/IXe siècle, ils sont bien installés. Les Tatars sont à l’origine un petit peuple de Mongolie particulièrement féroce, violent et énergique… Autant de qualités qu’utilise Gengis Khan, en les envoyant à l’avant-garde de ses conquêtes. « Les Tatars arrivent », crie-t-on, en les assimilant du coup à l’ensemble des tribus turques. Déformé, leur nom arrive en Europe sous la forme de « Tartares », synonyme de « barbares ». Par la suite, au XVIe siècle, trois grands khanats tatars se créent : celui d’Astrakan, de Kazan (capitale de l’actuel Tatarstan, en Russie) et celui des Tatars de Crimée (en parlant de la Crimée, on désigne aussi des territoires au nord de la presqu'île). Puis les Russes reprennent ces khanats et les annexent (en 1522, 1525, 1779). Mais peu de liens existent entre ces différents Tatars.

Jean-Paul Roux s’apprête à publier un nouveau livre, Histoire de l’Iran et des Iraniens (Fayard)

Propos recueillis par François Picard

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